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Les communistes, la gauche, la France
Par Serge Wolikow* |
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Voir aussi Vu d'ailleurs (I) , Vu d'ailleurs (II) |
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L'expérience gouvernementale du PCF ne date pas d'hier.
Cependant la réflexion historique sur ce point est peu répandue.
La nouveauté de la participation actuelle du PCF ne peut s'apprécier qu'à la lumière d'un héritage politique qui mérite au moins un inventaire critique. Le problème est difficile à traiter parce qu'il touche à l'essentiel de l'identité d'un parti révolutionnaire: comment concrétiser une telle affirmation quand il s'agit de participer au pouvoir d'Etat ? L'activité du parti comme son programme, forgés dans la critique du système existant, se trouvent alors interpellés d'autant qu'il s'agit d'expériences gouvernementales dans des situations jugées non révolutionnaires. Dès sa naissance, le mouvement socialiste français s'est trouvé confronté à la contradiction entre critique du système social et politique existant et acceptation de son fonctionnement. De ce point de vue, la question de la participation gouvernementale s'est posée bien avant la naissance du parti communiste. Pour comprendre la résonance de cette question, il faut rappeler que le parti socialiste en France est né en 1905, après la condamnation préalable de ce qu'on appelait le " ministérialisme " qu'avait défendu Jaurès contre Guesde. L'entrée des socialistes dans le gouvernement en 1914, et leur association à la politique d'union sacrée devaient pour longtemps discréditer l'idée de la participation gouvernementale d'un parti ouvrier en dehors d'une situation révolutionnaire. Durant les années vingt, il n'est pas question, pour le nouveau PCF, d'envisager d'entrer dans un gouvernement qui ne serait pas au pire " ouvrier et paysan ", ou mieux celui du prolétariat victorieux. Mais, fait remarquable et original, le parti socialiste, à la différence de ses homologues européens, affirmait également son refus de participer à un gouvernement bourgeois, non sans certaines tensions émanant des parlementaires: il déclina ainsi les invites des radicaux après les victoires électorales de la gauche en 1924 et 1932. Au moment du Front populaire, dont l'initiative revint aux communistes, les socialistes se trouvèrent, à l'issue des élections, en position de diriger le gouvernement, ce qu'ils firent, alors que les communistes affirmèrent leur soutien sans participation. A l'occasion, il est intéressant de souligner la nature des arguments qui, à l'intérieur du mouvement communiste, et notamment à la direction de l'Internationale communiste, furent avancés. Le plus important fut sans doute celui qui pronostiquait l'enfermement du parti dans une coalition gouvernementale dans laquelle il ne serait qu'une force d'appoint, et qui le conduirait à brouiller son identité. Ce raisonnement n'était pas nouveau; il avait été déjà adressé aux communistes français lorsqu'ils avaient lancé l'idée d'une alliance avec les radicaux. Ainsi, en 1936, au lendemain d'une élection où le parti venait de connaître la plus forte progression électorale de son histoire, il déclina l'offre de participer au gouvernement, tout en affirmant son soutien actif à la nouvelle politique gouvernementale. Les communistes s'investirent largement dans le travail parlementaire où ils prirent de nombreuses responsabilités, Jacques Duclos n'était- il pas vice-président de la Chambre des Députés ! Les années suivantes, le PCF envisagea à deux reprises d'entrer au gouvernement, en juin 1937 et en mars 1938, en dépit des réactions critiques de l'IC qui affirmait ses craintes de voir le PCF s'insérer exagérément dans le jeu politique parlementaire national. Durant la guerre, le débat ressurgit quand les communistes furent invités par De Gaulle, à l'automne 1943, à venir le rejoindre au CFLN à Alger. Durant plusieurs mois, la direction dispersée, entre Moscou, Alger, Paris et Londres, fut traversée par des points de vue opposés sur l'intérêt ou les risques d'une telle participation. Le problème, loin d'être réglé par trois années d'expérience gouvernementale des communistes, de 1944 à 1947, se reposa puisque le bilan de celle-ci avait été jugé globalement négatif dès l'automne 1947 ! Lors de la création du Kominform, les illusions et le réformisme associés à l'expérience gouvernementale furent dénoncés. Pendant plus d'une décennie, l'éventualité de la participation communiste à un gouvernement d'union se trouva de nouveau écartée. Il fallut attendre le milieu des années soixante pour que la question fut de fait à nouveau envisagée avec beaucoup de prudence. On sait que si les préventions théoriques et doctrinales tombèrent dès le début des années 70, la méfiance et l'hostilité à l'égard de la participation réapparurent de manière récurrente à chaque fois qu'il pouvait sembler dangereux d'envisager une alliance gouvernementale avec un allié socialiste, perçu comme un concurrent soucieux avant tout d'affaiblir le parti communiste et prêt à abandonner ses engagements. Ainsi à la fin des années 70 puis après 1985.
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Dans la situation actuelle, les éléments de nouveauté s'imbriquent avec des problèmes anciens et récurrents
L'expérience gouvernementale des communistes à la Libération comme dans les années 80 dépasse largement la chronique de l'action ministérielle. Elle a représenté des moments particuliers de l'activité communiste. Durant ces deux périodes, en effet, l'activité du PCF s'est trouvée de fait infléchie. Le PCF se trouvait dans une situation inhabituelle tant pour ses militants que pour ses dirigeants. L'exercice des responsabilités gouvernementales représenta bien souvent un choc culturel compte tenu de ce qu'était la culture politique communiste. La diversité des contextes historiques interdit les analogies faciles ou les comparaisons directes. Cependant, dans les deux cas, la question des alliances se trouva posée: quel compromis accepter dans le cadre d'une coalition ? Le lien entre les responsabilités et l'activité du parti se réalisa souvent difficilement. En dépit de la confiance et de l'esprit de discipline, la conception d'un parti se mobilisant pour réaliser les mots d'ordre gouvernementaux fut difficile à faire accepter et contribua bien souvent à l'atonie du parti. En retour, les ministres communistes pouvaient avoir le sentiment d'être incompris pour le moins par une large fraction de leur parti. Ce phénomène, sans doute plus sensible dans les années 80, était déjà perceptible lors de l'expérience précédente quand, en 1946, l'audience électorale du PCF était à son apogée, mais qu'il ne parvenait pas, malgré sa présence au gouvernement, à infléchir une politique économique qui décevait le monde du travail. Les différents aspects des deux expériences gouvernementales communistes antérieures mériteraient une analyse approfondie pour évaluer et comprendre ce qu'a été l'impact de l'activité des communistes au gouvernement, mais aussi les effets produits sur le parti dans son ensemble, comme sur son image dans la société. On peut risquer l'hypothèse que, dans la situation actuelle, les éléments de nouveauté s'imbriquent avec des problèmes anciens et récurrents. La portée de l'expérience gouvernementale présente dépasse en tous cas largement la seule activité de ceux qui participent à l'exercice du pouvoir gouvernemental. Elle implique, comme en 1945 et 1981, des retombées sur toute l'activité communiste, qui mériteraient sans doute d'être considérées dès maintenant. |
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* Historien. |
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Vu d'ailleurs (I)
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Wall Street Journal 5 juin 1997
" Le premier ministre Lionel Jospin a nommé un gouvernement comprenant trois ministres communistes mais équilibre le mouvement en désignant comme ministre des Finances Dominique Strauss-Kahn apprécié des marchés financiers (...) Leur pouvoir de nuire est plus limité à l'intérieur du gouvernement qu'à l'extérieur."
Financial Times 5 juin 1997
" L'entrée de ministres communistes au gouvernement n'est pas une nouvelle aussi mauvaise qu'il y paraît.
Bien sûr, avec un ministre communiste aux Transports, M.
Jospin a peu de chances de privatiser les chemins de fer français.
Mais le fait est que son propre parti n'a jamais vraiment eu l'intention de le faire.
M.
Jean-Claude Gayssot se fera fort de prouver que la SNCF est un service public performant et compétitif.(...) En France, le Parti communiste a toujours joué un double rôle.
Dans l'opposition, porte-parole des victimes du système.
Au gouvernement, il discipline le mouvement social et impose à la classe ouvrière les contraintes de la déplaisante réalité économique (...)"
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Vu d'ailleurs (II)
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El Pais 13 octobre 1997
" Avec la perspective de l'Union monétaire dans plus d'un an, le chômage apparaît comme la principale préoccupation en Europe.
Celle-ci trouvera son expression au sommet de Luxembourg le 21 novembre prochain.
Le centre de gravité de la nouvelle théorie sociale se trouve en France, où le premier ministre Lionel Jospin a annoncé la semaine de 35 heures en l'an 2 000.
Comme on s'y attendait, la décision a provoqué une violence réaction des chefs d'entreprise - et pas seulement français - et une réaction favorable des syndicats (...).
Le débat sur les traitements aptes à résoudre les pathologies européennes est plus que jamais nécessaire."
Corriere della Sera 15 octobre 1997
" Après la démission de la "colombe", Jean Gandois, les industriels français devront le remplacer rapidement." Nous n'avons trompé personne " a déclaré Lionel Jospin, qui se prépare à affronter les entreprises françaises.
La polémique ne faiblit pas en France.
Mais l'influence du CNPF sur le gouvernement est réduite à celle d'un petit nombre de personnes.
Les industriels français ne peuvent plus courtiser le gouvernement comme avant."
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