Regards Novembre 1997 - L'Evénement

Les communistes, la gauche, la France
Mais qu'est-ce qu'ils veulent ?

Par Françoise Amossé


Débat entre Dan Franck*, Philippe Mechet** et Nicole Borvo ***

Quelles sont les attentes des Français vis-à-vis de la gauche plurielle.

 
Dan Franck : Durant la campagne des élections législatives, j'ai soutenu des candidats issus de toutes les formations politiques de gauche parce que je voulais que la gauche gagne. Je ne voulais pas choisir. L'émergence aujourd'hui de cette gauche plurielle me convient parfaitement.

 
Nicole Borvo : En cela, vous dites la satisfaction de l'électorat de gauche en général. C'est en effet l'inédit de la situation et il faut en prendre toute la dimension. La gauche n'est pas arrivée au pouvoir dans les mêmes conditions qu'en d'autres périodes. La majorité des Français a sanctionné la droite en 1997 pour ne pas avoir tenu ses promesses, pour sa politique ultra-libérale et son arrogance. Mais les électeurs avaient récemment sanctionné le Parti socialiste pour avoir mis ses pas dans ceux du libéralisme... C'est son caractère pluriel qui donne une nouvelle légitimité à la gauche et le Parti communiste joue un rôle incontournable. Le rapport de force actuel entre le PCF et le PS ne cantonne pas le PCF à un rôle d'appoint à gauche. Certes, la situation ne manque pas de contradictions. Les attentes sont fortes et les doutes existent sur les capacités à influer sur le cours des choses. C'est en prenant en compte ces données que les communistes se sont engagés afin de construire avec la population les solutions qui répondent aux attentes. Pour que la gauche réussisse, il faut s'attaquer à des urgences, tenir les engagements pris. Cette question est dans les têtes.

 
Dan Franck : Nous sommes tous d'accord pour dire que ce gouvernement doit réussir. Il a pris de bonnes décisions, le plafonnement des mesures familiales et les 35 heures, par exemple. Mais il faut le déranger sur d'autres points qui sont moins satisfaisants, je pense au projet de loi sur l'immigration. Il faut pousser ce gouvernement à réussir. Il peut y avoir des sensibilités différentes qui conduisent le PS à prendre des mesures qui seraient plus à gauche ou qu'ils n'auraient pas prises s'il était seul. C'est là l'intérêt d'une gauche plurielle. J'applaudis au courage de Mme Voynet pour ses prises de positions inhabituelles et je me réjouis qu'elle ne fasse pas l'objet d'une mise au pas par le gouvernement. J'attends du Parti communiste qu'il se comporte comme un parti communiste qui défend les plus défavorisés, qui apporte ses désirs pluriels et qui aide à instaurer une politique de gauche. Je souhaite que le PCF entende bien qu'il faut qu'il se modernise. Et je ne veux pas qu'il quitte le gouvernement. La situation deviendrait alors très difficile.

 
Philippe Méchet : Demandons-nous d'abord si l'expression de " gauche plurielle " a un sens pour les électeurs. Il se trouve qu'elle n'est pas spontanément perçue mais qu'elle joue un très grand rôle. Le nombre de candidats aux élections législatives de mai dernier, pour une campagne très courte, était impressionnant et a donné un vrai signe de ce qui se passe dans le pays. Il y avait de nombreux candidats à gauche et cela ne l'a pas handicapée. Ainsi, la crise du politique qui est souvent évoquée a pour conséquence positive de susciter de nouvelles candidatures et de multiplier l'offre. Il y a crise mais pas rejet du politique. La gauche plurielle, c'est également la garantie que celui qui " dérape " sera rattrapé. L'engagement des Français n'est plus fixe, il évolue, y compris au sein de la gauche. Les résultats des élections proportionnelles le montrent: de nouveaux partis apparaissent régulièrement. Si le gouvernement Jospin est populaire, c'est qu'il fonctionne exactement à l'inverse de celui d'Alain Juppé: on y voit l'éventail des personnalités ministérielles. Plus que la " gauche plurielle ", c'est cette " représentation plurielle " qui prime et qui intéresse.

 
Nicole Borvo : L'expérimentation des années 81, avec cette hégémonie du PS et l'affaiblissement du PCF, ont conduit les gens à rechercher d'autres formes de représentation. Aujourd'hui, il y a des signes de " retour " de la politique. Il y a aussi une réévaluation possible de notre parti au sein de la gauche.

 
Philippe Méchet : Le résultat des récentes élections partielles le montrent, y compris dans les Bouches-du-Rhône: le Parti communiste est en pleine mutation au niveau de l'électorat lui-même.

 
Dan Franck : C'est vrai: le PC est plus en prise qu'auparavant avec la société française. Mais pas assez. D'ailleurs, 10%, cela n'est pas suffisant. Mais trop de résistances lui nuisent encore. Le changement est en bonne voie en son sein mais il me semble entendre qu'il y a débat et contestation. J'ai l'impression que les communistes ont du mal à concevoir que le PCF pourrait dépasser ses acquis. Or, il le faut. J'ai toujours eu beaucoup de respect pour le communisme. Cela ne me vient pas de la chute du mur de Berlin mais plutôt de l'apprentissage des choses. J'ose espérer que le PCF n'est plus stalinien. Il est pour moi apte à gouverner, même s'il a perdu beaucoup de ses forces. Il a d'ailleurs déjà gouverné en 1945. En 1936, il a participé un peu ? Non ? Il avait un " soutien critique " ? Bon, eh bien, il aurait dû participer...(Rires).

 
Nicole Borvo : La participation de ministres communistes au gouvernement n'est pas complètement réglée. Dans les 10% réalisés aux législatives, cohabitent tout à la fois une part d'incertitude sur la capacité du PCF à gouverner et la reconnaissance de la défense des plus pauvres. Le Parti communiste doit d'ailleurs faire plus et mieux sur cet aspect. Philippe Méchet: Le vote communiste n'est plus vraiment un vote protestataire. Le sens de ce vote recouvre une volonté de changement: comment peser sur l'orientation d'un pays, comment peser sur les décisions ? Très sincèrement, je vois mal comment le PCF pouvait hésiter à entrer au gouvernement sans se décrédibiliser. A partir du moment où il développe une argumentation sur sa volonté constructive, comme il le fait actuellement sur l'Europe pour ne pas se limiter à une critique de la monnaie unique, il se place sur un terrain complètement différent de celui occupé par les partis protestataires qui ont capté une partie de l'électorat qui lui revenait sociologiquement. Une grande partie du nouvel électorat communiste estime qu'au Conseil des ministres, il est possible de faire valoir son point de vue, de manifester son opposition et que cette démarche permet de peser plus significativement sur les choix du pays. En revanche, un retrait provoquerait une crise. Le cas italien est très intéressant à cet égard. Les difficultés sont grandes pour Rifundazione à exister. Ne pas se considérer partie prenante du gouvernement, mais se dire dans la majorité, faire tomber le gouvernement et s'apercevoir qu'on a créé une crise grave. Partir et revenir, ce comportement peut brouiller complètement leur image. Ce parti qui avait obtenu 8,5% des voix était donné avant la crise à 12% sur la base d'une véritable défense des catégories les plus défavorisées. Au moment où celles-ci lui demandent d'agir, Rifundazione se considère hors du gouvernement et se trouve coincé par cette position vis-à-vis des attentes de ses électeurs. Pour le Parti communiste français, un choix de ce type était à opérer. Le choix final était le bon.

 
Dan Franck : Il ne faut pas que les communistes français partent - ou alors qu'ils partent ! (Rires). Je souhaite qu'ils ne se conduisent pas comme les Italiens, partir et revenir. La gauche plurielle est une garantie pour que le PS, non hégémonique, ne gouverne pas au centre. Ce sont sans doute les miasmes de 1981 mais je n'ai pas appelé au vote à gauche pour que le pays soit gouverné au centre. Je préfère que le PCF reste au gouvernement. Mais si les communistes devaient partir parce que la social-démocratie s'emploierait à gouverner au centre, je le comprendrais très bien. Cependant, s'il quitte le gouvernement, ou si les Verts sont contraints à le faire, preuve sera donnée de l'échec de la gauche entière.

 
Nicole Borvo : Les débats entre communistes sont d'autant plus nécessaires qu'ils tiennent à des questions de fond: comment marier avancées immédiates et visées communistes ? Les attentes de la population sont très fortes, en matière sociale en particulier, et la conscience a grandi que, quand la situation s'aggravait pour les uns, d'autres en profitaient largement. Ce débat revient avec les 35 heures. L'idée, même si elle n'est pas complètement explicitée, que les gains de productivité doivent profiter désormais à ceux qui travaillent, fait son chemin. Ces aspirations sont un moteur important pour une politique de gauche. Le Parti communiste n'est pas pour rien dans la discussion sur une loi-cadre sur les 35 heures puisqu'il a fortement mené bataille sur une question qui correspond à des idées fortes dans le pays. Mais si la porte est ouverte pour une réduction du temps de travail, créatrice d'emplois, tout n'est pas réglé. Des incertitudes demeurent sur la possibilité de créer des emplois ou de dégager les moyens pour une véritable politique sociale. On dit que pour cause de " mondialisation ", " Europe ", " concurrence ", les marges du gouvernement seraient faibles. L'idée est forte aussi qu'une sorte de " fatum " économique stérilise toute action politique et en tout cas que celle-ci échappe au peuple. Il s'agit de redonner du sens à l'intervention politique des citoyens eux-mêmes, non pas à partir d'un projet ficelé, mais à partir de la réalité.

 
Philippe Méchet : L'opinion ne pense pas que les politiques n'ont pas le choix, elle pense qu'ils n'ont pas d'idées. Elle ne veut pas entendre les gouvernements dire qu'ils n'ont " pas le choix " - et la droite est tombée là-dessus. Lionel Jospin et Robert Hue ont bien compris le message quand, arrivant au pouvoir, ils affirment " avoir des choix à faire ". Même si la marge de manoeuvre est relativement étroite, car, au fond, les 35 heures qui étaient encore impensables il y a quelques mois et deviennent un projet collectif réalisable. L'opinion en a ras-le-bol d'entendre parler de " crise à laquelle on ne pourrait rien ". Elle a envie de passer à un autre chapitre. Les divers électorats de l'opinion française sont conservateurs. En revanche, celle-ci apprécie un petit coup de pic de temps à autre, les chefs d'entreprises comme les autres. Et chacun commence à réfléchir sur ce qui pourrait s'organiser autour des 35 heures. Il est donc important de dire qu'il y a des choix. Les hommes politiques doivent provoquer une opinion...qui les provoquera à son tour. Pas facile de gouverner en France, on estime que les pouvoirs publics doivent intervenir encore plus. J'insiste: l'opinion publique pense que les politiques, pas les chefs d'entreprises, pourront sortir le pays de la crise.

 
Dan Franck : La mondialisation, la loi des marchés gouvernent le monde. Je considère plutôt victorieuse la puissance capitaliste. Quand on voit la Grande-Bretagne se diriger vers le libéralisme, c'est à nous de tenter une voie médiane qui permette de vivre au sein du monde, en faisant des préoccupations sociales et politiques l'essentiel de notre programme. C'est difficile. Il sera intéressant de comparer l'évolution de la gauche en Grande-Bretagne et en France. Pour le moment apparaissent deux conceptions différentes.

 
Nicole Borvo : Le Parti communiste fonde sa participation à une gauche plurielle sur le fait que le politique est apte à prendre des décisions. Les communistes ont des propositions. Encore faut-il les confronter aux débats tels qu'ils sont. Par exemple, un débat s'est noué à propos des allocations familiales sur la mise à contribution des couches moyennes pour une " redistribution " à ceux qui ont le moins. Nous ne sommes pas favorables à la mise sous condition de ressources des allocations familiales. C'est dangereux et ce n'est pas une redistribution. Mais les revenus sont si bas que beaucoup pensent que les riches sont ceux qui gagnent 25 000 F par mois. On ne peut pas faire l'économie de ce débat si on veut faire avancer l'idée qu'il faut taxer les revenus financiers, trouver les moyens d'une vraie politique sociale...

 
Philippe Méchet : Les contradictions sont multiples dans la société actuelle. Les électeurs communistes peuvent avoir une perception variée d'une même situation. Sur l'Europe par exemple. Il n'y a pas d'électeurs communistes anti-européens. L'Europe est perçue positivement. Le PCF doit donc écrire sa partition européenne de manière positive. Un refus de tout ce qui se présente serait très mal vécu. Il se passe d'ailleurs, en Europe même, quelques changements notoires. L'ouverture sociale d'un Etat pourrait devenir une représentation politique de référence.

 
Nicole Borvo : L'initiative que nous avons prise concernant l'Europe tient compte d'un rebondissement du débat qui n'était pas forcément visible il y a quelques mois. Aujourd'hui, la question se pose très concrètement: le gouvernement de gauche va-t-il faire une politique sociale progressiste ? Est-ce que c'est possible en Europe ? Mais l'Europe, c'est aussi un choix: libérale ou sociale ? L'heure est venue d'en débattre - et de décider - à partir des engagements de la gauche elle-même. La déclaration commune d'avril 1997 entre le PCF et le PS était claire de ce point de vue puisqu'elle exprimait la nécessité de " revoir les engagements européens de la France ". Il y a effectivement contradiction entre les objectifs des 35 heures, les choix budgétaires, une politique sociale, les créations d'emplois et les critères qui prévalent entre les quinze pays membres. La France ne peut-elle pas jouer un rôle de déblocage de la situation en Europe ? Les hommes politiques ont les moyens d'agir, disions-nous. La France, qui ne compte pas pour rien dans la communauté, va-t-elle prendre l'offensive pour une Europe sociale ? C'est ce débat de fond que nous engageons avec une opinion favorable à la construction européenne mais qui s'inquiète du type de construction entamée. Un débat public large oùl'intervention des citoyens sera déterminante, comme elle l'a été à d'autres occasions récentes.

 
Dan Franck : Sur une autre question, celle de l'immigration, les cinéastes, écrivains, artistes et catégories sociales de tous horizons, rejoints par des associations, ont effectivement décidé de ré-intervenir. Et ça marche: depuis le lancement de la nouvelle pétition pour la régularisation des sans-papiers, celle-ci a été un peu activée dans les préfectures. Je pensais qu'il y aurait eu, après les élections, plus de régularisations et plus rapidement. Je regrette qu'il n'en ait pas été ainsi. Par ailleurs, nous avons lu le projet de loi Chevènement. Personnellement, je suis contre, c'est la raison pour laquelle j'ai signé cette nouvelle pétition. Cette montée en ligne, de notre part, comporte un autre intérêt, celui de mettre le gouvernement en porte-à-faux. Le projet de loi doit être largement amendé. Ce sera sans doute le cas. Par ailleurs, l'affaire est moins celle d'un débat entre pétitionnaires et contre-pétitionnaires par voie de presse que celle de ces personnes qui vivent encore aujourd'hui dans des situations extrêmement difficiles. Mais, contrairement à ce qui s'est passé en février, je pense qu'il faut travailler ensemble, partis politiques, associations, syndicats. Les mouvements citoyens ne sont pas des partis, des organisations. Ils ne veulent pas le devenir. Avant, la droite ne nous écoutait pas. Avec ce gouvernement de gauche, nous avons des interlocuteurs, nous discutons, nous sommes écoutés. La situation a changé. Il me semble que le gouvernement Jospin et la gauche plurielle sont capables de réhabiliter le fait politique aux yeux des citoyens. Je sens que quelque chose de bien se passe là. Une certaine moralisation de la vie politique est nécessaire.

 
Nicole Borvo : Les questions qui nous sont posées concernent la crédibilité et la nature de l'intervention politique sur les grands choix de société. Elles appellent un autre rapport entre les citoyens et la politique. Les communistes s'efforcent d'apporter des réponses sur ce qu'ils identifient comme " un besoin de proximité ". Les différents mouvements indiquent que la pratique historique de la délégation de pouvoir et de la sanction électorale a atteint ses limites. Nous proposons des espaces citoyens qui permettraient de renouer les liens, des espaces ouverts qui seraient également des lieux de décisions.

 
Philippe Méchet : Je me souviens de la conclusion d'un film de Kieslowski sur un dialogue au téléphone " Jamais on ne s'est autant parlé, jamais on ne s'est dit aussi peu de choses ". Cette réplique illustre assez bien la crise de la vie politique. Les débats existent, la parole circule. Et, pourtant, l'opinion souffre d'un manque. Les gens ne perçoivent pas très bien ce qui se passe dans la société. Ils regrettent le trop peu d'échanges existant et ont l'impression que ce qu'ils peuvent dire ne sert à rien. Or, nous constatons que les sondages sur les points de vue politiques sont les plus prisés par la population. Les Français aiment la politique.

 


* Ecrivain.

** Directeur des Etudes politiques de la Sofrès.

*** Sénatrice, membre du Secrétariat national du PCF.

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