Regards Novembre 1997 - La Création

Festival d'Automne à Paris
Le Japon sur un plateau

Par Thierry Clermont


Voir aussi Le spectacle japonais

Dans le cadre du Festival d'Automne, Paris accueille les grandes formes du théâtre traditionnel nippon avec ses troupes les plus prestigieuses. Quelques clés pour mieux pénétrer les arcanes du Nô et du Kabuki.

Pratiquement vingt ans après une première apparition, le Japon et ses théâtres masqués font un retour au Festival d'Automne, alors que " l'année du Japon " bat son plein un peu partout en France, dans le sillage de l'ouverture au public de la maison de la Culture du Japon à Paris, quai Branly. L'occasion de découvrir l'art théâtral nippon à travers ses deux formes majeures: le Nô et le Kabuki. Un théâtre fantastique et onirique peuplé de guerriers, de fantômes, de moines et de couples promis au suicide et où se mêlent danse, pantomime, chant et musique. Le Nô et le Kabuki plongent leurs racines dans une sorte de spectacle de bateleurs (" Sarugaku " ou danses de singes) où se succédaient numéros d'acrobates, jongleurs, danses parodiques et montreurs de marionnettes. La plupart du temps sur fond de récits de moines itinérants contant les épopées homériques des clans guerriers.

 
Le Nô, six siècles de codification très sophistiquée

Dès la fin du XIVe siècle, deux hommes vont donner naissance au Nô. Il s'agit de Kanami et de son fils Zéami, protégés qu'il furent par un " Médicis " nippon: le shôgun Yoshimitsu. C'est vers l'an 1400 que Zéami donna ses lettres de noblesse au Nô en fixant et même figeant ses règles, immuables depuis près de six siècles. Sa codification est si jalousement sophistiquée, raffinée et subtile qu'elle prive le fruste (tant japonais qu'occidental) d'apprécier pleinement cet art coloré (les costumes !) d'une incroyable lenteur: la moindre inclination d'un éventail peut être lourde de signification. Théâtre de masques, théâtre de Cour, le Nô, devenu très vite un spectacle élitiste, ne compte que deux acteurs-danseurs principaux: un exécutant toujours masqué (le shite) et son assistant (le waki). Ce dernier étant le médium entre le public et l'apparition d'un spectre ou d'une divinité: la grande majorité du répertoire de Zéami est constituée de pièces dominées par des revenants en quête de salut ou de repos ou par des êtres surnaturels... Shakespeare n'est pas très loin.

 
Le Kabuki, divertissement plutôt que théâtre

La scène du Nô n'a pas bougé depuis six siècles. Elle est constituée d'une petite estrade carrée de 5,40 mètres de côté. Le choeur est placé à droite dans une sorte de galerie, les musiciens étant regroupés à l'arrière-plan. Autre élément immuable: à l'image des sanctuaires bouddhiques, le plateau est recouvert d'une toiture soutenue par quatre piliers carrés. C'est cette scène qu'on retrouvera à la Grande Halle de la Villette où se produira Kiyokazu...descendant de Zeami, le fondateur du genre. A 37 ans, cette gloire nationale dirige l'une des cinq écoles de Nô, chargées de transmettre " la fleur de l'interprétation ". Spectacle d'une tension extrême, quasi électrique, le Nô est entrecoupé de "kyogen", sortes de farces proches de celles de nos fabliaux, qui font la part belle aux quiproquos et qui sont destinées à détendre l'atmosphère. Apparu au début du XVIIe siècle à Edo (l'ancien nom de Tokyo), puis éclipsé par les spectacles de marionnettes, le " Bunraku ", avant de faire un retour en force à la fin du XVIIIe siècle, le Kabuki se situe aux antipodes du Nô. Divertissement plutôt que théâtre, gouailleur, ironique, caricatural, presque baroque avec ses maquillages outrageants, ses costumes bariolés et sa musique tonitruante, il jouit aujourd'hui d'une grande popularité, même au sein de la jeunesse japonaise. A preuve: ses plus grands acteurs ne sont pas moins célèbres et adulés que les pop-stars.

 
Le théâtre des visages " écrits " où la femme ne joue pas

Ils sont même quelques-uns à avoir été élevés au rang de " Trésor national vivant ". Parmi eux, Jakuemon Nakamura IV et Tomijuro Nakamura V, issus d'une lignée d'acteurs remontant au XVIIIe siècle et véritables maîtres dans l'art de l' " Onnagata ", c'est-à-dire de l'acteur travesti en femme. Car ici, comme dans le Nô, il n'existe pas d'acteur femme. Les visages ne sont pas masqués, mais " écrits ", selon l'expression de Roland Barthes dans son brillant essai l'Empire des signes un peu vite brocardé par les japonologues, d'ailleurs. Sur le plateau, auquel les acteurs accèdent par une sorte de podium baptisé " chemin des fleurs " (" hanamichi "), vont et viennent, au milieu du spectacle, accessoiristes, costumiers, souffleurs dans un joyeux remue-ménage. Et les personnages surnaturels, entre deux miaulements, apparaissent et disparaissent par l'enchantement d'une trappe: le Kabuki est une succession de tableaux hauts en couleurs qui emprunte une bonne partie de son répertoire au théâtre de marionnettes et à celui de Mokuami, le " poète des voleurs " qui a puisé son inspiration dans les quartiers populaires d'Edo où se côtoient petits voyous, samouraïs déchus et courtisanes affriolantes. Ce que les Japonais appellent le " monde flottant ". La musique est dominée par le " shamisen ", sorte de luth à trois cordes, une flûte et de petites percussions. Kabuki ? Le mot a deux lectures en japonais, selon les idéogrammes (" kanji ") utilisés. Il peut aussi bien se lire " contorsionnement " que " art de la danse et du chant ". A l'origine, le Kabuki était joué uniquement par des femmes puis par de jeunes éphèbes et, depuis par des hommes, uniquement. Aujourd'hui, le Kabuki se joue à guichets fermés et est en train de devenir un produit d'exportation, mais de luxe pour les Occidentaux.

 

 


Le spectacle japonais


Nô: par la Kanzesouke (la Famille Kanze), cycle de sept Nô, du 25 novembre au 2 décembre, Grande Halle de la Villette, Paris.

Kabuki: Keisei Hangon KO et Ninin Wankyu, avec 70 artistes dont les " Trésors nationaux vivants ", du 10 au 20 décembre, Théâtre du Châtelet, Paris.

A la Maison de la Culture du Japon, une présentation du Nô et du Bunraku est donnée le 7/11, de 17 h à 20 h, et le 8/11, de 16 h à 18 h 30, une présentation du Kabuki

D'autres spectacles à la Maison de la Culture du Japon à Paris: Jiuta-Maï, chants populaires dansés, du 6 au 8 novembre; Genji Monogatari (Echos d'amour lointains), mono-opéra de Yorits une Matsudaïra, du 9 au 12 décembre. Festival d'Automne à Paris, renseignements et location: 01 53 45 17 17, du lundi au vendredi, de 11 h à 18 h 30, le samedi de 11 h à 15 h.n

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