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Festival de Strasbourg
Par Michel Thion |
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Musiques écrites ou improvisées, sages ou définitivement rebelles, les chemins détournés de la création musicale aujourd'hui.
Visite parallèle de lieux de création contemporaine plus et/ou moins officielle.
Pendant que le festival " Musica " déroule à Strasbourg ses fastes, " Densités ", un drôle de petit canard de festival un peu braque, attire gravement l'oreille à la MJC de Belleville, dans la banlieue de Verdun. Une visite parallèle s'imposait, dans un paysage de la création musicale un peu morne, où les inventions ont du mal à voir le jour. On parle ici d'abord des musiques contemporaines écrites, à base instrumentale, qui sont pour " Musica " l'objet quasi unique de sa programmation. Ce n'est pas que l'on y manque de belles oeuvres, ni de beaux moments au coeur d'oeuvres en recherche, ni d'interprètes d'une sincérité et d'un engagement absolus. C'est peut-être simplement la mécanique de mise à jour des oeuvres, de leur venue au public qui est grippée et qui déforme insidieusement le travail des compositeurs et des interprètes, et l'évaluation qui peut en être faite, tant par le public que par la profession." Musica ", depuis quelques années, est construit autour du portrait d'un compositeur, ou d'une " école ". Cette année, le Finlandais Magnus Lindberg était l'hôte de Strasbourg. L'idée que le plus grand festival de musique contemporaine en Europe, soit un festival " à thème ", bâti autour d'un compositeur, est déjà l'esquisse d'une fermeture, le signe que les plus gros moyens de production sont concentrés sur une seule ligne esthétique et ses à-côtés. Faire un portrait assez exhaustif d'un compositeur de 39 ans implique qu'il ait réalisé une oeuvre importante, construite et relativement abondante. Magnus Lindberg est de ceux-là.
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Variations autour du portrait d'un compositeur
Compositeur terriblement savant, maîtrisant une grande diversité de langages qu'il a explorés tour à tour, du sériel au spectral, il est aujourd'hui dans un temps de retour explicite à une tradition symphonique à dominante tonale qui est sous-jacente dans l'ensemble de son oeuvre. Il fait partie de cette génération de compositeurs, extraordinairement rassurante, chérie des institutions et de la presse spécialisée, parce qu'elle ne dérange rien. Tous les jeunes compositeurs de musique contemporaine ne tombent pas dans le piège consensuel de la bienséance sonore, loin de là. Il n'est que d'entendre la musique d'une autre Finlandaise, Kaija Saariaho, pleine de chair, parfois souffrante et rugueuse, parfois souriante et aérienne, pour voir qu'au sein d'une même école il peut y avoir des oeuvres radicalement opposées. L'utilisation de l'informatique musicale par Saariaho et Lindberg symbolise bien ce clivage. Chez Saariaho, l'électronique est constitutive de la démarche, le travail du son est une nécessité brûlante de la démarche compositionnelle. Chez Lindberg, la machinerie informatique n'a guère d'autre usage que d'auto-justifier le passage par l'IRCAM pour réaliser l'oeuvre. Il ne s'agit pas de jeter la pierre à " Musica ", qui n'est ici que l'archétype d'une pensée musicale dominante. On y note cette année encore la présence de nombreux compositeurs qui sont bien éloignés du " musicalement correct ". Bernard Cavanna, Philippe Leroux, George Benjamin, Kaija Saariaho, déjà citée, Suzanne Giraud qui a donné un quatuor à cordes grave et superbe, d'une grande force et d'une grande tendresse, Martin Matalon, Jonathan Harvey, sont des musiciens que l'émotion n'est pas près de déserter. Et puis il y a la résidence de Georges Aperghis au Conservatoire de Strasbourg. Il a donné à " Musica " le premier résultat de ce travail avec un concert monographique et deux soirées joyeuses, iconoclastes, bruyantes, agitées, associant les élèves de l'école du Théâtre national de Strasbourg, avec des textes allant de Pierre Desproges à Peter Handke et de Francis Blanche à Samuel Beckett. Il a ainsi proposé en douce une belle soirée de bonheur musical anti-Le Pen qui faisait sourire un peu jaune les institutionnels légèrement coincés et jubiler sans réserve le public. Il n'empêche, il y a un courant délétère plus profond qui traverse la création en France, et pas seulement la musique." Musica ", où l'on entend parfois des oeuvres superbes, où de grandes émotions peuvent survenir, n'en est pas moins un lieu qui paraît, dans l'état actuel, tourné vers le passé. C'est sur les ruines qu'on reconstruit, c'est dans l'océan des rebuts sonores qu'on va pêcher des perles musicales, c'est avec des objets flous qu'on construit une musique qui confine à l'implacable. Telles sont les convictions de Xavier Charles et Emmanuelle Pellegrini qui sont à l'origine de ce festival " Densités ", petit frère teigneux de l'incontournable " Musique Action " de Vandoeuvre, et qu'ils réalisent avec quelques bouts de ficelles octroyés par des institutions frigorifiées. Pour la quatrième année, la MJC de Belleville-sur-Meuse accueille cette initiative qui invite ce qui se fait de mieux en matière de musiques improvisées, expérimentales, d'installations sonores et de machines musicales. Cette année, par exemple, Annick Nozati (voix) et Camel Zekri (guitare et oud), piliers de la scène européenne des musiques improvisées, invitaient un groupe de rap venu de Nancy, avec Nabil Tabyak (platines, voix), Kamel Charni (chant) et Ahmed et Akim Brihmouche (danse) pour travailler ensemble l'art d'adoucir les angles sans renoncer à être soi-même. La rencontre entre une libre improvisation très à l'écoute, pleine d'éclats, et un rap discret aux pulsations complexes, très jazzy et scat-rap, une danse toute de retenue, sans esbroufe, six artistes en étrange et belle complicité, une nostalgie de musique traditionnelle qui affleure parfois entre l'improvisateur et le chanteur de rap, bruitages, oud, tout ici est à sa place dans ce concert et donne une soirée joyeuse, rigolarde, profonde, bref indispensable. On notera au passage avec quelle discrétion et avec quelle pertinence, se retrouvent ici différentes strates de l'immigration pour nous proposer, en France, un langage musical pour aujourd'hui.
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L'art de la récupération des sons du quotidien
Il y a eu aussi les " dust breeders ", les éleveurs de poussière, trois proférateurs de sons, trois faiseurs de musiques avec des cendres encore brûlantes, dont l'appareillage (platines, guitares, batterie, objets divers, mange-disques, etc.) forme une fonderie de sons incandescents, un torrent sonore, un contrepoint entre le strident et le pulsé, et fait réellement musique de tout. Le trio Hollinger (batterie), Noetinger (platines et dispositifs électroacoustiques en temps réel) et Répécaud (guitare) est de ceux qui vous embarquent dans un flot où l'on peut aussi bien se noyer, si l'on manque de souffle, que partir pour un incroyable voyage sensoriel, où l'on sera chahuté, bousculé, moulu et, en définitive, revigoré, rafraîchi. Le percussionniste Pierre Berthet panique avec son installation minimaliste, austère et pourtant chaleureuse, l'art de la récupération des sons. Quelques gouttes d'eau tombées d'une douche qui fuit sur un tube de PVC, puis quatre jeux de gouttes d'eau tissent un contrepoint de résonances étranges et familières. Plus loin, un jeu d'air chaud dans des boîtes métalliques transforme quelques boîtes de conserve vides en orgue d'après l'apocalypse. Delphine Touzet et Emmanuelle Pellegrini, quant à elles, proposent une belle variation plastique et poétique sur une partition de John Cage. Ces musiques libertaires, indispensables, cette démarche absolument ouverte, se construit dans la fragilité et l'incompréhension des pouvoirs publics locaux qui accordent à regret à " Densités " le droit de ne pas crever tout de suite. Heureusement, il y a le public: jeune, remuant, chaud, exigeant et les musiciens libres, impavides, qui font force de leur faiblesse, et ce chaudron où bouillonne un avenir possible de nos paysages sonores.n M. T. |
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1. François Barré s'est largement impliqué dans le projet urbain d'Euralille.Il préside l'Institut français d'architecture qui propose actuellement une exposition sur l'esthétique des zones commerciales.Il est aussi à l'origine du Parc de la Villette. 2. Dans le numéro daté du 1er octobre.
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