Regards Novembre 1997 - La Création

Collage

Par Emile Breton


Jean Bottéro, chercheur de renommée mondiale, qui lit la première écriture apparue au monde, le cunéiforme de Mésopotamie, comme on lit son journal le matin, ne manque pas d'humour. Le premier chapitre de son dernier livre Mésopotamie. L'Ecriture, la raison et les dieux s'intitule: " Apologie pour une science inutile ". Naturellement, l'unique but de ce chapitre d'ouverture est de montrer que l'assyriologie, science qu'il enseigne à l'Ecole pratique des hautes études, n'est inutile qu'à ceux qui savent toujours tout, les imbéciles. Aussi écrit-il en conclusion de ce chapitre: " Oui, l'Université des sciences, comme telle, est inutile - au profit ! Oui, la philosophie est inutile; l'anthropologie est inutile; l'archéologie, la philologie et l'histoire sont inutiles; l'orientalisme et l'assyriologie sont inutiles, complètement inutiles ! Voilà pourquoi nous y tenons tant ! ".

Bel enthousiasme. C'est que l'humour n'est pas la seule qualité de Jean Bottéro: il est " partageux ". Lui qui aurait pu se contenter du parfum délicat d'une réputation limitée mais sûre dans le cercle fermé de sa discipline n'hésite jamais à écrire dans une revue de vulgarisation comme l'Histoire et n'a de cesse qu'il n'ait vu ses articles les plus " pointus " publiés en livres de poche. Ainsi, ce dernier né, Mésopotamie..., reprenant des textes parus dans des bulletins ou revues lus par les seuls spécialistes, c'est en " Folio-Histoire " chez Gallimard qu'on les trouvera, sans que l'auteur ait rien gommé de son érudition ni du joyeux appétit avec lequel il se jette sur l'objet de son étude: ces hommes qui, sur les terres limoneuses émergées entre deux fleuves, le Tigre et l'Euphrate inaugurèrent et fondèrent " un développement orienté vers ce qui devait devenir notre propre savoir ". C'est que Jean Bottéro a encore une autre qualité - et peut-être d'autres, mais on s'en tiendra là pour l'instant -: il est gourmand. N'avait-il pas, il y a quelques années, dans la revue l'Histoire, publié un article consacré à la gastronomie sumérienne, sous le titre " la plus vieille cuisine du monde", dans lequel il salivait sur une recette datant de plus de quatre mille ans apprenant à " farcir un boyau culier " ? C'est cette curiosité gourmande qu'on retrouvera dans ce livre, appliquée à des sujets aussi divers que " la raison ", le " système religieux ", la " fonction du pouvoir ", " l'amour libre " ou " l'oniromancie ". Et cela non pas en jugeant du haut de nos connaissances accumulées en quatre millénaires mais, comme il le dit à propos du " code " de Hammurabi en essayant " de [se] faire une idée de ce qu'il pouvait représenter, aux yeux de son auteur et de ses compatriotes et contemporains, quand il a été composé: peu avant 1750 [avant J.-C.] ". Approche on ne peut plus stimulante.

Willy Ronis est photographe. Des défilés de 1936 aux guinguettes de Nogent où l'on danse toujours, il a été de toutes les fêtes que se donne le peuple, objectif discret et tendre. Répondant à un questionnaire sur le thème: " photographie et engagement ", pour préparer une manifestation appelée par ses organisateurs " Jours de colère " qui se tint cet été aux Rencontres photographiques d'Arles, il écrivait: " Les photographes qui réfléchissent sur la société dans laquelle ils vivent réfléchissent par là même sur l'utilisation de leur travail ". C'est bien à cette double interrogation que répondaient tout à la fois l'exposition de photos " Colère au quotidien " et ce qui l'accompagnait: cinq " cafés débats " animés par des photographes et des journalistes et cinq textes de Bernard Noël sur ces débats, textes dont on peut s'étonner qu'ils n'aient été publiés nulle part. Si l'été d'Arles, ses débats et ses passions sont déjà loin, on a pu voir l'exposition de photos " Colère au quotidien " au Bar Floréal à Paris, rue des Couronnes, jusqu'au 19 octobre. L'idée de départ était simple. Etaient exposées face à face quelques " Unes " de quotidiens de Paris et de province pendant les mouvements de grève de décembre 1995 et les photos de ce mouvement qui illustraient ces " Unes ". Le plus souvent, de courts textes de photographes ou de journalistes les accompagnaient, pour justifier le choix qui fut fait de telle image, tel jour, et parfois figurait avec la photo retenue la " planche de contact ", développement de toute la bobine montrant à partir de quel matériau d'ensemble s'opéra ce choix.

L'intérêt de cette démarche est tout autant dans les images que dans la parole de ces photographes de presse qui, " engagés " ou non, retrouvent devant un mouvement social de l'ampleur de celui de décembre 1995, les exigences de Willy Ronis.

Ainsi, à propos de la photo que publia l'Humanité du 18 décembre, sur toute la hauteur de la page, un homme de profil, les mains posées sur les épaules d'un enfant devant lui, sur fond de foule hérissée de pancartes roulant sur les grands boulevards, Pierre Trovel, qui l'a prise, écrit: " J'ai conçu ce reportage, cette série d'images, moins sur le pourquoi de la manifestation (retrait du plan Juppé) que sur l'atmosphère particulière de cette matinée du 17 décembre 1995 faite essentiellement du plaisir d'être ensemble et de l'évidence du bien-être et de son bon droit." Comme un écho à la photo de Sud-Ouest de Bordeaux du 11 décembre, à propos de laquelle Philippe Taris, photojournaliste de ce quotidien, avait écrit: " 30 000 manifestants ont défilé ce jour-là dans les rues de Bordeaux contre le plan Juppé. C'était un dimanche et la plupart étaient venus en famille. J'ai cherché à montrer le côté familial de cette manifestation. J'ai trouvé les trois enfants dans la voiture en fin de cortège.[...] On a évité la traditionnelle photo de foule et de banderoles pour privilégier un aspect plus humain, familial, en choisissant une image qui " rentre " dans la manifestation." En ces temps où la mort d'une princesse a permis aux saints prêcheurs de vertu de TF1 de chasser en meute contre les paparazzi, il ne sera pas mauvais d'aller voir ce que donne la " colère au quotidien ": quand la société, se met, comme dirait Willy Ronis, à réfléchir, (et c'est bien ce qui se passa en ce mois de décembre qui a laissé de si profondes traces) les photographes ne sont pas en reste.

Michel Piccoli est acteur. Cinéma, théâtre, on le connaît. A près de soixante-quinze ans, il aurait pu se draper dans la statue de Bouddha doucement ironique que lui avaient dressée quelques-uns de ses derniers films. Non. Il a décidé de devenir jeune metteur en scène de cinéma. Et, en plus, pour un film, Alors voilà, incroyablement galopin, où l'on ne sait jamais trop qui fait quoi, où la plus adulte est certainement une petite fille qui devient fée ou prestidigitatrice pour séduire son grand-père, où deux oreillers qui se baladent sous les bras d'un aboulique marquent le passage du temps. Un film drôle et lunatique, que vient tout à coup noyer une vague de mélancolie. Il y suffit d'une chanson idiote des années trente à la fin d'un repas de famille, de la photo d'un camion avec, debout sur le marchepied, son conducteur parti pour un lointain voyage. Un film, en tous cas, qui va en hérisser pas mal, en ennuyer d'autres - on le vit à l'avant-première de la Vidéothèque de Paris - et ravir ceux qui aiment se laisser surprendre. Car Piccoli ose sortir des sentiers battus, et il assume tous ses fantasmes avec une élégante candeur souriante qui ne trompe personne. A la juste distance.

N'insistons pas, pas plus que pour le livre de Bottéro. On parle ailleurs de ce film. Cette rubrique, le lecteur s'en est sans doute aperçu, n'est pas le coin des comptes rendus. On essaie seulement d'y garder souvenir de quelques-unes des rencontres qu'on a pu faire, en un mois.

 


Bernard Chambaz, la Tristesse du roi, Seuil, 270 p., 120 F

Alain Nadaud, Auguste fulminant, Grasset, 260 p., 115 F

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