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Littérature
Par François Mathieu |
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Bernard Chambaz, avec la Tristesse du roi, et Alain Nadaud, avec Auguste fulminant, plongent leur écriture dans la lave de l'histoire, de la mémoire.
Lointaines ou quotidiennes, elles révèlent leurs traces, leurs empreintes.
Du temps, donc, et des signes qui l'accompagnent.
La " mémoire est complexe où viennent se projeter des fragments de temps disjointés. Question de mots ensuite ", peut dire Bernard Chambaz, définissant ainsi sa méthode fictionnelle qui mêle à la fois et l'histoire récente, mais déjà histoire, et le quotidien heureux devenu soudain douloureux. L'histoire récente déjà histoire (le temps d'avant "le temps venu" et "qui vient sans crier gare"), c'est quelques jours de1971. Près du Cirque d'Hiver, une petite fille tombe d'une fenêtre d'un deuxième étage. Jean, jeune gauchiste et fils de communistes, se rend justement chez ses parents pour y prendre un peu de layette. Sa jeune femme, Irène, est proche d'accoucher. Par miracle, la chute de l'enfant est amortie par l'auvent de l'épicerie au pied de l'immeuble, et Jean la relève. Puis l'enfant attendu naît, Marc, le premier des quatre enfants de Jean et d'Irène.1991. On fête en famille la Noël à Mirabel sur les bords de la plaine de la Garonne dans la grande maison familiale, " une demeure chargée d'histoire puisqu'elle avait connu l'écho de trois guerres (...), et surtout de petites histoires, drôles ou moins drôles ". Et Bernard Chambaz fait revivre les images simples du bonheur: le feu dans la cheminée, l'installation du sapin, la lecture, les promenades et les jeux: les Mille et Une Nuits que préfèrent les enfants, quand Jean aurait bien aimé jouer au Monopoly (jeu " décrété d'interdit et couvert d'opprobre par ses parents "!). Et l'histoire de 1971 - la préhistoire de vingt ans de bonheur simple qui se concrétise en particulier par la réussite de chacun - et celle de quelques mois de 1991 et 1992 ne vont plus cesser de s'entremêler. Les cinq premières semaines de Marc, c'est aussi l'engagement de Jean au Secours rouge où il retrouve ses copains, et leur goût pour l'aventure, telle l'occupation d'un foyer pour travailleurs africains et la défenestration du négrier. L'été 92, lui, c'est la soudaine disparition de Marc et de son amie Adèle dans la province chinoise de Gansu, partis réaliser un vieux rêve de Jean et d'Irène. Seule trace: un carnet qui s'arrête brusquement le mardi 21 juillet sur " une esquisse de carte, en pointillés, muette, et en face le papier de la couverture cartonnée, les derniers feuillets arrachés personne n'a jamais su pourquoi ". La tragédie est là, bien sûr, bien présente, et pourtant, tout le travail de mémoire (celle du roi qu'est " chacun de nous ", " la seule chose qui nous reste ") n'est-il pas générateur d'un infime espoir qui tient dans la question que pose Bernard Chambaz: " Est-ce qu'on dit a disparu ? Ou est disparu ? "
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Deux fictions autour de la vérité et de l'éphémère
Alain Nadaud mêle deux temps événementiels à celui de la narration. Ce temps de la narration est celui d'un archiviste de presse, aujourd'hui relégué au rang de vague correspondant sur les bords de la mer Noire. Pourvu de connaissances en latin, il avait, en conséquence, été chargé dans les années quatre-vingt par son journal d'une enquête sur l'incendie, la veille de son inauguration, du nouveau musée archéologique de Pleggah, près de Carthage, consacré à Virgile. Puis il y a le temps de la reconstitution de l'affaire avec, pour protagonistes, un diplomate ambitieux (une sommité muséographique) et un attaché culturel. Et enfin deux millénaires plus tôt, celui de la mort mystérieuse en 19 avant J.-C.du poète latin Virgile au retour d'un voyage en Grèce, et donc de l'inachèvement de son oeuvre majeure, l'Enéide, poème à la gloire de l'empereur Auguste. On se souvient peut-être que le sujet n'a pas manqué d'intriguer, ne fût-ce que Hermann Broch qui, dans la Mort de Virgile (1945) roman rédigé dans l'exil new-yorkais et posant la question de la validité de l'oeuvre d'art en période de crise, a reconstitué les derniers jours du poète hanté par le désir de détruire cette partie de son oeuvre. L'enjeu est celui de la vérité historique. Près d'achever son poème et pourtant pressé par un tyran qui en attendait la preuve de sa légitimité, Virgile se serait-il rendu à Carthage pour le soumettre à l'épreuve de la réalité, celle des paysages théâtres (imaginaires) des récits mythiques ? Si c'était le cas, la thèse de doctorat du diplomate désireux d'obtenir le poste de directeur d'une des branches de l'Unesco " chargée de dresser le répertoire du patrimoine mondial à la veille de l'an 2000 " se révélerait fausse, et son ambition serait contrecarrée, puisque son travail universitaire nie le voyage-même de Virgile au profit d'Enée. A l'opposé, l'attaché culturel, grand lecteur de textes anciens, défend la thèse du voyage, d'ailleurs corroborée par diverses pièces muséales, telle une mosaïque locale représentant " une carte marine, avec ses poissons globuleux, ses côtes et ses récifs cernés de vagues blanches ", puis " un bateau qui fendait les vagues, avec à la proue un personnage debout, fier d'allure ". Enée ou Virgile ? Certains indices font pencher pour Virgile: " la forme de la lettre abîmée n'évoquait-elle pas plutôt un O: MARO. Publius Vergilius Maro, en souvenir du passage du poète sur la côte d'Afrique." Et surtout une correspondance échangée par deux écrivains latins mineurs, instruments de la mort commandée du poète. Il n'en faudra pas moins pour que l'attaché culturel meure d'une fièvre mystérieuse au moment où, plus tard, le journaliste viendra recueillir des explications. Le diplomate a, entre temps, été nommé à Rome. Récit policier ? Récit historique ? Sûrement, mais ce ne sont là que trame et prétexte: Alain Nadaud nous a habitués au dépassement de ces techniques narratives et, singulièrement, à la réflexion sur l'écriture. Virgile, parti sillonner la Méditerranée, aurait soumis à la vérification par l'examen des lieux le récit légendaire des prétendues origines du tyran. Cette vérification effectuée, il aurait lui-même exécuté le geste qu'il commanda à sa mort: " Brûlez l'Enéide " et, succombant à la " tentation commune chez les meilleurs (...) de ne plus écrire une ligne ", se serait tourné vers la réflexion philosophique. Comment ne pas voir là l'écho des interrogations constantes d'un écrivain majeur, d'un combat avec l'écriture déjà amorcé avec son Archéologie du zéro, publiée il y a maintenant treize ans ? n F. M. |
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Bernard Chambaz, la Tristesse du roi, Seuil, 270 p., 120 F Alain Nadaud, Auguste fulminant, Grasset, 260 p., 115 F
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