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Césures
Par Pierre Courcelles |
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Entretien avec Henri Deluy * |
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Qu'on écoute Baudelaire, " tout homme bien portant peut se passer de manger pendant deux jours - de poésie, jamais " ou bien qu'on reprenne le mot d'ordre de Lautréamont, " la poésie doit être faite par tous.
Non par un ".
Le poète est indispensable.
En Val-de-Marne, tous les deux ans depuis 1991, arrivent les poètes, des quatre points cardinaux du monde, au rendez-vous de la Biennale internationale des poètes. Henri Deluy est l'inventeur de ces réunions.
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Où en est la poésie française aujourd'hui ?
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Henri Deluy : Elle est en bon état.
La poésie d'aujourd'hui est intéressante, diversifiée, avec des écritures extrêmement éloignées les unes des autres, avec des changements par rapport aux générations précédentes, qui touchent à tout, aux thématiques, au vocabulaire, aux formes, avec des discussions internes qui portent sur des points importants.
Mon impression forte est que, depuis les années 50, il se passe en France, et les étrangers d'ailleurs ne s'y trompent pas, dans le domaine des écritures de poésie, des choses très vives, riches et importantes.
Importantes à la fois par rapport à notre tradition nationale avec l'émergence de problématiques nouvelles, qui avaient souvent été barrées par la massivité de l'influence surréaliste et par les grands, Eluard, Aragon, Breton, Perret.
Mais, à partir de la génération des années 50, depuis André Duboucher, Yves Bonnefoy, Philippe Jaccottet, Jacques Dupin, la poésie française s'est dégagée de l'idéologie surréaliste des écritures.
Plusieurs générations sont venues depuis à l'écriture, y compris une nouvelle génération qui a autour de 30 ans, où il se passe aussi des choses nouvelles et très intéressantes.
C'est très important cette suite.
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Quelle est la place de la poésie dans la société, dans la vie ? La poésie d'Aragon était dans la vie, au temps de la guerre notamment.
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H.
D.: Je suis tenté de dire que cette place est quasiment nulle, très restreinte.
Mais elle a toujours eu un public relativement petit sauf dans les moments où elle prend la charge de ce qui ne peut se faire, se dire ailleurs, lorsqu'elle est résistance, comme dans l'ex-URSS, où la poésie transportait des choses qui ne pouvaient pas se manifester ailleurs et que les livres d'Evtouchenko s'arrachaient en centaines de milliers d'exemplaires en quelques heures.
A partir du moment où la poésie est sur son strict domaine qui est celui d'un travail dans la langue, dans le langage, dans les écritures, le public est toujours petit.
N'oublions pas que Mallarmé avait quelques dizaines de lecteurs, que Rimbaud a publié à compte d'auteur.
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Dans la société d'aujourd'hui, la poésie peut-elle être la résistance que vous venez d'évoquer ?
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H.
D.: Oui, ça se vérifie.
Ce n'est pas seulement la poésie qui crie, c'est nous tous, c'est le peuple, comme nous disions il y a longtemps.
Le peuple dit des choses que les poètes récupèrent et transforment.
D'une certaine façon, on peut dire que l'existence de la poésie est une chose fondamentale pour l'existence d'une civilisation.
Parce que c'est là, dans la langue, que se passent des choses qui sont capitales.ça se vérifie aussi chaque fois que nous avons une occasion d'entrer en contact avec un public qui ne connaît pas la poésie.
Cela dit, socialement, la place de la poésie est extrêmement restreinte.
Nous sommes même l'un des pays où l'on parle le moins de poésie dans la presse, par exemple, par rapport à l'Italie ou à l'Allemagne.
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Mais la poésie contemporaine paraît très confinée dans de petits cercles, au contraire de la poésie classique ou moderne.
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H.
D.: Même la poésie classique et moderne le sont, bien que les jeunes scolarisés soient obligés de l'étudier, et j'y suis favorable évidemment.
Mais il ne faut pas oublier que la poésie est une chose difficile.
La poésie, ce n'est pas la petite rengaine du coin de rue, ça peut l'être, mais ça peut aussi être une chose difficile.
La poésie n'est pas un phénomène naturel, la poésie est un phénomène de culture.
La poésie, ce sont des jeux dans la langue, c'est du travail, ce qui est écrit aujourd'hui est appuyé par un millénaire de poésie française, quand nous écrivons il y a derrière nous tout ça qui n'est pas nécessairement derrière ceux qui nous lisent.
Tant que nous serons dans des formes de société où l'immense majorité des gens ne peuvent accéder à une culture relativement élevée, la poésie sera réservée à peu de gens, c'est évident.
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C'est à partir de ce constat peu encourageant que vous avez pourtant créé la Biennale internationale des poètes en Val-de-Marne, qui en est à sa quatrième édition en ce mois de novembre (1).
Qu'est-ce que vous visiez ?
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H.
D.: Dès l'origine, on avait plusieurs objectifs.
Le premier était évidemment d'essayer d'étendre le public, d'entrer en contact avec les gens qui ne savent rien de la poésie d'aujourd'hui, en appuyant cet effort par un travail auprès des jeunes dans les lycées, dans les collèges, dans un département comme le Val-de-Marne où il y a beaucoup de gens modestes, beaucoup de problèmes sociaux.
Ce contact s'établit dans 20 villes du département, des villes très diverses de tous les points de vue.
Nous sortons même du département, nous avons une ou deux manifestations à Paris, nous allons au Centre international de poésie à Marseille, à Lyon, et dans une ville de la Seine-Saint-Denis, Bagnolet, avec laquelle nous avons depuis très longtemps des rapports très proches, et où une équipe de bibliothécaires travaille beaucoup pour la poésie.
Et cette année, nous avons pris une initiative nouvelle que nous appelons " Poète(s) à domicile ".
C'est une formule qui existe dans beaucoup de pays, les gens invitent quelques voisins, le poète vient, lit des textes, les gens posent des questions, dialoguent, il y a 10-15 personnes, ça dure une heure ou plus, après éventuellement les gens boivent un verre, c'est une formule très intéressante.
Nous voulions donc mettre les gens en contact avec la poésie, mais, avec la poésie vivante, c'est le deuxième objectif. La Biennale internationale des poètes du Val-de-Marne n'est pas une manifestation du patrimoine, de commémoration, il n'y a pas de soirée Baudelaire, il n'y a pas de soirée Aragon, c'est un parti pris de départ, c'est la poésie vivante, les gens se trouvent devant les poètes. Quand nous allons dans les collèges, il arrive que les gosses soient un peu étonnés de voir que les poètes ne sont pas tous morts. Enfin, nous voulons favoriser la rencontre des poètes entre eux. Nous invitons cette année une cinquantaine de poètes, des Français pour un peu plus de la moitié et des étrangers, neuf poètes de l'Inde qui représentent cinq langues, une douzaine de poètes chinois, des poètes qui viennent de l'Iran, de la Russie, de Cuba, des Etats-Unis, des Pays-Bas, du Québec, d'Angleterre. Savoir que l'autre existe aussi en poésie, qu'il a de grandes traditions... C'est très important.
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Après trois Biennales, que pouvez-vous dire du public, de sa constitution, de ses réactions ?
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H.
D.: Nous sommes dans l'ensemble satisfaits.
Nous rassemblons environ trois mille personnes, c'est beaucoup pour un département.
Nous avons un public qui revient maintenant et beaucoup de jeunes.
Quel est l'impact ? Difficile à estimer.
Mais les jeunes qui ont rencontré des poètes, qui ont entendu de la poésie, pour eux, la poésie ne sera plus obligatoirement quelque chose d'obtus, d'impénétrable et d'incompréhensible ou d'emmerdant.
Nous sommes aussi très satisfaits de nos rapports avec les élus et du travail avec les équipes des bibliothèques où se sont constitués des fonds de poésie.
Nous publions quatre fois par an une revue dans laquelle il y a non seulement des informations sur la Biennale, mais aussi des poèmes, des présentations, etc.
Je crois qu'elle joue aussi un rôle.
Nous éditons également une petite collection où nous publions en moyenne deux livres par an, souvent de premiers livres, de français et d'étrangers, beaucoup de poésies écrites par des femmes.
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Il y a, dans la programmation de cette Biennale 1997, une collaboration avec l'Ircam-Centre Georges-Pompidou, sa musique générée par ordinateurs.
Que devient la poésie prise dans ces technologies actuelles ?
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H.
D.: Cette collaboration avec l'Ircam va déboucher sur une création mondiale, quelque chose qui n'a jamais été fait nulle part, qui s'intitule " Trois mythologies et un poète aveugle " (2).
Nous travaillons avec des musiciens et on va mêler à la fois le travail de l'écriture et celui de la musique, les ordinateurs vont les travailler, une part d'aléatoire va naître.
Nous sommes trois poètes qui intervenons là avec des musiciens, des chanteurs.
Nous, nous allons dire nos textes et, derrière nous, vont s'afficher devant le public ce que les ordinateurs auront fait de nos textes.
A partir de nos textes, que l'ordinateur aura d'abord avalé, il va en produire d'autres, imprévisibles.
Nous avons fait des répétitions, mais ce qui sortira le jour de la présentation publique sera différent.
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C'est une expérience "limite" pour la poésie.
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H.
D.: Oui, mais elle est liée à ce que, depuis Apollinaire, on a appelé la poésie concrète, visuelle et sonore.
Le dernier numéro d'Action poétique (3) est d'ailleurs consacré à ce type d'écriture, très différente des écritures traditionnelles.
C'est-à-dire l'intégration aux écritures de poésie de beaucoup d'autres choses et, en partie, avec l'arrivée des ordinateurs, l'irruption de l'aléatoire qui existe en musique depuis longtemps mais pas en poésie.
C'est quelque chose qui nous passionne beaucoup.
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On rencontre sur l'Internet de plus en plus de sites consacrés à la poésie, à des poètes, comme le site Rimbaud, qui trouvent là un nouveau mode de diffusion.
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| H. D.: La Biennale aura bientôt son site sur la " toile ", grâce à l'un des animateurs d'Action poétique et de cette collaboration avec l'Ircam, Jean-Pierre Balpe. |
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* Poète, directeur de la Biennale internationale des poètes en Val-de-Marne. 1. La quatrième Biennale des Poètes en Val-de-Marne se tient du 13 au 23 novembre 1997 dans 20 villes du département, Arcueil, Boissy-Saint-Léger, Cachan, Champigny-sur-Marne, Chennevières, Chevilly-Larue, Choisy-le-Roi, Créteil, Fresnes (Centre pénitentiaire), Ivry-sur-Seine, L'Haÿ-les-Roses, Limeil-Brévannes, Maison-Alfort, Saint-Mandé, Saint-Maurice, Sucy-en-Brie, Valenton, Villejuif, Villeneuve-le-Roi, Vitry-sur-Seine.La Biennale est subventionnée par le Conseil général du Val-de-Marne, avec l'aide du Centre national du livre, du ministère des Affaires étrangères et des villes concernées.Renseignements et programme: 01 49 59 88 00. 2. Réalisée sur une idée de Jean-Pierre Balpe, " Trois mythologies et un poète aveugle " est une soirée de lecture à sept voix: trois poètes (Jean-Pierre Balpe, Henri Deluy, Joseph Guglielmi), un compositeur (Jacopo Baboni-Schillingi), une chanteuse, un pianiste, et des ordinateurs.A l'Ircam, le 14 novembre.Une matinée pour les collégiens du Val-de-Marne aura lieu le 17 novembre.Par ailleurs, une rencontre-débat sur le thème " Prose, poésie: circulation ? " aura lieu le 6 novembre à partir de 18 h à l'Hôtel du Département, avenue du Général de Gaulle, 94000 Créteil. 3. Action poétique n° 147, " L'Autre poésie ".
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