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Théâtre
Par Sylviane Gresh |
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Entretien avec Michel Deutsch * Voir aussi " Une féerie dialectique " ? |
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La génération des vingt ans en 1968, qui participa à ce grand mouvement de désobéissance, touche à la cinquantaine.
Elle se repasse l'histoire, elle " déconstruit les attendus des mots ", comme Michel Deutsch.
Michel Deutsch est un homme des frontières et des marges. Alsacien d'origine, il est parfaitement bilingue: " J'ai deux langues, dit-il, et je me sens déficient ". Depuis 1972, il vit pourtant de sa plume et s'affirme écrivain, " même si, dit-il, on ne considère jamais aujourd'hui en France les auteurs de théâtre comme des écrivains à part entière ". Il est né en 1948, commence à faire du théâtre au sein de l'Université en 68, participe aux grandes aventures des années 70, notamment comme dramaturge de la Compagnie Vincent/Jourdheuil, puis au sein du TNS dirigé par Jean-Pierre Vincent. Il fut à l'origine du " théâtre du Quotidien " et on lui doit de nombreuses pièces dont Dimanche, Thermidor, Sit Venia Verbo, Feroé la Nuit et dernièrement Lumières qu'il cosigne avec Jean-Christophe Bailly et Imprécation IV qu'il met lui-même en scène. Georges Lavaudant vient de mettre en scène son Histoire (s) de France au Théâtre de l'Odéon à Paris.
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En exergue d'un entretien, vous citez cette phrase de Jean-Luc Nancy dans la Comparution: " La colère est le sentiment politique par excellence ".
Vous avez par ailleurs intitulé une de vos dernières pièces Imprécation IV.
Etes-vous un homme en colère ? Contre quoi ?
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Michel Deutsch : La charge politique de la colère, c'est Péguy qui l'a mise en branle.
A l'époque, il était socialiste et dirigeait une revue avec Blum et Jaurès.
Un jour, il reçut le manuscrit d'un instituteur qui racontait ses malheurs et sa situation catastrophique.
Blum refusa le manuscrit au nom de l'optimisme radieux des socialistes.
Péguy est alors entré dans une rage folle.
Oui, la colère est à mes yeux un des ressorts de l'action politique mais aussi de l'art qui se mêle du politique en s'intéressant au lien social.
L'injustice me met principalement en colère.
Mais la colère n'est pas le ressort principal d'Histoire (s) de France.
Il s'agit plutôt de la mémoire, celle d'une génération qui eut 20 ans en 1968 et qui participa à ce grand mouvement de désobéissance, qui produisit une démystification de toutes les institutions.
Vingt ans, c'est l'âge où l'on se constitue sa fable de l'Histoire, et 68 fut en France une année pivot.
L'année où le Parti communiste devint un parti d'ordre, l'année où le catholicisme n'est plus un bastion de droite.
C'est l'année où la France devient urbaine.
A la Libération, on comptait encore plus de 100 000 tracteurs...
L'année où eut vingt ans une génération qui ne connut que la paix.
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Il est beaucoup question dans la pièce de la guerre d'Algérie et toute une scène est consacrée au 17 octobre 1961.
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M.
D.: C'est souvent à partir de cette guerre, même si notre génération n'y participa pas directement, que nous sommes venus à la politique.
Quant au 17 octobre, c'est dans la logique du spectacle ! Révéler les crapuleries, la République a tout à y gagner et la démocratie aussi.
Il est nécessaire de nettoyer les écuries d'Augias.
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Mais pourquoi, écrire du théâtre dans une institution d'Etat, aujourd'hui, au moment où elle est particulièrement mise en danger ?
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M.
D.: Alsacien, la France n'a jamais été pour moi " de soi " et, dans la plupart de mes pièces, je m'intéresse à ce qu'elle est.
Renan disait à propos de la Nation qu'" elle exigeait un plébiscite de tous les jours ".
Heiner Müller disait que " la patrie, c'est là où on envoie ses factures ".
Dans la mesure où le théâtre est un art public, il convient de reposer toujours cette question.
Même si, bien sûr, l'acte artistique déborde forcément la question.
Ma situation de " frontalier " fait que tous mes textes interrogent: " D'où je viens ? ", " D'où vient ce pays ? ".
L'Histoire de France commence avec la Révolution, en 1789, puis en 1793. En France, un homme politique est " grand " s'il est un homme de l'unité, c'est ce qui a donné cette dimension à De Gaulle, mais Mitterrand en a eu aussi l'intuition. En France, c'est l'Etat qui produit la nation; et comme la Révolution a détruit tous les corps intermédiaires, les individus seraient en " roue libre " si l'Etat n'avait pas un rôle idéologique fondamental. Fumaroli l'a bien compris qui critique cette caractéristique française, mais il ne peut pas la récuser car elle est constitutive. Voilà pourquoi il me paraît important d'écrire pour le théâtre. Le théâtre joue toujours au moins sur deux axes: il est le lieu d'une représentation, que ce soit celle du retour différé du présent, ou celle de l'imitation, et il est toujours l'instrument du débat public.
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Est-ce toujours vrai, aujourd'hui ?
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M.
D.: Bien sûr, il est aussi en crise et comme dans les autres domaines, il y a rupture, mais il peut continuer à fonctionner comme une sonnette d'alarme.
C'est le meilleur " déconstructeur " du spectaculaire.
Guy Debord, qui apparaît dans le texte sous le nom de " l'Irréductible ", démonte le spectaculaire, mais lui, au nom de l'authentique.
Il croit à une valeur d'usage derrière la valeur d'échange. Je ne crois plus à cet " authentique " là. Je voudrais ajouter que, pour moi, être un écrivain français, c'est d'abord travailler la langue, la charger d'émotion, déconstruire les attendus des mots pour créer du nouveau. Les grands écrivains du XXe siècle ne sont pas des conteurs d'histoires, mais des travailleurs de la langue. |
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* Ecrivain, metteur en scène. |
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" Une féerie dialectique " ?
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Histoire (s) de France abonde en références historiques et couvre toute la période qui va de la Libération à la guerre du Golfe, à peu près la vie d'une génération, celle du baby-boum, qui a à peu près un demi-siècle aujourd'hui, en bref, celle des auteurs Michel Deutsch et Georges Lavaudant.
Il y est question de la guerre d'Algérie, des manifestations de 1961 et 1962 réprimées par Papon, et principalement de celle du 17 octobre 1961, où plus de 200 Algériens furent noyés en Seine, des événements de 68, mais aussi de De Gaulle et Mitterrand, de Staline et Marshall.
Il ne s'agit pourtant pas d'un travail d'historiens.
Aucun lien de causalité entre les événements ne cherche à tracer un sens, un point de vue.
De multiples fragments, évoquant des moments forts de la petite et de la grande histoire, jouent comme dans un kaléidoscope, où les couleurs et les formes se déplacent et se transforment, déconstruisant et reconstruisant sans cesse des images oniriques.
Ce n'est pas un inventaire à la manière de Je me souviens, de Georges Pérec.
Plutôt une sorte de " palais mental " constitué de morceaux de mémoire, où les événements politiques sont vus à travers le prisme de l'affectif et de l'imaginaire.
Des personnages fictifs (Fonfon, Irène, Monsieur Kadher) côtoient des personnages réels (De Gaulle, Mitterrand, mais aussi Sartre, Duras, de Beauvoir), mais aussi des entités abstraites comme dans le théâtre du Moyen Age.
Egalité, Liberté, Fraternité s'expriment et se confrontent tout comme Staline et Marshall.
Il s'agit d'un matériau théâtral qui charrie du politique jamais explicatif ni démonstratif, mais suscite le débat.
N'est-ce pas Staline qui dit à Marshall: " Devant vous, donc, le salaud intégral, le mal incarné, le traître absolu.
Vingt millions de morts, c'est pas mal non ?...
Je ne regrette rien parce que la totalité de l'horizon que je pouvais contempler en face me dégoûtait et continue de me dégoûter...
Mon système n'était qu'une farce sinistre...
Mais nous avons soulevé le monde et ce soulèvement ne peut rester sans lendemain."
Pour caractériser sa pièce, Michel Deutsch reprend l'expression de Walter Benjamin " une féerie dialectique ", tout en ajoutant immédiatement " sans résolution, un peu comme dans le travail du rêve ".n S.
G.
Histoire (s) de France de Michel Deutsch et Georges Lavaudant.
Mise en scène Georges Lavaudant Théâtre de l'Odéon du 15 octobre au 2 novembre 1997.
Location: 01 44 41 36 36 et 3615 Odéon.
Texte à paraître aux éditions de l'Arche.
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