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Théâtre
Par Raymonde Temkine |
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Entretien avec Didier Bezace * |
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Didier Bezace prend à Aubervilliers la direction du Théâtre de la Commune et l'inaugure avec son adaptation de Pereira prétend, d'Antonio Tabucchi, spectacle créé en Avignon, où il fut chaleureusement accueilli.
En juin, encore codirecteur (avec Jean-Louis Benoît) du Théâtre de l'Aquarium à Paris, Didier Bezace recevait du Syndicat de la critique dramatique et musicale le Prix 1997 du meilleur spectacle pour sa trilogie C'est pas facile, composée d'un spectacle Brecht (la Noce chez les petits-bourgeois plus quelques scènes de Grand' peur et misère du IIIe Reich), d'une pièce d'Emmanuel Bove (le Piège) et de ce qui n'était encore qu'une lecture de Pereira prétend.
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Il est assez inhabituel qu'un des éléments d'une trilogie comporte une simple lecture.
Assez inhabituel aussi que cette lecture donne lieu peu de temps après à un spectacle par le même metteur en scène.
Tout cela a-t-il été programmé d'avance, au moins dans votre esprit ?
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Didier Bezace : Pas du tout, il y entre une part de hasard.
Pour moi, dans le cours de la saison 1996-97, il s'agissait seulement de mettre en miroir les pièces de Brecht et de Bove.
Brecht décèle déjà vers 1925 les germes du nazisme dans la mentalité et la conduite de certains Allemands.
Bove, qui situe sa pièce à Vigny pendant l'Occupation, peint l'ambiguïté des comportements dans l'entourage de Pétain.
C'est une pièce que nous avions créée la saison précédente.
Un lien nous a semblé intéressant à établir entre les deux, et nous les avons jumelées.
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Et Pereira prétend dans cette affaire ?
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D.
B.: Il n'en était pas question, même quand nous avons mis sur pied une tournée, car j'ignorais le livre.
Je suis un grand lecteur de romans, j'aime, dès que j'en ai le temps, m'attarder dans les librairies.
Et c'est ainsi que j'ai découvert ce Tabucchi.
Je connaissais l'auteur.
J'ai regardé la quatrième de couverture et j'ai reçu un choc émotif: j'y trouvais le thème même de mes deux spectacles; abordé d'un point de vue autre, mais complémentaire et que j'ai ressenti nécessaire.
Brecht et Bove sont durs, des périodes sombres, pas d'ouvertures sur un avenir meilleur.
Tabucchi fait naître une lueur d'espoir.
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A la toute fin seulement.
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D.
B.: Oui, mais déjà l'atmosphère en est moins pesante.
Le Portugal, dans les années 30, est sous le joug d'une dictature, mais qui ne connaît pas les paroxysmes de l'hitlérisme et du franquisme.
Pereira prétend se situe en août 1938.
La guerre civile fait rage en Espagne derrière la frontière.
En principe neutre, Salazar n'en apporte pas moins son appui à Franco.
Pereira, un journaliste chargé des pages culturelles du Lisboa, se tient plus ou moins délibérément en marge d'un présent inquiétant, en se réfugiant dans le passé. Mais, devant l'évidence de la contamination franquiste et d'abominations policières, dans un sursaut, un élan du coeur, il les dénonce. Lueur d'espoir.
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Pourquoi alors ne pas avoir fait une pièce de l'adaptation d'un roman qui, très évidemment, du point de vue historique, était le chaînon manquant entre la Noce et le Piège ?
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D.
B.: Les coproducteurs et structures d'accueil des deux spectacles ne pouvaient ou ne voulaient envisager un changement de programme, que j'ai proposé.
D'ailleurs moi-même, la date du Festival d'Avignon 96 où j'étais invité approchant, je n'avais plus le temps de monter un troisième spectacle.
Je me suis décidé à mettre sur pied en quinze jours, avec mon équipe, simplement une lecture.
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Simple lecture qui, quand même, engageait tous vos comédiens.
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D.
B.: J'y tenais absolument.
Cette lecture faite en Avignon, puis à l'Aquarium, y a été très bien reçue.
Elle a d'ailleurs été après cela ajoutée, non prévue mais réclamée, dans certains lieux de la tournée, Amiens par exemple.
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Vous avez pourtant jugé nécessaire d'en venir à la mise en scène.
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D.
B.: Après avoir beaucoup hésité.
Mais en rester à la lecture n'aurait pas été très courageux.
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Une dizaine de comédiens participaient à la lecture, et le spectacle en requiert trois seulement.
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D.
B.: Il fallait que ce soit quelque chose de tout différent.
Un livre qu'on adapte suscite généralement deux ou trois hypothèses, de points de vue entre lesquels il faudra choisir; mon rêve serait de pouvoir en présenter au moins deux versions différentes.
Ma méthode de travail est d'en faire l'essai dans des ateliers.
Avec les comédiens, le scénographe, le musicien parfois, nous cherchons ce qui fonctionne, est viable, ouvre des perspectives intéressantes.
Je m'engage sans a priori; j'ai quelques idées mais elles vont être mises à l'épreuve du " faire ", on s'engage ensemble dans un voyage qui comporte des imprévus.
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Pourquoi trois comédiens seulement ? Bonne option, je trouve.
J'ai beaucoup aimé ce spectacle.
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D.
B.: Je ne disposais que de deux mois et je n'avais pas de grands moyens, pas le temps pour un atelier, il fallait entrer tout de suite dans la phase de production.
Intuitivement, je me suis dit, commençons avec deux hommes et une femme que je sais aptes à travailler de cette façon.
Si ça ne va pas, on fera intervenir d'autres comédiens.
Et ça a marché.
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Il y a donc Daniel Delabesse, Pereira, et Thierry Gibault à la fois un récitant et tous ceux que rencontre Pereira, en particulier Monteiro Rossi, le détonateur dans le sursaut et le passage à l'acte de Pereira.
Ils sont pratiquement toujours tous deux en scène.
Par contre, ne fait que passer Lisa Schuster qui assume deux rôles, le portrait de la femme de Pereira qui, veuf, a pris coutume de lui parler, et Marta, l'amie de Rossi.
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D.
B.: Je tenais beaucoup à cette double présence féminine.
Le portrait, c'est le passé dans lequel Pereira se réfugie, Marta, c'est le présent qu'il devra bien finir par prendre en compte.
Les hommes, c'est plus complexe.
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Sans doute à cause de ce " prétend " qui oriente le récit vers le témoignage et dont vous tenez grand compte dans votre adaptation.
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D.
B.: Un témoignage, oui, ou plutôt sa reconstitution.
Pereira n'est plus là pour témoigner lui-même de l'authenticité de ce qui est rapporté.
Quelqu'un parle à la place de cet homme, parfois laconique, parfois donnant l'impression qu'il en sait plus qu'il ne veut dire.
Nous en sommes venus à penser que celui qui parlait - disons le récitant - était l'auteur Tabucchi cherchant son personnage Pereira, dans ses rencontres avec d'autres, gens ordinaires tout comme il l'est lui-même.
Ce " prétend " fait aussi que le témoignage rapporté n'engage pas le narrateur-auteur.
C'est ludique et ça nous a plu par ses zones d'ombre, la liberté laissée pour y réagir, à chacun personnellement.
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Vous dites que cette adaptation - très réussie - a été difficile.
Pourquoi ?
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D.
B.: Parce que le personnage central n'a pas de projet.
C'est le projet plus que la situation qui sert de colonne vertébrale à un spectacle.
Pereira n'en a pas.
C'est le hasard qui lui fait rencontrer Monteiro Rossi, jeune journaliste inconséquent.
Mais le hasard répond souvent à un besoin ou une aspiration profonde, même non reconnus.
La sympathie pour le jeune homme naît peut-être d'une nostalgie d'homme qui n'a pas eu le fils qu'il aurait désiré, nostalgie peut- être aussi de sa jeunesse, alors qu'il n'était pas cet homme fatigué, obèse, mal portant, préservant sa tranquillité.
Nous n'avons pas tenu compte de ce physique, afin de le rendre plus proche de nous, plus notre semblable.
Rossi et Marta sont des résistants, clandestins très maladroits.
Sans en peser les conséquences, Pereira les tire à quelques reprises de difficulté et même de danger, ce qui l'embarque.
Et le rend prêt, à son insu, à ressentir le choc émotif de l'assassinat de Rossi, chez lui, où il l'a accueilli pourchassé.
Un article vengeur, " La mort d'un journaliste ", qu'il parvient à faire paraître, et il prend le chemin de l'exil en France.
Il ne s'agit pas vraiment d'une prise de conscience, Pereira obéit à des raisons du coeur.
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Il y a deux salles à Aubervilliers.
Vous y reprenez les trois spectacles du cycle mais successivement.
Est-ce parce que vous les jouez tous dans la même salle, la grande sans doute ?
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D.
B.: Non, là seulement le Piège qui nécessite la technique la plus poussée.
Je supprime le dernier quart de cette salle trop profonde et la ramène à 270 places.
La Noce chez les petits-bourgeois et Pereira prétend se jouent dans la petite, 212 places quand même, en gradins.
Disposition frontale partout.
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Le cycle se déroule sur trois mois.
Commencé le 6 novembre avec Pereira, il se clôt le 25 janvier sur une intégrale.
Reprenant le titre de votre petit livre, publié par le Théâtre de l'Aquarium, tournant autour des problèmes de l'adaptation, je dirais volontiers que voilà un très bon exemple de " l'entêtement amoureux " (1).
Vous voulez aller jusqu'au bout de la mise à l'épreuve du public (ce qu'est toujours une représentation) de spectacles qui vous tiennent à coeur.
A l'Aquarium, ce n'eût pas été possible.
Disposant du Théâtre de la Commune, vous le pouvez.
Mais justifiez-vous aussi de façon autre que subjective cette option ?
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D.
B.: Ces spectacles - ceci figure dans mon programme - " portent un regard inquiet et affectueux sur l'éternel retard des gens ordinaires devant les événements extraordinaires qui les attendent et qui les font souffrir ".
Le thème les incite à rester en alerte.
N'est-ce pas conforme à l'ambition civique du théâtre de service public qu'est le Théâtre de la Commune ? J'y tiens tant que les deux spectacles que j'accueille (2) viennent tout naturellement prendre place autour de C'est pas facile.
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Vous ne programmez pas au-delà du 8 février.
Pourquoi ?
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| D. B.: Dès septembre, j'ai remis en répétition les trois pièces. Le temps m'est compté. Mais j'aime assez que cela me laisse disponible quant à ma programmation. Tout reste ouvert. Je vous ai dit ce que je pensais du hasard, bien que je n'attende pas tout de lui. |
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* Metteur en scène, directeur du Théâtre de la Commune à Aubervilliers. 1. L'Entêtement amoureux, " propos sur l'adaptation d'un texte littéraire au théâtre ".Cette brochure reproduit les propos échangés lors d'une rencontre organisée en avril 1992 par le ministère de la Culture, sur le thème " Théâtre et littérature ", éditions Théâtre de l'Aquarium 1994. 2. Brundibar de Hans Krasa, opéra pour choeur d'enfants, dans la grande salle, et Nachtgesichter (Visages de la nuit), théâtre de marionnettes, dans la petite.
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