Regards Novembre 1997 - La Cité

Jardins
Menue splendeur humaine

Par Evelyne Pieiller


Voir aussi Des jardins de la mode

L'engouement pour les jardins ne témoigne pas seulement d'un dégoût de la ville. Il célèbre le besoin d'agir, de lutter contre la tristesse de l'anonymat et du fonctionnel, d'affirmer qu'il y a de l'humain, donc du rêve.

C'est flagrant, c'est égayant, mais c'est, somme toute, surprenant: l'époque se tourne vers la verdure, les jardins font à nouveau rêver. Non, ça n'a pas toujours été le cas. Pendant les années 80, ce qui faisait fureur, rappelons-nous, c'était la cuisine, promue au rang d'art à part entière, ce qui continue à laisser rêveur... En ces temps point si éloignés où triomphaient la com', la pub', et les golden boys, où réussir (financièrement, s'entend) était moral, où les journaux ouvraient leurs pages au cours de la Bourse, c'était donc le plaisir de la table qui était célébré, et la fermeture d'un restaurant célèbre devenait un événement gravement traité dans les gazettes. On peut penser qu'en ces temps nerveux et affolés, tout entiers consacrés à chanter les nécessités du " dégraissage ", et les vertus des (non)lois de la jungle, il fallait garder un " espace ", pour reprendre un terme qui fit fureur, un " espace "...convivial, où se partageait l'agrément du repas, où l'homme cessait d'être un " battant " pour devenir un gourmet. En d'autres termes, c'est autour de la table que l'individu fin de siècle, sommé d'être offensif et cynique, pouvait redevenir hautement civilisé, et s'adonner au plaisir de la dégustation commentée. Merveille, merveille, c'est terminé.

Entendons-nous: il est clair qu'à l'heure de la " mondialisation ", en plein Maastricht, au moment donc où chaque pays peut craindre de voir se dissoudre son identité dans une super identité " européenne ", il était logique, aussi, de se raccrocher à ce qui est, traditionnellement, l'une des caractéristiques françaises: l'art de vivre, et de manger. Il est également évident que la bonne cuisine exige un grand savoir-faire, la connaissance des ingrédients, deux éléments qui la rattachent aux vertus rassurantes de la transmission de l'héritage. Mais c'était peut-être un peu beaucoup que de transformer les cuisiniers en superstars, et un artisanat en art. Aujourd'hui, on parle des enfants qui ne mangent pas à la cantine parce que c'est trop cher, on parle de la vache folle et du maïs transgénique, bref, les propos sur la nourriture sont alourdis par la réalité, les rêves ne se portent plus sur le luxe, mais sur un bonheur à portée de main: pâquerettes et géranium, on se fait une passion pour les plantations.

 
La nature apprivoisée contre l'angoisse de la nature folle

Il suffit de lever les yeux: en ville, les balcons aujourd'hui sont fleuris, mieux, ils commencent à s'enrichir de treillages qui mettent en scène les plantes, et transforment le balcon en petit salon de verdure. A Paris, de plus en plus d'expositions présentent en galerie les travaux de paysagistes, ou de photographes inspirés par les jardins. Les visites de jardins privés connaissent un succès considérable. Les émissions de radio consacrées au jardinage ont un taux d'écoute exceptionnel. Les journaux, de plus en plus, ont des rubriques jardinage. Bref, c'est un phénomène.

Il s'agit là de bien plus que d'un simple " retour " à la nature. Ou plus exactement, ne s'exprime pas là un dégoût de la ville, béton et pollution, ou pas seulement. Il semble bien en effet qu'apparaissent, dans ce plaisir de jardiner, dans ce bonheur d'arpenter des parcs, des désirs plus complexes, des sentiments moins attendus. Il y a, d'abord, le besoin de faire, d'agir, de produire, pour la seule joie des yeux: c'est inutile, mais c'est beau. On ne peut qu'être reconnaissant devant cette recherche d'un embellissement, d'un égaiement, de nos villes, offert à tous, pour rien, pour réjouir le regard, lutter contre la tristesse de l'anonymat et du fonctionnel, affirmer qu'il y a de l'humain et donc du rêve. Il y a là aussi, probablement, le besoin de vérifier, sourdement, que la nature sait toujours faire son travail, malgré toutes les horreurs dont on est cerné, de la couche d'ozone mise à mal aux pluies acides, et qu'on sait l'accompagner. Contre l'angoisse de la nature devenue folle à cause de nos déboisages déments, de nos fumées toxiques, et autres avides méfaits, les fleurs qui poussent sur le balcon rassurent. Parallèlement, on peut supposer que le contact avec la terre, l'eau, la verdure, renvoient à un passé plus ou moins recomposé, où chacun aurait eu une chaumière et un lopin, des origines précises et un avenir simple. Comme souvent, le jardin, même minuscule et en bacs Riviera, renvoie alors à son origine étymologique, puisque le mot vient du persan " paradis ". Ceux qui disposent d'un vrai bout de jardin témoignent des mêmes aspirations, de façon bien sûr encore plus flagrante. Le jardin est une île, le lieu où être soi, où exprimer son goût de la couleur, le lieu où on se " ressource " en se fatiguant comme les aïeux le faisaient, l'endroit où on sent la continuité des générations et l'éternité de la nature. Contre la transformation des paysans en " gardiens du paysage ", on devient paysan: le potager, qui fut longtemps caché, est maintenant le coeur du jardin, et la fierté du jardinier. Très joli changement. On dissimulait autrefois ce qui nourrissait, on montre aujourd'hui qu'on sait toujours entretenir avec la terre les rapports primordiaux. Le potager, d'ailleurs, se modifie: on mêle les fleurs et les légumes, on fait pousser certains légumes pour leurs fleurs, etc.

 
Le besoin d'isolement, le goût de l'innocence et de la pureté

Le jardinier amateur prend la relève du paysan européanisé, pour maintenir l'identité du pays, et continuer à affirmer une liberté: celle de travailler le paysage, plutôt que le garder. Ce qui n'empêche pas, d'ailleurs, la " modernité " d'apparaître dans l'art des jardins: ce qui est aujourd'hui à la mode, c'est le " jardin en mouvement ", pour reprendre l'expression du paysagiste Gilles Clément, c'est la mise en valeur de la friche, et l'intérêt porté aux fleurs sauvages. Dans les petits jardins conçus par les seuls propriétaires des (modestes) lieux, cela se traduit par une préférence de plus en plus marquée pour une pelouse piquée de fleurs, et l'exubérance de fleurs " comme en liberté ", au détriment des massifs au cordeau qui régnaient autrefois. Le jardin à la française est bien loin, qui affirmait, dans son tracé même, l'absolue prééminence de l'homme. L'homme aujourd'hui est moins orgueilleux. Il collabore avec la nature, il en salue l'invention, il cherche davantage à profiter de sa générosité qu'à la transformer en pur dessin. Bien sûr, comme toujours, on peut voir dans ce retour aux jardins des mouvements contradictoires: un besoin de " naturel ", opposé aux séductions et aux vices de " l'artificiel ", essentiellement technologique; un besoin d'isolement, cerné par les haies et les barrières: une nostalgie active... Bref, un goût de " l'innocence " et de la " pureté " comparable à celui qui, dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, fit s'épanouir les " jardins anglais ", où l'homme pouvait communier avec la saine, l'ancestrale nature. C'est probable, mais cet engouement durable et actif témoigne aussi d'autres aspirations: l'envie de s'émerveiller lentement, d'être modestement responsable d'une oeuvre dont on ne peut qu'être co-auteur, le désir de se resituer, corps et tête, humain sur la Terre, plus complètement, et peut-être bien l'obscure nécessité de se rappeler qu'on est mortel, oui, comme les plantes, soumis à des forces qui nous dépassent, oui, mais qu'on peut néanmoins tenter d'imposer ses idées, ses imaginations, sa liberté. Le bonheur pris à la verdure et aux jardins serait aussi, alors, celui de l'affirmation à nouveau comprise de la menue, splendide grandeur humaine. C'est beaucoup pour des géraniums ? Peut-être pas.

 

 


Des jardins de la mode


De la mode et des jardins, au Palais Galliéra. Photos de Frank Horvat, texte de Catherine Join-Dieterlé, Paris-Musées. Imprimerie nationale, 200p. A l'occasion de l'exposition au musée Galliéra, Frank Horvat, photographe célèbre notamment pour ses photos de mode, et Catherine Join-Dieterlé, conservateur du musée, se sont associés pour offrir un livre splendide,où s'entrelacent robes et jardins, où se donne à voir l'influence qu'ont eue les jardins sur les robes des femmes (riches). C'est magnifique, c'est passionnant. Car c'est également un parcours dans l'évolution d'une sensibilité collective, une élucidation des liens entre les idées d'un temps et leur transposition dans les jardins et la mode qui, avec légèreté et précision, se proposent ici. Rien de futile, mais rien qui pèse...n E. P.

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