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L'union monétaire
Par Françoise Amossé |
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Entretien avec El Mouhoub Mouhoud * |
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L'après-passage à l'euro est paré de toutes les vertus verbales, il est rarement explicité.
Pourtant, les risques pour l'emploi et le niveau de vie sont immenses.
Réflexions sur la réalisation, sous sa forme actuelle, de l'unification monétaire à partir d'une étude réalisée pour le Commissariat au Plan.
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1 .
Démonstration
Dans un premier temps, nous avons tenté de mesurer, sur une très longue période (1970-1995) les changements de trajectoire des pays européens en matière de convergences. Nous avons observé la situation au regard des cinq variables constituant les critères de Maastricht: taux d'inflation, taux de change nominal, taux d'intérêt nominal, dette et déficit publics en pourcentage du PIB. Puis, nous avons examiné le comportement de chaque pays. Comme point de référence: d'un côté, l'Allemagne dont la monnaie a toujours joué un rôle pivot dans le Système monétaire européen par la fixité du taux de change et la stabilité du mark; de l'autre, les Etats-Unis. Nos outils méthodologiques permettent de savoir vers quels points de convergence ces pays tendent. Dans un second temps, après avoir mesuré la convergence de type " Maastricht ", d'autres types de convergences sont mesurés, non pris en compte par le traité de Maastricht: le taux de chômage, le niveau de vie, c'est-à-dire le PIB par habitant, le taux de change réel. C'est ce que nous appelons la " convergence réelle."
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2.
Explications
1. La convergence de Maastricht peut être qualifiée de nominale parce qu'elle vise la stabilité des prix et celle du taux de change. Les critères de Maastricht sont des critères " prudentiels ": leur fonction est d'éviter que des pays adoptent des comportements " opportunistes ". En effet, à terme, les pays européens doivent partager la même monnaie. Le but poursuivi consiste à porter le taux de change à un niveau élevé, par rapport au dollar et au yen. Dans l'objectif d'une monnaie unique, le jeu consiste à ce que les pays ne puissent profiter d'une monnaie forte, tout en creusant les déficits budgétaires. Le risque de crise est évacué d'emblée. A partir du moment où a été décidé le principe d'une union monétaire, tout a été fait pour obliger les pays à se comporter " correctement " en vue de cet objectif. La convergence nominale ne prend pas en compte - ou très faiblement - les effets de récession. Ses critères, on le voit, n'ont aucun fondement théorique. 2. A cela nous opposons des critères de convergence réelle qui établissent une homogénéisation des conditions de vie, de croissance, de chômage. 3. Vient s'ajouter, à notre sens, un autre type de convergence: la convergence structurelle, homogénéisation des conditions de production. Dans notre étude, nous la ramenons à des niveaux de différentiels technologiques: il s'agit d'observer l'évolution de l'écart technologique de chacun des pays membres, par rapport à l'Allemagne. Le choix du critère technologique est intéressant par son caractère structurant sur la production, la productivité du travail et parce qu'il se situe en amont des critères économiques.
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3.
Deux hypothèses implicites sous-tendent le traité de Maastricht.
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a. La première implique que, l'objectif une fois atteint de convergence nominale, en fonction des variables définies par Maastricht, les bons effets de la convergence réelle se produiront d'eux-mêmes: c'est ainsi que le gouverneur de la banque de France peut affirmer que " la monnaie unique va créer de l'emploi ".
Les économies bénéficieraient donc des comportements vertueux du respect des critères de convergence nominale pour engendrer ensuite les effets des critères de convergence réelle, amélioration du niveau de vie, résorption du chômage, etc.
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b. La seconde sous-entend que la convergence réelle est suffisante.
La convergence structurelle serait logée, mécaniquement, à la même enseigne, par des effets d'homogénéisation des politiques économiques, effets favorables dus à l'unification monétaire et à l'intégration régionale.
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4.
Nous avons pris une hypothèse totalement inverse.
Imaginons la monnaie unique mise en place sur la base de la convergence nominale d'aujourd'hui. Imaginons également des pays encore fortement " divergents " au moment de l'unification en matière de convergence " réelle ", c'est-à-dire de taux de croissance, de productivité, de niveau technologique, ce qui est fort probable. 1. Tant en matière de productivité du travail, de niveau de vie, de structures économiques que de contenus technologiques, les retards ne seront pas rattrapés tandis que les économies ne pourront plus utiliser le taux de change comme variable d'ajustement. 2. Un risque de divergences cumulatives dans le temps se profile nettement puisque nous savons que les effets de rattrapage ne sont pas mécaniques et que, si l'on supprime le taux de change comme variable d'ajustement, les divergences ne peuvent que s'accroître. 3. Dès lors, s'il n'est plus possible d'ajuster les échanges par le taux de change, ces ajustements s'effectueront par l'emploi, la mobilité des productions, la suppression des secteurs exportateurs et le remplacement de ceux-ci par des secteurs de services, c'est-à-dire des secteurs non échangeables. Ce risque de divergences cumulatives est donc fort important pour envisager le niveau de chômage à venir.
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5.
Résultats de l'étude
1. Globalement, la convergence nominale a réussi. A très long terme, existe bien un changement de trajectoire pour la plupart des économies au niveau du taux d'inflation et du taux de change nominal. Un processus de convergences s'amorce, tandis qu'il faut admettre que la marge monétaire a déjà été perdue pour tous, excepté l'Italie. Toutes les courbes tendent bien vers l'Allemagne. Il n'y a guère que la dette publique, élément clef du traité, qui a du mal à converger. 2. Pour ce qui concerne les autres critères non pris en compte par le traité de Maastricht, nous constatons un certain nombre de points intéressants: a. Jusque dans les années 80, une convergence nominale se met en place, mais pas de convergence réelle.b. A partir des années 90, la seule variable qui converge vraiment, pour tous les pays européens, y compris les Pays-Bas, c'est le taux de chômage. Vers des niveaux élevés. Vers celui de l'Allemagne. Pourquoi y a-t-il eu convergence réelle ?Parce qu'il y a eu détérioration de la situation macro-économique de l'Allemagne du fait de la réunification et c'est l'Allemagne qui rejoint mécaniquement les autres pays. Parce que les politiques monétaires restrictives jouant négativement sur la croissance ont contribué à donner ces taux de chômage élevé partout. 3. La convergence technologique n'indique pas de réduction d'écarts entre les pays les moins avancés et les pays les plus avancés. Un seul pays du groupe des pays les moins avancés s'inscrit dans un processus de rattrapage: l'Espagne. Autrement dit, il y a bien aujourd'hui, entre les pays européens, effet de convergences nominales et réelles. Mais elles s'effectuent sur des bases récessionnistes, ce que nous appelons des " convergences perverses ".
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6.
Commentaire.
S'intéresser uniquement aux variables nominales pour aboutir à l'Union monétaire, c'est passer volontairement à côté des risques énormes de chômage, de sous-développement régional. D'autant que nous nous trouvons dans une configuration où les transferts vers les régions européennes les plus pauvres sont extrêmement faibles. Ce qui nous est proposé, c'est d'un côté, une Union monétaire et une Banque centrale européenne, de l'autre, des budgets nationaux qui de surcroît vont être contraints en cas de dépassement des 3% de déficit autorisés par Maastricht et le pacte de stabilité de Dublin. Or, il n'y aura pas de mécanismes de compensation budgétaire pour faire face aux chocs que vont subir les pays qui ne peuvent assurer des conditions de croissance et de niveau de vie aussi élevés que les pays les plus avancés. L'Europe peut se construire... Mais existe bel et bien le risque qu'elle accroisse les inégalités et le chômage. |
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* Professeur d'économie à l'université d'Evry, co-auteur d'une étude intitulée Convergence des économies et intégration européenne, réalisée par l'OFCE et l'Université d'Evry pour le Commissariat au Plan. |