Regards Novembre 1997 - La Cité

Un procàs nécessaire
Histoire à vif

Par Elisabeth Fleury et Bernard Frédérick à Bordeaux


Voir aussi Le chemin de Vichy

Pour la première fois, un haut fonctionnaire vichyste est jugé, ce qui n'était pas le cas de Paul Touvier, simple milicien, exécutant des basses oeuvres, ni de Klaus Barbie, tortionnaire allemand.

Dans le box des accusés de la cour d'assises de la Gironde, cinq hommes auraient dû prendre place. René Bousquet, secrétaire général de la police au ministère de l'Intérieur de mai 1942 à fin 1943; Jean Leguay, son représentant en zone occupée; Maurice Sabatier, préfet régional de Bordeaux de mai 1942 à août 1944; Maurice Papon, secrétaire général de la préfecture de la Gironde à la même période; et Norbert Techoueyres, commissaire de police à Bordeaux.

Maurice Papon comparaît seul. Tous les autres, accusés comme lui de " crimes contre l'humanité ", sont décédés. L'affaire ne trouve son aboutissement aujourd'hui qu'au terme de seize ans de procédure. Seize ans durant lesquels les parties civiles, parents des victimes ou représentants d'associations, ont dû éviter de multiples chausse-trappes. Tout a été fait, souvent dans l'ombre, et parfois au plus haut niveau de l'Etat, pour que le procès des hauts fonctionnaires vichystes n'ait pas lieu. Les lenteurs et complications de la justice ont témoigné de la " mauvaise conscience " française ou de la volonté de certains milieux de ne pas réouvrir le dossier de cette période noire de notre histoire.

 
Un des acteurs français de la Solution finale

Cependant, le procès de Maurice Papon a lieu. S'agit-il de la réouverture d'un dossier ou de son ouverture ? Pour la première fois, un haut fonctionnaire vichyste est jugé. Pour la première fois en France, on juge un homme qui a été un des acteurs français de la Solution finale. En effet, si des collaborateurs ont été jugés et condamnés à la Libération ou dans les années qui suivirent, aucun ne le fut pour sa participation à la Shoah. Pourtant, la situation de la France était singulière. C'était le seul pays occupé à disposer d'un gouvernement national contrôlant une administration, une police et des forces de sécurité, non seulement en zone libre, mais également en zone occupée. Ainsi, la déportation des juifs à partir de la France fut-elle le fait d'un Etat indépendant. Celui-ci a d'ailleurs su devancer l'Allemagne nazie en établissant de son propre chef, dès l'automne 1940, un statut des juifs les excluant de certaines professions, leur ôtant tout droit de citoyen, les livrant à l'internement arbitraire.

Vichy, grâce à ce statut et au déchaînement d'une propagande antisémite pire que celle qu'on avait connue au moment de l'affaire Dreyfus, préparait les esprits à des mesures définitives. Le recensement des juifs, la centralisation des listes d'étrangers déjà établies par les gouvernements de la défaite allaient permettre, le moment voulu, l'arrestation, l'internement dans des camps de transit comme Pithiviers, Beaune-la-Rolande, Drancy, Mérignac, Gurs, les Milles...de 76 000 hommes, femmes, enfants, leur déportation et leur massacre.

Le camp de Mérignac était sous la responsabilité de la préfecture de la Gironde. Il était administré par des Français, et gardé par eux. Le service des questions juives de cette même préfecture était sous la responsabilité de son secrétaire général. Entre 1942 et 1944, celui-ci s'appelait Maurice Papon. C'est lui, jeune fonctionnaire de 32 ans, qui remit aux Allemands les listes des juifs recensés. C'est lui qui mobilisait la police pour les arrêter par familles entières. C'est lui qui ordonnait leur transfert à Drancy. L'acte d'accusation de 169 pages, qui a été lu à la mi-octobre, détaille les faits de ce personnage: onze convois, partis de la gare Saint-Jean de Bordeaux. Des centaines de wagons emportant vers la mort 1 560 personnes, dont plus de deux cents mineurs. Aucun n'en est revenu.

 
" Destination inconnue " un synonyme pour déportation

Au cours du procès, on débattra de ce que savait ou ne savait pas Maurice Papon et, plus généralement, Vichy, de la destination finale des juifs qu'il remettait aux Allemands. Les historiens, là-dessus, sont divisés. Les responsables politiques et administratifs de l'époque, évidemment, affirment qu'ils ne savaient rien. Maurice Papon l'a dit lui-même: " Drancy on sait. Auschwitz, on ne savait pas." Mais lui-même a reconnu, au cours de l'instruction, qu'à partir de juillet 1942, il lui était évident que Drancy n'était qu'une étape et que les juifs étaient déportés " vers l'Est ". En octobre de la même année, son subordonné, Pierre Garat, responsable du service des questions juives, lui avait d'ailleurs transmis une note écrite dans laquelle figurait, en toutes lettres, le terme: déportation. Un point est donc acquis: l'ancien secrétaire général de la préfecture de la Gironde savait que les juifs qu'il faisait arrêter étaient déportés au-delà des frontières du pays. Le crime contre l'humanité est donc constitué, dont la définition repose entre autres sur la déportation.

Mais il n'est pas indifférent qu'à l'occasion de ces débats, la lumière soit faite sur la connaissance qu'avait Vichy de la solution finale. Les hommes de la collaboration pouvaient-ils ignorer ce que savait la Résistance ? Or, c'est en octobre 1942 qu'un tract du Parti communiste français, clandestin, révéla que, parmi les juifs arrêtés lors des rafles de juillet, onze mille hommes, femmes et enfants avaient été gazés en Pologne. A la même époque, le gouvernement polonais en exil à Londres rendit publiques des informations émanant de la résistance polonaise, sur les exécutions massives, notamment à Auschwitz. Dès 1941 d'ailleurs, Radio-Moscou avait alerté l'opinion internationale sur les exactions sanglantes des kommandos spéciaux en Biélorussie, en Lithuanie et en Ukraine. Il est donc inconcevable que de hauts responsables de Vichy aient pu ignorer qu'après Drancy, c'était la mort.

Au reste, qui pouvait croire que des enfants et des vieillards étaient regroupés à l'Est pour travailler ? Qui pouvait croire que les enfants arrachés à leurs parents lors des premières rafles et déportés après, rejoindraient leurs familles ? Qui pouvait le croire, alors qu'on affirmait qu'ils partaient pour une " destination inconnue " ?

Le procès de Bordeaux est le procès d'un homme. Mais cet homme était l'agent dévoué, zélé et responsable d'un régime. Ce n'était pas un idéologue, à la manière d'un Xavier Vallat ou d'un Brasillach. Il n'avait pas besoin d'être antisémite pour envoyer des juifs à la mort. Il lui suffisait d'être fidèle à l'idée qu'il se faisait de l'Etat. C'est pire. Car Papon avait servi avant Vichy et il allait servir après. Et pas n'importe où. On le retrouvera préfet de police à Paris, dirigeant la sanglante répression des Algériens en octobre 1961 et des manifestants de Charonne en février 1962. Comme entre 1942 et 1944, en 1961 et 1962, le nom de ses victimes n'était jamais plus que quelques lignes sur un rapport.

Il fallut attendre 1981 pour que, devenu ministre du Budget, Papon soit rattrapé par l'histoire. Comment cela se fait-il ? On attend de ce procès qu'il dise aussi, là-dessus, la vérité. La décision, exceptionnelle, de remettre l'accusé en liberté trois jours après le début des audiences montre que tout le monde ne l'entend pas ainsi. Décidément, Vichy, ce n'est pas encore tout à fait du passé.

 

 


Le chemin de Vichy


Le racisme, la xénophobie des années quarante font suite au racisme, à la xénophobie des années trente. Le décret-loi du 2 mai 1938 - deux ans avant la défaite - sur " la police des étrangers " stipule que " pour déceler et identifier les étrangers clandestins et ceux qui ne sont pas en règle, il nous a paru indispensable d'étendre à tout logeur, professionnel ou bénévole, l'obligation de déclarer qu'il héberge un étranger ". Le gouvernement Daladier, dirigeant du Parti radical, va plus loin: le 12 novembre 1938, un nouveau décret précise " les conditions de l'assignation à résidence et de l'internement " des étrangers. Pour ceux qui présentent " un péril pour l'ordre public " - les " subversifs ", autrement dit les " Rouges " - il est créé des " centres spéciaux où (ils feront) l'objet d'une surveillance permanente ". Les premiers camps de concentration sont nés en janvier 1939. Et pourtant nous sommes encore " en République "... Toutes ces mesures sont bruyamment approuvées par la presse et les hommes politiques de droite. Depuis des années, face à la crise, ils développent une campagne d'une violence inouïe contre les " étrangers indésirables ", les " métèques ", contre les juifs également, coupables de tous les méfaits, qu'il faut écarter de la vie publique, en attendant de la vie tout court.

Par Jean Lévy*

* A publié avec Simon Piétri De la République à l'Etat français 1930-1940, l'Harmattan, 1996.

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