Regards Novembre 1997 - La Cité

Etat de l'opinion, quelques remarques contre les idées reçues

Par André Campana et Jean-Charles Eleb *


Les salariés sont-ils des idiots, les électeurs des imbéciles et les consommateurs des demeurés ? Les entreprises, les partis ou les syndicats, qui considèrent qu'il n'y a pas grand chose à attendre de l'opinion des Français, s'exposent à de cruelles désillusions.

Aux dernières élections législatives, les résultats ont constitué une surprise pour tout le monde, puisque personne n'avait réellement prédit l'ampleur de la victoire de la gauche (voire son principe). Et pourtant, " sur le papier ", le coup de la dissolution semblait jouable. Malgré l'impopularité du premier ministre et du président, la droite semblait pouvoir s'en sortir.

Etait-elle en phase avec les valeurs montantes dans la société française ? Le préjugé dominant - les Français sont conservateurs - relayé très largement par les médias et en particulier par la télévision a arbitré en touche le débat politique. On peut dire d'une certaine manière qu'à l'occasion de cette consultation, les Français ont accéléré dans la discrétion leur mutation. Ils ont donné corps à une réalité de plus en plus perceptible: tandis que les décideurs décident, " les décidés " vivent leur vie et leurs convictions.

Conséquence, en juin 1997, le besoin de changement était majoritaire, personne ne l'avait vu venir...affaire à suivre.

Les Français ont beaucoup bougé. Leurs croyances, leurs valeurs évoluent, certaines disparaissent, de nouvelles s'y substituent. A force de les écouter et de les rencontrer (1), en direct et sans intermédiaire, on est frappé par l'océan de préjugés dans lequel on fait vivre l'opinion publique française.

Ces valeurs, les nouvelles et les anciennes maintenues, quelles sont-elles ? Voici, en vrac, quelques exemples tirés d'une série d'enquêtes approfondies .

 
La place des femmes

Depuis l'enchaînement chaotique de la nomination d'Edith Cresson premier ministre de la France, à l'exclusion brutale des Jupettes, du système de quotas utilisés par le PS aux dernières législatives à la nomination de six femmes ministres et de deux secrétaires d'Etat au gouvernement, l'accès des femmes à des postes de responsabilité est plébiscité par l'opinion publique, hommes et femmes confondus. On est loin du préjugé éternellement ressassé: " dans une élection présenter une femme constitue un handicap ". Ni "féminisme débridé ", ni "machisme grossier " une majorité de femmes...et d'hommes (de tout âge mais en particulier des jeunes) sont favorables à la "mixité tranquille " dans les domaines économique, politique et familial.

 
L'environnement

Qui aurait parié que, la veille pour le lendemain, un pouvoir politique obtiendrait des Franciliens qu'ils abandonnent leurs voitures ne serait-ce que pour une journée ?Ces automobilistes supposés " accros à leur voiture ", " individualistes indécrottables " ont suivi la consigne à la surprise générale. Une hirondelle ne fait pas le printemps mais elle l'annonce.

 
Les immigrés

Une enquête menée à Nanterre auprès d'un échantillon représentatif de la population, suivie d'un questionnaire quantitatif, distribué auprès de plusieurs milliers de personnes, laisse apparaître qu'une majorité d'habitants admettent que " ces gens-là sont français. Ils sont la France de demain ".

 
Le travail

 
1. La solidarité

Les chômeurs, en particulier d'origine étrangère, ne voudraient pas travailler ? Leur seul désir serait de profiter des avantages sociaux offerts par les contribuables ? Une majorité de la population pense le contraire. L'importance des files d'attente pour les emplois-jeunes proposés par le gouvernement le prouve. Non seulement les jeunes beurs des cités qui sont au chômage veulent travailler, mais un courant très fort, et sans doute majoritaire, existe à la base, chez les travailleurs, pour souhaiter les aider.

 
2. La conscience économique

A la question de savoir ce que l'on doit faire des bénéfices de l'entreprise dans un grand groupe de l'automobile, une majorité de salariés, femmes et hommes, répond: investir, plutôt que de redistribuer, dans les salaires ou les dividendes. Autre exemple fourni par une étude commanditée par les représentants des salariés d'une entreprise publique: interrogés à propos de l'attitude que devraient avoir les syndicats: " se battre contre les initiatives de la direction, qui conduisent à détruire l'emploi " ou " que les syndicats se penchent sur le problème de la productivité ", une majorité de salariés d'EDF-GDF (76%) choisit la réflexion sur la productivité.

 
L'école

Les Français seraient des consommateurs d'école avec une demande forte d'amélioration de la qualité (" En avons-nous pour notre argent ? "). La demande de qualité existe, certes, mais l'attente prioritaire des Français, quand on les interroge directement, est celle de la résorption de l'échec scolaire, lié aux inégalités sociales. Très clairement les Français attendent de l'école qu'elle joue un rôle plus grand dans le rééquilibrage social.

 
La politique municipale

La priorité, très largement constatée, est celle de la concertation et du contact direct avec les habitants. Ceux-ci considèrent qu'il est du ressort de la mairie de créer ou de recréer le lien social. C'est-à-dire de mettre en place des systèmes fédérateurs qui permettent à des populations cloisonnées, qui ne se parlent plus, de se reparler. Cette demande liée à celle de la transparence, structure toutes les demandes " consommatrices " liées à l'aménagement, aux transports en commun, à l'école, aux équipements culturels et sportifs, etc.

 
La proximité

Quelle est l'élément de réponse commun à toutes les enquêtes ? La demande la plus forte ? Que le " terrain soit repeuplé " et qu'on y voit des responsables. Les salariés de la SNCF, par exemple, expliquent de manière très lucide qu'à coups de promotions internes et de concours (" certes légitimes ") il n'y a plus personne " en bas. La SNCF, c'est comme une pyramide inversée. Tout le monde est monté. Comment voulez-vous dans ces conditions qu'on conserve le client ? " Dans le même sens, au cours d'une consultation massive (15 000 questionnaires retournés), les voyageurs de la RATP demandent que l'entreprise " reconquiert son espace ", " qu'il y ait des agents et qu'on les voit."

 
En conclusion, trois remarques

1. Assez d'argent, assez de béton, assez de machines: des hommes. Cette idée va à l'encontre des thèses "managementales" des quinze dernières années, ainsi que du "socle dur" de la plupart des programmes des politiques nationaux ou municipaux, de droite ou de gauche.

2. Nul n'est à l'abri de l'esprit d'économie et de productivité. Les hommes et les structures qui gaspillent seront balayés. Les privilégiés, quels qu'ils soient, seront identifiés et remis dans le droit chemin. Ces exigences d'égalité et d'efficacité ne sont en rien contradictoires avec la demande de compréhension des orientations que donne l'économie à la société.

3. Quels qu'ils soient, où qu'ils soient, les décideurs peuvent faire confiance à la démarche " d'aller vers " les citoyens. Le risque serait la dictature de l'opinion ? Mais écouter ne signifie pas suivre. L'art de gouverner ou de diriger doit s'inscrire dans la prise en compte des demandes de la société. Il y a une forte demande de démocratie. On peut même dire de démocratie directe. Que l'on fasse quelque chose, ou que l'on ne fasse rien (" parce qu'on ne peut rien "), il faut montrer qu'on essaie. Qui plus est, il faut essayer vraiment. Existe-t-il partout, au-delà des préjugés et dans tous les domaines de l'action, des majorités cachées, qui sont prêtes à se former et à s'exprimer à condition qu'on leur en donne l'occasion ? Les potentialités sont grandes. Ces majorités cachées, véritables ressources de progrès, se révèlent soudainement à l'occasion d'une élection ou d'une décision " courageuse " d'un ministre ou d'un élu. Dans ces domaines, le danger vient de tous ceux qui se font les véhicules vigilants de l'immobilisme archaïque. Ce sont eux qui s'opposent à l'esprit de mouvement par la permanence des préjugés qu'ils portent. Et pourtant, le courage de la mutation est l'une des valeurs les plus appréciées des Français, qui considèrent que toute institution qui se met en mouvement et va vers eux pourra être payée de retour.

 


* Journalistes-producteurs, société de communication Campana-Eleb.

1. André Campana et Jean-Charles Eleb ont réalisé en vidéo, dans les dix dernières années, plus de 10 000 interviews qualitatives de salariés, de consommateurs et d'électeurs.

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