Regards Octobre 1997 - Hors-sujet

Le dernier tango de Don Oswaldo

Par Gérard Devienne


Les soufflets se rétractent, ayant essuyé la dernière larme d'un dernier tango. Les cinq joueurs de bandonéon ont l'oeil moite et, avec eux, la foule compacte qui a parcouru la moitié de la ville, derrière le cercueil du maître, de Plaza de Mayo au cimetière de la Chacarita où reposent déjà Gardel, le grand, l'unique, Aníbal Troila, Pichuco, le " meilleur bandonéon de Buenos Aires " et tous les princes d'une musique métisse née dans les bouges de La Boca, Boedo, Pompeya, le tango qu'inventaient, jouaient et dansaient, le soir " quand le ciel est plus bleu ", les ouvriers en quête d'El Dorado, venus d'Europe: juifs polonais ayant pour toute fortune un violon, Italiens hâves, Français de Toulouse ou de Manosque. Le dernier accord de la Yumba vacille dans un vent gris d'hiver " portègne "; ce temps-là convient quand tout un peuple est en deuil: Don Osvaldo Pugliese a rejoint, après Edmundo Rivero, Roberto Goyeneche, Astor Piazzola, Homera Manzi, Celodonio Flores, Julio Sosa, le panthéon populaire d'une modeste tombe. Il fait triste ce 27 juillet 1995, la ville pleure un de ses meilleurs enfants. Pendant deux jours, le peuple de Buenos-Aires, un président de la République, des ministres, des ouvriers, des étudiants, des retraités, ont défilé dans la chapelle ardente dressée dans l'immeuble municipal qui boucle, sur un côté, face à la Maison rose, l'esplanade que les Mères de la Place de Mai ont rendue plus familière au monde entier. Quand le cortège funèbre s'ébranle, il ne file pas vers la Chacarota (l'autre cimetière, la Recoleta, mini-Père-Lachaise, est réservé aux riches à caveaux et mausolées) mais pique à l'ouest avenue Entre Rios. C'est la volonté du défunt. Là, devant le siège du Parti communiste argentin, Osvaldo Pugliese retrouve, par delà la mort, ses camarades. Une pluie d'oeillets recouvre le catafalque: l'oeillet, la fleur sacrée des musiciens de tango, la compagne de clavier du grand pianiste compositeur. Combien sont-ils à cet instant à se rappeler les temps sombres des dictatures où le tango était prohibé, où Osvaldo Pugliese était épisodiquement incarcéré, par les militaires, dictateurs de type fasciste, ou caudillo populiste à la sauce Perón ? Combien d'anciens aficiacionados revoient l'oeillet rouge que les musiciens déposaient sur la chaise vide du chef incarcéré, une fois encore, une fois de trop ? Est-il dans la foule ce policier, commissaire de son état, fou de musique, qui, un jour, bravant la sanction, s'assit humblement sur le siège de l'absent, après avoir écarté la fleur de sang, et joua quelques mesures de la Yumba, signifiant son opposition à l'arrestation de l'homme subversif, que, chargé de surveiller chaque soir au Germinal ou au Nacional, temples mythiques du tango aujourd'hui disparus, il s'était pris à aimer et respecter.

Le cortège, en remontant Corrientes, l'avenue qui " jamais ne dormait ", égrène les carrefours rebaptisés au nom des étoiles du tango, s'arrête devant le siège du SADAIC, syndicat des musiciens que Don Osvaldo contribua à créer en 1936, bouleversé par les luttes des salariés en France. C'est cette année-là qu'il s'affilie au Parti communiste de son pays. Son talent (hormis la Yumba, ses compositions, Negracha, Malandraca, ou Recuerdo, ont enrichi le florilège), sa foncière probité - il partagea, toujours, les gains de l'orchestre également - sa popularité forcèrent le respect des puissants et l'affection de ses pairs. Fidèle en convictions, Osvaldo Pugliese l'est aussi en amitié. Il n'est de rencontre que l'on isolera mais celle avec Cátulo Castillo, le parolier écorché, l'ex-boxeur, voyant et médium, fut peut-être la plus poignante. L'auteur des paroles de ces chefs-d'oeuvre inoubliables que sont María, la Ultima curda (la Dernière Cuite), Desencuentro (Désillusion), entreprit, en 1975, la dernière traversée, avec, posés sur le coeur en manière de viatique, un médaillon confié par un sorcier indien où était gravée la date de sa mort et la carte du Parti communiste qu'il avait, au bout d'une nuit de plus de musique, d'alcool, de rires et d'intenses discussions, demandée à son ami Publiese. Le fils de Villa Crespo, quartier pauvre de la capitale qui avait vu naître l'écrivain Leopoldo Marechal, ne s'éloigna jamais beaucoup, si ce n'est le temps d'une tournée en Europe ou au Japon, de son Buenos-Aires chéri, comme la plupart de ses frères musiciens. C'est là, dans le cul de l'Europe, qu'illumine la Croix du sud, que Osvaldo Pugliese trouvait, auprès de son peuple, la force de composer et jouer, chaque soir, jusqu'à 90 ans, avec la même verdeur, cette " idée triste qui se danse " selon la fulgurante expression de Enrique Santos Discépolo.

Les biographies mentionneront: Osvaldo Pugliese, musicien argentin de tango, né calle Canning à Buenos-Aires, dans un " conventillo ", sorte de taudis insalubre des quartiers déshérités, le 2 décembre 1905, et mort dans la même ville le 25 juillet 1995, auteur, entre autres succès, de la Yumba. Mais la musique qui, en ce matin pluvieux, pousse l'assistance qui se presse autour de l'épouse Lidia et de la fille unique Beba, unique femme chef d'orchestre de tango, à esquisser un pas glissé, sa musique, en dit plus long que les pages glacées des dictionnaires. Les bandonéons ont suspendu leur sanglot. Une main aux doigts d'éternité dépose un oeillet rouge sur le tabouret de marbre de Don Osvaldo.

 


1. Pierre Musso, Télécommunications et philosophie des réseaux.La postérité paradoxale de Saint-Simon.PUF, 1997, 395 p., 148F.

2. Sur l'histoire de l'Etat acteur principal de la modernisation dans les domaines des télécoms, du transport ferroviaire et aérien, on lira aussi le récent ouvrage de Ezra Suleima et Guillaume Courty, l'Age d'or de l'Etat, le Seuil-L'histoire immédiate, 1997, 335 p., 140F.

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