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Connexions
Par Pierre Courcelles |
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C'est l'un des privilèges des sociétés dont l'histoire est longue, de permettre que s'établissent d'inattendues généalogies d'idées ou de pratiques.
C'est à ce travail de filiation que s'est livré Pierre Musso avec Télécommunications et philosophie des réseaux.
La postérité paradoxale de Saint-Simon (1), ouvrage dans lequel il a mis en oeuvre ses savoirs de philosophe, d'ingénieur des Télécommunications et de docteur en sciences politiques.
Un carrefour de cultures pour traiter historiquement d'un système de parenté ainsi résumé: " De Saint-Simon à Internet ", c'est-à-dire d'un ensemble de territoires où sont activées quelques-unes des problématiques cruciales du temps présent, la " société d'information et de communication ", ses origines, ses effets économiques, politiques, sociaux, culturels qui sont en cours d'évaluation permanente.
Pierre Musso entreprend donc un retour à Saint-Simon (Claude Henry de Rouvroy, comte de, 1760-1825) sur ce constat: " Aujourd'hui, tout est réseau." [...]
Pour interroger cette notion, il faut paradoxalement s'éloigner de cette omniprésence contemporaine du réseau, et faire un long détour, c'est-à-dire un retour à la philosophie de Saint-Simon ". Si ce dernier n'a pas lui-même employé le terme " réseau ", il est cependant au coeur de la doctrine développée par ses disciples pour qui les principes de circulation et de connexion (donc de communication et d'échange) sont fondamentaux, et opérationnels en termes de structuration de la vie économique et sociale. Une fois écartés les aspects organicistes et religieux de la pensée saint-simonienne, aujourd'hui irrecevables, elle constitue sans doute un repère historique dans l'évolution des théories sociales utopiques, non ou pré-marxistes. A ce titre, elle exerce encore une influence non négligeable, comme le prouve la création, en 1980-1981, de la Fondation Saint-Simon qui regroupe des personnalités de l'appareil d'Etat, du monde industriel, universitaire, médiatique, politique, syndical. La réflexion de Pierre Musso opère ainsi entre le pôle entreprise publique et le pôle industrie privée, entre monopole et privatisation où se jouent régulation et dérégulation des systèmes de télécommunications, et leur histoire. En une suite de chapitres passionnants, Pierre Musso aborde cette histoire (2), et ses interprétations symboliques, montrant comment " la matrice saint-simonienne " est toujours à l'oeuvre. Il s'attache aussi à l'analyse de la " société d'information ", version numérique et multimédia du mythe saint-simonien de " l'association universelle ", dans laquelle certains voient la promesse d'une " société des égaux ", d'une " démocratie planétaire ", l'illusion d'une mutation sociale qui serait " réduite à la multiplication des réseaux techniques et à leur " convergence " multimédia ". Mise en garde contre les utopies que produisent la mise en oeuvre des NTIC (Nouvelles technologies de l'information et de la communication) et l'usage des " autoroutes de l'information ", ainsi du " gouvernement électronique " évoqué par le vice-président américain, Al Gore, en 1994 où " le futur social est défini par la révolution technique en cours ". Et cet avertissement qui a déjà trouvé ses premières vérifications: "...nous croyons être parvenus avec les " autoroutes de l'information ", au sommet de la roche tarpéienne de la symbolique surchargée des réseaux et de leur régulation. En accédant au versant glorieux qui mène au Capitole d'une religion consensuelle et universalisante, apparaît le versant conflictuel que met en scène la guerre économique de la communication, laissant tomber de nombreux " cadavres " ". |
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1. Pierre Musso, Télécommunications et philosophie des réseaux.La postérité paradoxale de Saint-Simon.PUF, 1997, 395 p., 148F. 2. Sur l'histoire de l'Etat acteur principal de la modernisation dans les domaines des télécoms, du transport ferroviaire et aérien, on lira aussi le récent ouvrage de Ezra Suleima et Guillaume Courty, l'Age d'or de l'Etat, le Seuil-L'histoire immédiate, 1997, 335 p., 140F.
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