Regards Octobre 1997 - La Planète

Etats-Unis
Le procès truqué de Mumia

Par Franck Nyalendo


Entretien avec Julia Wright *

Julia Wright, militante américaine des droits de l'Homme, a rencontré plus d'une fois Mumia Abu-Jamal, le condamné à mort le plus célèbre des Etats-Unis.

Le 6 décembre prochain, une Cour internationale jugera une nouvelle fois le journaliste noir Mumia Abu Jamal, à Philadelphie. Cette action - qui n'a pas de valeur juridique - revêtira en revanche une portée symbolique considérable. Les associations de soutien au condamné à mort le plus célèbre des Etats-Unis entendent démontrer les multiples violations du droit de la défense dont s'est rendu coupable la justice de Pennsylvanie depuis quinze ans. Des juristes chevronnés auront la possibilité d'entendre de nombreux témoins écartés par le juge Sabo au cours d'un procès partial. Mumia est accusé d'avoir tué le policier Faulkner, que le journaliste noir surprit une nuit de décembre 1981, en train de tabasser son frère. Un examen sérieux des faits et des témoignages en présence pourrait pourtant infirmer la thèse de la culpabilité du condamné. Ce que la justice de Pennsylvanie refuse de faire. De nombreux observateurs, tels que l'expert en balistique Fassnacht, estiment que l'attitude de la police fut incohérente lors de l'enquête de 1981. M. Fassnacht estime que la police manqua de crédibilité lorsqu'elle se révéla incapable de réussir un test banal, destiné à vérifier si l'arme de Mumia avait été utilisée au moment du meurtre. Il semble que le procès de 1982 qui a valu à Mumia une condamnation à mort était le fait d'une machination du FBI (1), de la police et de la justice de Pennsylvanie. Que dire du résultat de l'audience de Pamela Jenkins du 26 juin dernier ? Cette prostituée et ex-indic de la police de Philadelphie a affirmé devant le redoutable juge Sabo que l'agent de police qui utilisait ses charmes et ses renseignements, lui avait demandé d'accabler Mumia au cours du procès de 1982, un faux témoignage qu'elle a refusé d'accomplir. Les pressions exercées par la police de la ville sur ses indics se sont révélées plus efficaces en ce qui concerne Cynthia White. Pamela Jenkins a affirmé au cours de l'audience que son amie a accepté d'accabler Mumia en 1982 afin d'échapper à une menace de mort. Or, Cynthia White est pratiquement le principal témoin de l'accusation. La défense marque des points. Malheureusement, le procureur qui veut la peau de Mumia (membre du même syndicat extrémiste que le policier tué dans la rixe) fait feu de tout bois. Dernière trouvaille: la vraie-fausse mort de Cynthia White que Pamela Jenkins dit pourtant avoir aperçue, il y a quelques mois, dans une maison de crack (2) sévèrement gardée...par des policiers. Cela n'empêchera pas l'accusation d'exhiber le certificat de décès d'une certaine... Cynthia Williams du New Jersey. Tous les appels ayant été épuisés, la balle est à présent dans le camp de la cour suprême de Pennsylvanie qui doit se prononcer sur une éventuelle révision du procès. Encore un exercice à haut risque pour Mumia, compte tenu de la partialité de l'ensemble du système judiciaire.

 
Comment expliquez-vous l'acharnement dont est victime le journaliste afro-américain ?

 
Julia Wright : Je pense que l'on s'acharne sur Mumia parce qu'il est noir, pauvre et dissident. Comme l'atteste un dossier du FBI que je cite de mémoire: " Abu-Jamal est intelligent. Il ne possède pas de casier judiciaire mais c'est la nature de ses écrits qui justifie qu'il figure sur l'index des personnes considérées comme étant une menace pour la sécurité nationale ". En tant que journaliste, Mumia a toujours révélé la vérité sur la question des violences policières à Philadelphie. Certaines de ses chroniques juridico-policières furent d'ailleurs publiées par le très sérieux Yale Law Journal, une revue juridique universitaire. Depuis sa condamnation à la peine capitale il y a quinze ans, loin de se taire, il utilise le couloir de la mort comme un forum. Alors, d'appel en appel, on s'acharne sur Mumia Abu-Jamal parce que, depuis sa cellule, il continue à publier des ouvrages (3), des articles où il dénonce la barbarie du système carcéral américain. Il rédige aussi des plaidoiries pour ses codétenus (60% de la population carcérale américaine est illettrée). Enfin, je crois aussi que Mumia est accablé par le pouvoir, parce qu'il a une étoffe de dirigeant, de leader politique. Ses prises de position, ses chroniques qui sont publiées dans des journaux du monde entier, et diffusées sur l'Internet, dénotent une capacité de pensée et d'analyse qui en font, à mon avis, potentiellement, l'égal de Malcom X et de Martin Luther King. Et, pour le système, il faudrait pouvoir éliminer dans l'oeuf, c'est-à-dire en cellule, un dirigeant aussi radical et lucide.

Il semble que l'acharnement judiciaire contre Mumia soit un procès politique déguisé, le FBI ayant mis tout son poids dans la balance... J. W.: Absolument. Mumia fut pendant trois ans l'un des ministres de l'information du Parti des Panthères noires. Il démissionne ce poste, au moment où, sous l'action du COINTELPRO (le programme clandestin du FBI pour la neutralisation des organisations dissidentes et révolutionnaires), des luttes fratricides précipitent la dislocation du mouvement. Malgré cela, il reste engagé, puisqu'il dénonce, à la fin des années soixante-dix, dans des articles et des émissions de radio, les violences policières à Philadelphie. Du fait de ses choix politiques, il s'est donc trouvé très tôt dans la ligne de mire du FBI et de la police de Philadelphie.

 
La procès de Mumia n'est-il pas également le fruit du racisme qui imprègne outre les consciences, les institutions du pays?

 
J. W.: Les chiffres dans ce domaine sont éloquents. En 1995, les Africains-Américains ne représentaient que 12% de la population des Etats-Unis. Mais 40% des condamnés à mort étaient noirs. Un constat qui se passe de commentaires. En revanche, il est possible de dater historiquement l'apparition de ce racisme institutionnel. Cette idéologie est aux Etats- Unis un problème très ancien qui date du génocide des Indiens et de l'époque de l'esclavage des Noirs. Les populations asservies étaient victimes de nombreuses exactions soigneusement réglementées afin de ne pas diminuer " leur capacité de production ", mais dont le stade ultime pouvait être la mort, afin de terroriser les plus récalcitrants. Pendant la grande traversée de l'Océan Atlantique, les déportés africains les plus faibles physiquement ou psychologiquement mourraient des suites des mauvais traitements, ou de désespoir. C'était une forme indirecte de peine de mort. Ensuite, en Amérique, dans les plantations, une véritable politique de terreur était instaurée par le pouvoir esclavagiste. Ainsi les " runaway slaves " - les Nègres marrons - subissaient des punitions cruelles telles que l'amputation d'une partie de la jambe, le membre ayant permis une tentative de fuite. Quant à la véritable peine de mort, celle qui cible historiquement des Américains d'origine extra-européenne, c'est le lynchage. D'ailleurs ne parle-t-on pas de la peine capitale appliquée prioritairement aux Noirs et aux pauvres aux Etats-Unis, comme d'un lynchage légal ? n

 
Comité de soutien à Mumia Abu-Jamal, s/c Librairie Point du Jour, 58, rue Gay-Lussac, 75005 Paris. Tél: 01 45 79 88 44.

 


* Julia Wright est la fille du célèbre écrivain africain-américain Richard Wright.Journaliste, ancienne collaboratrice d'Afriscope (Nigéria), d'Al Ahram (Egypte) et du Monde (France), elle dirige l'antenne française du Comité de soutien à Mumia Abu-Jamal (COSIMAPP).

1. La police fédérale des Etats-Unis, qui agit très souvent comme une police politique.

2. Un stupéfiant dérivé de la cocaïne, consommé dans les ghettos.

3. En direct du couloir de la mort, de Mumia Abu-Jamal, éditions la Découverte, 240 p., 85 F..

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