Regards Octobre 1997 - La Planète

Italie
Le démon du sécessionnisme

Par Ludmila Acone


Entretien avec Domenico Losurdo *

Quelles conséquences peut-on attendre des privatisations et de la réforme de l'état social par le gouvernement de centre gauche?

 
Domenico Losurdo : L'avènement du gouvernement Prodi n'a pas interrompu le processus de privatisations en cours. Des secteurs de la Confindustria et de la finance internationale reprochaient déjà à Berlusconi son excès de lenteur dans le domaine! La braderie du patrimoine public constitue une forme de soutien aux groupes capitalistes qui se l'approprient (le passage d'Alfa Roméo au groupe Fiat fut, à ce titre, emblématique). La grande industrie, qui, en Italie, s'est développée notamment grâce au protectionnisme et aux commandes d'Etat (et de guerre), ne se lasse pas de célébrer le mythe du marché, qui, dans le même temps, absorbe de plus en plus d'argent public. C'est ainsi que la Stampa, le quotidien de la famille Agnelli (patron de Fiat, NDT) exigeait des primes pour l'automobile que Romano Prodi a décidées, malgré l'opposition ou les réserves du Parti de la Refondation communiste. Des centaines de milliards sont déjà passées des caisses de l'Etat à celles de l'industrie de l'automobile et les profits de Fiat sont ainsi montés en flèche. Dans tous les cas, les privatisations en cours aggraveront le chômage et elles accroîtront le pouvoir des grands groupes industriels qui revendiquent en sus la " liberté de licencier " et poussent à une réduction, la plus drastique possible, de "l'état social". Le sens de l'offensive néo-libérale réside, non dans la séparation entre la sphère économique et la sphère politique, mais dans l'effacement des droits économiques et sociaux.

 
La sécession prônée par Ligue du Nord est-elle une véritable menace ?

 
D. L.: Avec ses caractéristiques italiennes particulières, la Ligue du Nord doit être replacée dans un contexte international. La lutte contre le nazisme et le fascisme a pris l'aspect d'une révolution originale aux dimensions planétaires: si, dans certains pays, elle a renversé le capitalisme ou le colonialisme, dans l'Occident capitaliste, elle a comporté le développement de "l'état social". Quand éclate la Seconde Guerre mondiale, F. D. Roosevelt déclare que, pour détruire une fois pour toutes " les germes de l'hitlérisme ", il faut réaliser la " libération de la nécessité ". De nos jours, la contre-révolution libérale vise justement à effacer les droits " économiques et sociaux ", dont la théorisation est le résultat, selon Friederich Auguste von Yayek (1), de l'influence, qu'il considère désastreuse, de la " révolution marxiste russe ". Après avoir inspiré la politique économique de Reagan, la leçon du patriarche du néo-libéralisme tend aujourd'hui à s'imposer au niveau mondial. La réaction en cours vise au démantèlement de "l'état social" et à une redistribution du revenu en faveur des plus riches (par la libération de l'imposition fiscale progressive et la levée des freins à l'utilisation " flexible " de la force de travail). Dans les pays caractérisés par de forts déséquilibres régionaux, le triomphe du néo-libéralisme passe par la sécession des régions les plus développées ou par un fédéralisme suffisamment radical pour le rendre pratiquement autonome, d'abord du point de vue fiscal. Cette dynamique a vu le jour en ex-Yougoslavie, elle investit aujourd'hui l'Italie. Voilà pourquoi Bossi doit être pris terriblement au sérieux, tout autant que les menaces de recours aux armes et la formation d'une " armée " de "chemises vertes" qui jurent de " croire, obéir et combattre " (2) suivant les ordres d'un chef charismatique. Bossi attise les oppositions jusqu'à l'affrontement entre une "race nordique" (laborieuse et préssurée depuis des décennies) et une "race latino-méridionale" (parasitaire et obstinément prévaricatrice). C'est ouvrir la voie à une violence dont l'issue obligée fut en Bosnie le " nettoyage ethnique ".

 
L'écart entre le Nord et le Sud d'Italie ne cesse de s'accroître, la " question méridionale " est de plus en plus d'actualité. Quelles mesures s'imposent aujourd'hui ?

 
D. L.: Pendant longtemps, la gauche italienne, et singulièrement les communistes, ont insisté sur le fait que la " question méridionale " est un problème national: Le retard du sud est le résultat de l'histoire italienne et de la politique poursuivie par les gouvernements postérieurs au Risorgimento. De cette conception découlait l'engagement à unifier le pays notamment sur le plan économique et à combler les graves déséquilibres régionaux, de façon à réaliser le principe de l'égalité des chances et à donner à l'idée de citoyenneté, au Sud comme au Nord, un contenu économique et social concret. L'effacement de ce programme est l'objectif de l'agitation sécessionniste et " fédéraliste ". Dans ce cas aussi, nous sommes en présence d'un phénomène international. Pensons à la liquidation, aux Etats-Unis, des programmes d'affirmative action en faveur des Noirs ou d'autres groupes ethniques ou sociaux. Le démantèlement de "l'état social" et le développement de la misère et de la marginalisation de masse sous la forme d'un problème qui ne concerne pas l'Etat, mais seulement les individus qui subissent de telles conditions, tout cela ouvre la voie aux processus de " racialisation " de ceux qui sont désormais étiquetés comme " des perdants ". Si, aux Etats-Unis, deviennent best-sellers des livres qui prétendent démontrer " scientifiquement " l'infériorité des Noirs et de leur QI, en Italie, des idéologues du sécessionnisme comme Gianfranco Miglio s'efforcent de démontrer les effets dévastateurs et irrémédiables que la chaleur produit sur les " parasites du Sud ", en Italie comme dans le monde! n

 


* Professeur d'Histoire de philosophie à l'Université d'Urbino, président de l'Internationale Gesellschaft für dialektische philosophie -Societé hégélienne, codirecteur de la revue Topos internationale Beitrage zur dialektischen philosophie (Cologne).Parmi ses ouvrages parus en français: Hegel et les libéraux, PUF; 1993, Hegel et la catastrophe allemande, Albin Michel, 1994, Autocensure et compromis dans la pensée politique de Kant, PU Lille, 1994.

1. Prix Nobel d'économie 1974.

2. Devise des milices mussoliniennes.

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