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Politique étrangère
Par Francis Wurtz* |
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Un vrai ministère du développement chargé de gérer l'aide à l'Afrique comme contribution à des projets voulus par les intéressés.
C'est l'une des propositions face aux besoins des peuples du Sud.
L'actualité internatio-nale est exigeante envers la nouvelle majorité et le gouvernement qui en est issu. Le " calendrier diplomatique " européen est à lui seul d'une impressionnante densité (1). La construction européenne n'est naturellement pas le seul terrain international où des choix s'imposent sans délai. C'est notamment le cas de l'Afrique et du Sud de la Méditerranée." La France est et restera le premier partenaire de l'Afrique subsaharienne ": Jacques Chirac multiplie depuis quelques semaines les assurances à destination d'un continent où l'image de la France s'est, du fait de la politique suivie ces dernières années, profondément dégradée. Au point où nous en sommes, de simples paroles généreuses ne suffiront pas à les rétablir. C'est désormais aux nouvelles autorités élues à Paris de reprendre l'initiative en toute clarté et sur le fond. Un seul exemple, mais naturellement de première importance: l'aide au développement. Les premières intentions annoncées dans ce domaine par le gouvernement sont intéressantes: Lionel Jospin promet une " rénovation de notre coopération " incluant l'adaptation de " nos instruments techniques et financiers ", ainsi que " leur mise en cohérence ". Il serait particulièrement bienvenu, à cet égard, qu'une part substantielle des moyens actuellement dévolus à l'aide publique au développement - trop faible, puisque à peine de l'ordre de 0,5% du PIB, mais non négligeable dans l'absolu: plus de 40 milliards de francs par an - soit, non plus diluée dans différentes administrations, dont celle du Trésor, pour lesquelles les besoins des populations africaines ne sont pas le souci premier, mais gérée par un vrai " ministère du développement " et concentrée sur quelques grandes priorités. D'abord, l'aide à la promotion des capacités humaines: l'alphabétisation et la formation technique de base, l'éducation, la santé, l'accès à l'eau potable, un habitat décent. Ensuite, le soutien au développement de l'agriculture et de l'agro-industrie afin de contribuer à l'autosuffisance alimentaire et d'enrayer la ruineuse spirale des importations de denrées. Enfin, les concours nécessaires à la réalisation des infrastructures nationales et régionales: routes, rails, irrigation, électricité. La France dispose, pour ce faire, d'outils très performants: les grandes entreprises publiques telles que la SNCF, le CEA, l'EDF en particulier, ainsi que des organismes publics ayant acquis une expérience concrète sur le terrain, comme le BRGM, l'ORSTOM, l'INRA, l'INSERM.
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Ce que l'Afrique attend de la France
En se fixant ainsi comme critère du " nouveau partenariat " franco-africain non plus " l'aide " au respect des règles des institutions financières internationales, mais la contribution à des projets voulus et portés par les populations concernées, la France opérerait le virage que l'Afrique attend, sans encore trop oser l'espérer. Dans le même esprit, une intervention plus volontariste de la France dans les grandes enceintes internationales est souhaitable et souhaitée. Une échéance importante sur ce plan est la négociation entre les " Quinze " sur l'avenir de la Convention de Lomé liant l'Union européenne à 70 pays en développement, parmi lesquels toute l'Afrique subsaharienne. Des acquis importants de cette relation sans équivalent dans le monde sont menacés par la tendance au désengagement financier de plusieurs partenaires européens, à commencer par l'Allemagne. De même, une initiative marquante sur la dette, comme sur les autres contentieux Nord-Sud les plus brûlants, en particulier au sein de l'Organisation mondiale du Commerce, serait de nature à faire renaître l'espoir et la confiance dans les relations de notre pays avec un continent proche à tous égards et qui comptera bientôt un milliard d'habitants. Ajoutons que " l'action de la France " ne se limite pas aux interventions de l'Etat. Une réorientation de la politique de coopération décuplerait l'impact de la floraison d'actions qui émanent d'ores et déjà des collectivités locales, des ONG et de la " société civile " en général. Elle ouvrirait des perspectives nouvelles à la coopération économique. Elle poserait en termes neufs, et à grande échelle, les relations des Africains résidant en France avec leurs proches restés au pays, tout en favorisant les rapprochements entre Français et immigrés.
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Rejouer un rôle au sud de la Méditerranée
La même démarche vaut pour les relations de la France avec ses voisins de la rive-sud de la Méditerranée. Le type de rapports que noue l'Union européenne avec le Maghreb, à la suite de la Conférence euro-méditerranéenne de Barcelone (novembre 1995), ne peut donner satisfaction. L'établissement d'une zone de libre échange entre pays qui connaissent des écarts de développement aussi marqués - et qui s'aggravent - fait courir le risque d'une déstabilisation d'économies fragiles: des développements sectoriels limités, précaires, et fondés sur la faiblesse du coût de la main-d'oeuvre ne contribuent pas à ouvrir des perspectives d'intérêt mutuel et durables. Certes, certaines dispositions des engagements de Barcelone peuvent s'inscrire dans une démarche positive - aides à la formation; réalisation ou modernisation d'infrastructures - à condition de bénéficier d'une volonté politique clairement favorable au développement, ainsi que de financements qui soient à la hauteur des ambitions affichées. Une réévaluation de ces accords serait donc salutaire. La France pourrait prendre l'initiative d'une telle proposition. Un établissement public pourrait être chargé d'aider - en respectant leur souveraineté - chacun des pays de la rive-sud de la Méditerranée, à mettre sur pied un plan de développement global; de définir les besoins de financements externes pour la réalisation de ce plan; puis de solliciter chacun des pays membres de l'Union européenne pour déterminer leur participation. Cet établissement serait également chargé de veiller à ce que l'utilisation de ces fonds reste conforme aux objectifs définis en commun. Enfin, il piloterait les programmes d'assistance technique et la mise sur pied de projets industriels par association d'entreprises locales et étrangères. Il s'agit là de propositions. Ne méritent-elles pas discussion au moment où, de l'Algérie à la Palestine, des situations d'urgence appellent de la part de l'Union européenne en général et de la France en particulier - si elle a la volonté de rejouer un rôle significatif au Maghreb et au Moyen-Orient - des initiatives de portée exceptionnelle ? Naturellement, une telle ambition sur le plan économique est indissociable d'une attitude tout aussi claire et résolue sur le terrain politique. Vis à vis de l'Algérie, aucun projet de codéveloppement n'est viable si l'on laisse le Fonds monétaire international serrer toujours plus fort le garrot de la dette, organiser la mainmise des capitaux étrangers sur les richesses du pays et imposer une austérité sociale privant d'espoir l'innombrable jeunesse de ce pays. On ne peut pas davantage construire des relations franco-algériennes saines et durables sans un soutien dénué d'ambiguïté aux forces qui, dans une grande diversité, résistent à l'intégrisme politique et particulièrement à celles qui - dans les couches populaires comme dans certains secteurs de la classe dirigeante et de l'armée - tentent de faire émerger, pour la première fois dans l'histoire de cette nation, les fondements d'une démocratie qui soit " sérieuse " et d'un Etat ne jouant pas de " jeu trouble ", selon les mots de Redha Malek.
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Naissance d'une initiative au Proche-Orient
De même, au Proche-Orient, la volonté de participer au développement de la Palestine - et, partant, de toute la région - ne peut s'accommoder du torpillage systématique du processus de paix par le gouvernement Netanyahou. Elle exige, de la part des " parrains " de l'Accord, comme de toutes les nations disposant de quelque influence - dont la France -, une mobilisation sans précédent depuis la Conférence de Madrid. S'exprimant à ce sujet, les propos très nets d'Hubert Védrine sont à la hauteur des exigences. Reste à passer à l'action politique. Le gel immédiat de l'Accord d'association Union européenne-Israël - étroitement lié à la mise en oeuvre du processus de paix - pourrait être un premier pas. Au-delà, le moment n'est-il pas venu, en prenant appui sur les voix de la raison qui s'expriment avec une grande dignité en Israël même, de porter le problème devant la communauté internationale: par exemple, en réunissant une Conférence de tous les chefs d'Etats prêts à réaffirmer solennellement devant l'opinion leur exigence de voir respecter les Accords d'Oslo et à mettre en place un suivi permanent des négociations de paix ? La France aurait, là, une belle initiative à prendre à laquelle l'opinion américaine elle-même - et, partant, l'administration Clinton - ne resteraient pas indifférentes. Une chose est sûre: bien des peuples, de par le monde, attendent aujourd'hui beaucoup de la France. Elle ne pourra sans doute pas honorer tous les espoirs qu'elle suscite à nouveau. Pour autant, c'est dans les périodes de son histoire où notre pays a été porteur de grandes espérances qu'il a accompli ses plus belles avancées. |
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* Membre du bureau national du PCF. 1. Voir "L'Europe a besoin de surmonter ses fractures", Regards n° 27, septembre 97.
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