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Amérique latine
Par Héléna Roux |
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Les populations des régions guatémaltèques où se déroulait la guérilla doivent trouver de nouvelles terres et de nouveaux moyens de vivre.
Le département du Quiché et la région Ixíl ont subi durement les effets du conflit armé qui a pris fin, après trente-six ans, avec les accords de paix signés entre le gouvernement guatémaltèque et l'Unité révolutionnaire nationale guatémaltèque (URNG), la guérilla. La répartition de terres reste le problème endémique, qui concerne les combattants appelés à réintégrer la vie civile, les rapatriés, des millions de déplacés internes (1). La réconciliation concerne la société tout entière. Il appartient désormais aux " hommes et femmes de maïs ", comme se nomment les Mayas, d'entourer de tous leurs soins la fragile graine de la démocratie. Pour arriver jusqu'au triangle Ixíl il faut s'entasser dans un bus qui cahote sur une piste longeant un profond ravin. A mesure qu'on s'éloigne de la capitale, les transports se font de plus en plus rares et incommodes. A Chajul, c'est à pied et sac au dos qu'on peut continuer. La nuit me surprend sur le flanc abrupt d'une montagne entièrement couverte de plants de maïs. La maison à laquelle je frappe après sept heures de marche se compose d'une pièce unique, où vit un couple et leurs six enfants. On m'offre deux planches pour dormir, un bol de haricots noirs accompagné de tamales (2) et du café.
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La réconciliation, la réinsertion, la démocratie
Au début des années 80, dans l'espoir d'en finir avec les groupes armés, le gouvernement du général Efrain Rios Montt se lance dans une politique de " terre brûlée ". Accusés d'appui à la guérilla, des milliers de paysans voient leurs maisons et leurs récoltes incendiées. Pour échapper aux massacres, certains parviennent à passer la frontière et à atteindre le Mexique, d'autres se réfugient dans la montagne (3) et s'organisent en " Communautés de population en résistance " (CPR). Les représentants des CPR n'ont pas été invités aux négociations qui ont abouti aux accords de paix. En 1986, le retour d'un gouvernement civil après plusieurs décennies de dictature avait alimenté chez eux l'espoir d'être enfin entendus. Il n'en fut rien. Conditionné à l'avancée du processus de paix, le statut des CPR reste en suspens. Ce n'est que très récemment qu'ils ont été qualifiés de " déplacés internes ". Quand ils recommencent à fréquenter leur lieux d'origine, éclate un conflit. Une grande part des terres occupées par les CPR appartiennent légalement aux habitants de Chajul qui constituent un " comité pour la terre " dans le but de récupérer la leur. Les CPR demandent la médiation de l'évêque du Quiché, monseigneur Julio Cabrera, et obtiennent un accord prévoyant la restitution des terres occupées à leurs propriétaires et l'installation de 584 familles dans un site vaste, pourvu d'eau, d'électricité et de voies d'accès, sur des terres de qualité. Le terme de " réforme agraire " est soigneusement resté hors sujet des accords entre la guérilla et le gouvernement. Ce chapitre n'a pas été rouvert depuis 1954, lorsque le coup d'Etat étouffa dans l'oeuf la jeune démocratie du Guatemala, pays de grands latifundia. Les combattants de l'URNG craignent aussi d'être des " laissés-pour-compte ". Ces guérilleros guatémaltèques désarmés s'organisent pour réussir leur réinsertion. Nombreux sont ceux qui n'ont plus ni terre, ni logis, ni profession. Pour Maribel, 18 ans, il n'a pas été facile d'avouer à sa mère - qui vit dans un village contrôle par l'armée - que depuis trois ans elle avait rejoint la guérilla. Elle y a appris à parler l'espagnol, à lire et à écrire. Ni elle ni son compagnon n'ont l'intention de revenir vivre dans leur village d'origine, du moins dans un premier temps, car militer au grand jour suppose aussi affronter les voisins, les connaissances, le " qu'en-dira-t-on ". Si l'ex-guérilla est plutôt confiante dans le respect des accords de paix, elle estime que la réconciliation n'est pas l'oubli et que doit commencer " un travail profond d'analyse sur les causes de la guerre ". Sandra n'oubliera jamais les tortures infligées par les militaires alors qu'elle était adolescente " mais, le plus important désormais est que s'instaure la paix ". |
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1. On estime à plus d'un million le nombre de déplacés internes, auxquels il faut ajouter les plus de 40 000 réfugiés au Mexique en plus des 6 000 combattants de la guérilla et plusieurs milliers de soldats à démobiliser. 2. Tamal: Pate de maïs cuit, parfois fourrée de viande d'herbes ou de fruits, qui avec la tortilla (galette de maïs) est la base de l'alimentation dans les campagnes en Amérique centrale. 3. D'autres groupes se sont établis dans les régions forestières de l'Ixcán et du Petén.Les CPR ne sont apparus publiquement que dans les années 90.
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