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Amérique latine
Par Jean Laille |
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Il y a plusieurs chemins de la montagne au pouvoir, des guérillas cubaines ou nicaraguayennes aux accords politiques de paix au Salvador ou Guatemala.
Si tu ne peux pas sortir du palais où tu vis dans l'opulence, cesse donc de parler des pauvres que tu ne vois pas de l'autre côté de ta porte ! " affirme Antonio Barco, le prêtre espagnol qui vient d'être expulsé de Bolivie parce que ses critiques sociales épouvantent la hiérarchie. Il portait l'image de Che Guevara sur son tee-shirt. On manifeste, on pétitionne dans quatorze quartiers pauvres de Santa Cruz pour le retour du prêtre exilé. Mais les armes de la guérilla se sont tues en Bolivie, comme celles des Tupamaros d'Uruguay dans les années 70, ou des Vénézuéliens de Douglas Bravo à la même époque. Y a-t-il encore des guérillas en Amérique latine? Vaste chronique des espoirs, des défaites - de la seule victoire armée, cubaine - depuis trente ans que les opprimés ont tout tenté pour faire entendre leur voix.depuis la tactique du " foco guérillero ", pour multiplier les Vietnam à l'appel du Che avant sa déroute bolivienne, jusqu'aux réussites de l'armée populaire sandiniste au Nicaragua et du Front Farabundo Marti au Salvador. Il y a plusieurs façons de descendre de la montagne vers le pouvoir. La cubaine, magistrale victoire populaire; la vénézuélienne en déroute, vers l'actuel pouvoir néo-libéral qui compte cinq ministres anciens guérilleros, parmi lesquels Teodoro Petkoff, chantre des vertus du " Calendrier " de l'austérité, attachée à l'indispensable veto du FMI.
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L'adieu aux armes, l'intervention dans le jeu démocratique
Rien de comparable avec les victoires militaires imposées par un peuple en armes au Nicaragua sous le drapeau de Sandino " le général des hommes libres ", remettant le pouvoir aux urnes dont ils acceptent le verdict défavorable après avoir surmonté l'intervention militaire yankee. Rien à voir non plus avec la transformation réussie jusqu'à nouvel ordre de la guérilla salvadorienne imposant son intervention dans le jeu démocratique sans cesser de se réclamer, comme au temps de la lutte armée, du Front Farabundo Marti de Libération nationale. Plus complexe encore est le destin d'Hugo Blanco, au Pérou, qui fait le chemin inverse. D'abord les urnes: candidat à la Présidence, élu député et même sénateur comme leader paysan, mais chassé de son pays comme dirigeant des comités d'autodéfense paysanne. Faute d'avoir pu faire avancer d'un pouce la réforme agraire par le bulletin de vote, il a eu recours à l'autodéfense paysanne armée. Les réclamations légales n'ayant connu d'autre réponse que les arrestations de dirigeants ou l'expulsion des terres occupées, la guérilla a la priorité, celle du MIR (Mouvement indépendant révolutionnaire) et de l'ELN (Armée de libération nationale), ancêtres du Sentier lumineux et du Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru (MRTA) dont Hugo Blanco dénonce aujourd'hui: qu'" ils se substituent au peuple pour lutter à sa place ". Le Sentier extermine tout ce qui s'oppose à lui, capitalistes de la terre ou de la banque, fonctionnaires publics ou militaires, policiers, mais aussi dirigeants chevronnés du mouvement ouvrier ou paysan qui ne croient pas en la lutte armée pour libérer le pays. Quand le Sentier dynamite un pylône à haute tension, il n'y a plus d'électricité dans les bidonvilles de Lima, mais les quartiers résidentiels ont des groupes électrogènes de secours. Nous avons suivi la prise de l'ambassade du Japon à Lima au nom de la guérilla urbaine du MTRA qui prétend s'imposer sans effusion de sang. On en connaît le triste dénouement. Privé d'un appui populaire à même de relayer leur sacrifice entièrement récupéré à la gloire du président Fujimori.
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De la guérilla paysanne à la lutte urbaine
Les formes de guérilla paysannes traditionnelles évoluent vers la lutte urbaine quand tant de millions de ruraux sont venus s'agglutiner en ville. Le mouvement colombien M-19 avait opté dans les années 70 pour l'action spectaculairement non armée. Le vol de l'épée de Bolivar, un 19 avril, donna son nom à ce Mouvement. Leur prise de l'ambassade dominicaine de Bogota en 1980 lors d'une réception diplomatique dura deux mois. Sa fin - forte rançon et avion pour fuir à Cuba - humilia le président Turbay. Son successeur, Belisario Betancourt, entame des négociations avec toutes les guérillas colombiennes mais les interrompt unilatéralement. Pour le " punir ", le M-19 reprend les armes et c'est la prise du Palais de Justice de Bogota en 1985 avec la riposte militaire massacrant les 100 plus hauts magistrats du pays. Le prestige du M-19 s'effondre. Il accepte de se transformer en parti politique en 1990 aux conditions du président Virgilio Barco, contribuant même avec 20% des voix à la rédaction de la constitution de 1990, la plus démocratique de l'histoire de la Colombie. Mais ils n'ont pas franchi le cap de la Constituante et, quand il s'est agi de gouverner, ils se sont identifiés aux partis traditionnels au point de perdre la confiance populaire. En rendant leurs armes de guerre, ils n'ont pas su se servir de celles de la paix. Personne, durant les trois mois de la prise de l'ambassade japonaise de Lima, n'a même signalé qu'ils en furent les inspirateurs. Ils sont aujourd'hui bien oubliés. Il n'en est pas de même avec les FARC (Forces Armées révolutionnaires de Colombie), en pleine expansion. Entre l'ELN (Armée populaire de libération), qui s'en prend surtout aux oléoducs, symbole de la nouvelle richesse colombienne, certains groupes résiduels du mouvement indigène " Quintin Lame ", et la véritable armée que constituent les FARC, on estime que le gouvernement de la Colombie n'administre plus qu'une petite moitié du territoire national. Les FARC constituent le plus ancien et le plus militariste des mouvements guérilleros d'Amérique latine. Il est né après la vague de répression consécutive au " bogotazo " de 1948, quand l'assassinat du leader libéral Eliécer Gaitan, idole populaire, avait provoqué des émeutes telles que Bogota en ruines donnait l'image d'une des villes dévastées par la guerre. La chasse aux libéraux dans tout le pays déclencha l'escalade des autodéfenses paysannes. Devenues communistes, ces guérillas procèdent par administration directe de zones entières sous l'égide du fameux " Tirofijo " (Tire au but) sorte de redresseur de torts, héros mythique. Ernesto Samper, l'actuel président, en est à hisser le drapeau blanc. Il propose une zone démilitarisée, dite " de détente ", dont l'armée se retirerait afin que les FARC acceptent de discuter un accord pour la paix permettant la tenue des élections régionales du 26 octobre. Il s'agit en réalité de quatre régions depuis longtemps contrôlées par les FARC offertes en retour des échanges de prisonniers, officiers et soldats capturés par unités entières. L'ennui est que leurs idéaux politiques du début sont entachés par la corruption liée aux trafics de drogue qui gangrènent tout le pays, depuis le président qui se disculpe péniblement de l'accusation d'avoir financé son élection grâce à l'argent sale, jusqu'à la guérilla qui finance de la même manière son armement. Eduardo Rodriguez, ancien du M-19, explique: " D'un côté la répression de l'Etat qui assassine et emprisonne les leaders, de l'autre l'autodéfense des paysans qui n'a plus rien à voir avec l'idée de changement politique. Puis les groupes paramilitaires des narcotrafiquants en lutte à la fois contre l'armée et la guérilla, enfin les groupes armés suscités par le service secret militaire, en marge de la loi mais appuyés par l'État." L'expansion de la guérilla en Colombie s'oppose à la voie pacifique des Mayas du Guatemala et de leurs voisins mexicains du Chiapas.
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Le renforcement du pouvoir civil au " pays de l'éternelle dictature "
Le processus de paix au Guatemala, commencé en 1991 à Oslo, aboutit, en décembre 1996, à un accord entre l'URNG (Unité révolutionnaire nationale guatémaltèque) et le président Alvaro Arzu. Il met fin à une guerre civile de 40 ans qui a fait 170 000 morts et 45 000 disparus dans ce " pays de l'éternelle dictature ", de dix millions d'habitants, indiens ou métis à 80%. Enjeu: le renforcement du pouvoir civil et la définition du rôle de l'armée dans une société démocratique. Comme l'indique Jaime Diaz Rozzotto, l'ancien secrétaire du président Jacobo Arbenz (1950-1954): " L'an dernier ont été rapatriées de Suisse les cendres de l'homme qui avait rendu aux indigènes et aux paysans les terres dont les avait dépouillés, il y a quatre siècles, le pouvoir espagnol et créole. Aujourd'hui le pouvoir néolibéral en place voudrait confisquer le prestige de cette révolution démocratique étranglée en 1954 que notre peuple est parvenu à maintenir malgré les agressions dont il a été victime. Il faut connaître sa lutte contre ces quarante années d'anticommunisme pour comprendre combien l'a ému le retour des cendres d'Arbenz et combien le laissent indifférent les mascarades démocratiques d'un pouvoir qui se cramponne à la rente absolue de la terre et à l'exploitation des maquilas (1) qui multiplient le rendement des multinationales et enfoncent dans la misère 75% de notre peuple.". Si le chemin choisi n'était pas celui de la distribution de la terre, cette paix, comme au Salvador ou au Nicaragua, resterait lettre morte. Comme le serait, au Chiapas si proche, la transformation de l'Armée zapatiste de libération nationale en un parti politique enfin capable de se faire entendre de la capitale, Mexico, vers laquelle elle vient d'effectuer une marche, sans armes, le coeur gonflé d'espoir. |
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1. Maquilas (ou maquiladoras): fabriques de pièces détachées produites en grande série avec des salaires de misère au bénéfice d'usines de montage situées aux Etats-Unis. |