Regards Octobre 1997 - Points de vue

Les écrivains: bol de fer ou bol de boue ?

Par Suzanne Bernard


Incertaine, mouvante, confuse, multiforme, ainsi apparaît la situation culturelle en Chine. C'est normal. Par tradition, le " lettré ", puis le " travailleur intellectuel " a toujours méprisé l'argent et dénigré ceux qui courent après le profit et les biens matériels... Or, aujourd'hui, toutes les valeurs " morales " sont bouleversées ! Face à la nouvelle situation et libérés de toute contrainte, les écrivains adoptent des comportements divers. Certains, comme Zhang Xianliang, reconvertis en hommes d'affaires, se jettent à corps perdu dans " la mer commerciale ". Des auteurs déjà connus " s'enrichissent " en vendant directement leurs droits à l'étranger... Une poignée de peintres s'installe confortablement dans le marché international de l'art... Mais beaucoup d'écrivains et d'artistes professionnels (on estime leur nombre, toutes associations provinciales confondues, à plus de deux millions quatre cent mille...) continuent à vivre très modestement et se sentent, surtout ceux de la vieille génération, face au boom économique, désemparés, voire marginalisés. On a beau s'efforcer de réhabiliter l'image du " marchand ", classiquement négative (ainsi, dans un film qui s'inspire d'un opéra local ancien, la Romance d'un marchand de l'Anhui où le héros, un marchand, fait montre d'une belle âme)." On ne suit plus, tout va trop vite ! " D'autant que de nouveaux circuits économiques sont en train de s'attaquer au fameux " bol (de riz) en fer ", lequel assurait à l'écrivain professionnel un statut social, un salaire, et la liberté d'écrire ou de ne pas écrire (ce qu'on appelle ici " la liberté de création "). Au nom de la " compétition " et pour " accroître la productivité des auteurs ", il est question de remplacer la structure d'Etat par des " organismes littéraires " qui établiraient des contrats, oeuvre par oeuvre, avec les écrivains, ceux-ci étant alors censés vivre de leur second métier, et écrire, quand ils ne sont pas riches et célèbres, dans leurs moments de loisir..." Un bol de boue ! " La résistance est forte, mais le mouvement est déjà lancé dans plusieurs provinces, dont le Hubei... Quoi donc écrire aujourd'hui ? Tout maintenant - et c'est très bien ! - est possible. Apparaissent dans les romans des aventures et des personnages typiques de la " modernisation ": femmes d'affaires remarquables, patrons puissants et dynamiques, secrétaires-petites amies très sexy, et aussi un monde de violence, avec des policiers héroïques, des drogués, des dealers, des prostituées, etc." Ces gens-là ne représentent pas la majorité des Chinois ! " Certes, mais une production commerciale est en pleine expansion, qui donne lieu à de médiocres séries télévisées... Et pour l'auteur du scénario, quel pactole ! Les jeunes auteurs, à l'assaut des médias, sont souvent méprisés de leurs aînés, parce qu'ils " écrivent mal ", " manquent de culture ", parsèment leurs textes d'" argot et d'expressions ordurières "..." On n'a jamais écrit des choses pareilles en Chine ! " Cynisme, satire, dérision... Wang Mang, avec son grand talent, en pleine boulimie d'écriture, est un maître en dérision... Bref, on espère que du chaos présent vont naître quelques oeuvres d'envergure " qui ouvrent le futur ". Une chose est sûre: en littérature, comme pour tout en Chine, " rien ne sera plus comme avant "... Sans transition, comme on dit à la télévision, lisez Zhang Kejiu, poète de la dynastie des Yuan, petit fonctionnaire obscur, ermite du XIVe siècle, qui a passé sa vie à errer, rêver, versifier et...boire. Une vraie découverte que l'on doit à S.de Noblet, son excellent traducteur. Dans le recueil, les poèmes sont accompagnés de superbes calligraphies de Li Xianfa (Zhang Kejiu: Cent poèmes classiques xiaoling, coll. Panda, 25 F)." Faisons du poème une peinture que l'on regarde ", disait Zhang Kejiu. Il l'a fait, et merveilleusement. C'est un miracle de " beauté pure ".

 


* Députée algérienne du RCD.

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