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Du coq à la baleine Par François Mathieu |
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L'humour de Daniel Apruz a toujours été un humour très sérieux, parce que fondé en grande partie sur la réalité sociale.
On peut en particulier se souvenir de l'An deux mil qu'il publiait quelques mois avant sa mort, parodique plaidoyer de l'exploitation économique de la pauvreté, où il appuyait sur une vérité que l'homme de langue qu'il était déplorait: dans un monde où les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres, les pauvres perdent leur capacité de rêver et la faculté de parler, ou plutôt ils ne parlent plus que " la langue de la décharge ", une langue qui a changé de fonction." C'était pas une langue pour se comprendre.
C'était pour éloigner les autres.
Une langue pour se défendre.
Une langue de cris, de sons rauques, de menaces.
Une langue de survie." Se sachant condamné, Daniel Apruz avait consacré une partie de son temps, quand la maladie lui laissait un peu de répit, à écrire et rassembler les neuf nouvelles qui composent le Coq.
Qu'il fut aussi un maître de la nouvelle, on le savait pour en avoir lu quelques-unes déjà dans la revue - malheureusement contrainte à la disparition - de Daniel Zimmermann et Claude Pujade-Renaud, Nouvelles nouvelles.
Et là encore le lecteur n'est pas déçu, qui retrouve le même Daniel Apruz, accusateur impitoyable d'une société qui déshumanise, un Daniel Apruz qui, au lieu de s'enfoncer dans le tragique, a recours aux ficelles de l'humour, ce qui ne manque pas de donner une force extrême à ses accusations.
Quelques exemples.
Dans " Ventres à crédit ", l'écrivain invente une société commerciale qui " s'occupe de la prospection, de l'exploitation et de la location-vente d'utérus ".
La matière première est fournie par un pays du tiers monde et la clientèle se recrute parmi les cadres actifs qui peuvent ainsi procréer " sans nuire au rendement de l'économie et sans renoncer aux sorties, aux parties de tennis et aux joies de la planche à voile ".
Daniel Apruz aborde, avec la même veine, d'autres thèmes actuels aussi cuisants: la solitude anonyme des personnes âgées (" la Vieille et les Chats ") et, poussée jusqu'à l'absurde, celle de l'individu en général (" Celui qu'on oubliait toujours "); l'adhésion moutonnière de monsieur Tout-le-monde à la " nouvelle politique libérale "; l'invasion tentaculaire et sans ménagements pour l'individu de la ville (" Eloi "); les licenciements et le rabaissement social (" Mon oncle Antoine ").
Humour donc, mais qui bien souvent vous fait monter les larmes aux yeux et grincer des dents de rage.
Lisez et relisez " les Chats ", où Daniel Apruz met en scène un vieux locataire d'un immeuble vendu peu à peu en copropriété et son concierge.
Les nouveaux propriétaires avaient bien vite instauré l'interdiction d'avoir des animaux chez soi, mais le vieux en avait quatre, et le concierge dut donc faire son travail, sans d'ailleurs bien comprendre ce qu'il faisait et quelles seraient les conséquences de son intervention.
Il y a enfin la nouvelle-titre qui, elle, est complètement différente des autres, une sorte de conte familial, poétique, tendre et immensément drôle.
Deux mots simplement: la future grand-mère du narrateur vivait dans un studio au septième étage de la rue Pernety à Paris et se languissait de sa campagne, ce qui donna l'idée à son futur mari de lui offrir trois poules et un coq qu'ils élevèrent sur le toit.
Mais voilà, le coq...
Daniel Apruz avait encore beaucoup à dire et beaucoup à écrire.
S'il nous faut aujourd'hui attendre quelque chose de lui, c'est donc - peut-être avant quelques autres inédits - plutôt la réédition de ses romans en grande partie aujourd'hui introuvables.
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| Daniel Apruz, le Coq, nouvelles, préface de Jean-Claude Lebrun, éditions Méréal (14, rue de l'Atlas, 75019 Paris), 130 p., 98 F; et l'An deux mil, roman, même éditeur, 174 p., 98 F. |
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* Députée algérienne du RCD. |