|
Sciences en fête
Par Jean-Claude Oliva |
|
Entretien avec Claudine Cohen * Voir aussi Défense de la biologie de l'évolution |
|
Comment situer l'apport global de Stephen Jay Gould à la paléontologie ?
|
|
Claudine Cohen : En 1972, Stephen Jay Gould et Niles Eldredge publient la théorie des " équilibres ponctués " qui constitue à la fois une relecture de Darwin et une profession de foi, un manifeste sur l'évolution.
Selon ce texte, Charles Darwin avait considéré l'évolution comme progressive et graduelle et avait dans l'Origine des espèces mis l'accent sur le fait que les témoignages fossiles étaient incomplets, qu'il y avait des " trous " et qu'il fallait les combler en cherchant les " chaînons manquants " pour former des tracés d'évolution linéaires.
Une conception héritée du grand géologue, Charles Lyell.
Pour Gould et Eldredge, si l'on ne trouve pas de façon aussi systématique ces chaînons intermédiaires, c'est qu'ils n'existent pas.
Et que l'évolution n'est pas un phénomène graduel, continu et progressif.
Ces idées ont ouvert tout un champ de recherche dans les sciences biologiques, paléontologiques et géologiques.
Un champ que Gould continue à explorer.
|
|
Quelles sont ses thèses essentielles ?
|
|
C.
C.: Depuis ses travaux sur les escargots fossiles des Bermudes, Gould montre qu'il n'y pas de continuité dans l'évolution mais des stases.
Pendant de longues périodes, les mêmes espèces se perpétuent puis tout à coup un changement se produit et plusieurs espèces apparaissent.
Cette idée de discontinuité dans l'histoire de la vie est centrale dans son oeuvre et l'a conduit à mettre l'accent sur des faits auxquels on ne prêtait guère attention jusque-là.
En 1977, son premier ouvrage - à la fois scientifique et d'histoire des idées - " ontogeny and phylogeny " révise la vieille l'idée selon laquelle l'évolution des individus répète celle des espèces.
Gould met l'accent sur les hétérochronies.
C'est-à-dire sur les ruptures dans le développement de l'embryon ou la croissance de l'individu.
Par exemple, il insiste sur la néoténie, (arrêt de la croissance et rétention des caractères infantiles chez l'adulte) l'Homme pourrait être un animal néoténique par rapport à un ancêtre ressemblant au chimpanzé dont le bébé a une allure très humaine.
Ce genre de processus pourrait expliquer des évolutions rapides et permettrait de se passer de la notion de progrès.
Autre aspect, celui des extinctions de masse.
Darwin mentionne les extinctions comme un phénomène habituel dans l'histoire de la vie: certaines espèces sont amenées à disparaître sous l'effet de la sélection naturelle.
Darwin prend l'image d'un tronc d'arbre dans lequel on enfonce des coins, certains sont éjectés par d'autres.
Gould et d'autres chercheurs après lui, comme David Raup, (l'Extinction des espèces, Gallimard 1993), mettent en avant d'autres types d'extinction: " le mode d'extinction qui a probablement dominé est celui de l'extinction sélective " anarchique ", c'est-à-dire non fondée sur l'efficience darwinienne ".
L'extinction peut être le fait de circonstances extérieures, " catastrophiques " pour certaines espèces.
L'énorme exemple est celui des dinosaures.
Il s'agit de phénomènes soudains, brutaux, on parlera de " néocatastrophisme ".
|
|
C'est une inversion complète par rapport à l'époque de Darwin où le catastrophisme était opposé à l'idée d'évolution...
|
| C. C.: Oui, mais le catastrophisme d'aujourd'hui s'intègre dans une théorie de l'évolution qui met l'accent non pas sur les continuités mais plutôt sur les discontinuités. Ce n'est pas un retour à Cuvier, cela entre dans le cadre d'une théorie de l'évolution clairement exprimée. Le buissonnement évolutif est un autre thème important développé par Gould notamment dans la Vie est belle (éditions du Seuil, 1991) et illustré par les fossiles du cambrien merveilleusement conservés dans les schistes de Burgess, qui n'étaient pas, comme on l'a d'abord cru, des invertébrés primitifs qui auraient évolué de façon linéaire vers ce que nous connaissons maintenant, mais des formes tout à fait inédites, des embranchements inconnus sans descendance actuelle. Dans l'Eventail du vivant, Gould met l'accent sur la diversité et critique la notion de progrès dans le vivant. Il s'agit là aussi de conceptions qui traversent toute son oeuvre. |
|
* Agrégée et docteur ès lettres, diplômée de philosophie et de paléontologie, Claudine Cohen est maître de conférences à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (centre Alexandre-Koyré).Elle a écrit l'article consacré à Stephen Jay Gould dans l'Encyclopedia Universalis.Elle a publié le Destin du mammouth (éditions du Seuil, 1994, 340 p., 140 F) une histoire des idées et des représentations en paléontologie. |
|
Défense de la biologie de l'évolution
|
|
Pour Darwin, c'est l'intitulé d'un congrès international qui s'est tenu début septembre à Romainville dans l'objectif de défendre la biologie de l'évolution en proie à " une obstination renaissante de la théologie " selon les deux principaux organisateurs, le philosophe, épistémologue et historien des sciences, Patrick Tort, et le généticien des populations et zoologue, Jean Génermont. Les deux chercheurs situent le danger non pas sur le terrain scientifique où " la validité globale du cadre théorique darwinien n'est plus sérieusement contestée " mais plutôt dans " les débats-spectacles organisés par de nombreux médias " et souhaitent mobiliser " la communauté des savants " pour éviter que " le public non savant " ne soit " mystifié et trahi ". Selon Patrick Tort, " ce théâtre naît aux Etats-Unis et s'exporte.(...) l'Amérique n'est pas - n'a jamais été - " entre la Bible et Darwin ". Elle est entre le créationnisme et la sociobiologie ". Dans ce contexte, " la lecture de Darwin est aujourd'hui un préalable à la sortie " du piège. Les diverses communications de ce colloque portant à la fois sur l'histoire des idées et sur des résultats scientifiques actuels de la biologie de l'évolution font l'objet d'une publication à paraître aux Presses Universitaires de France.n |