Regards Octobre 1997 - La Création

Parc de la Villette
Quand Racine rencontre le hip hop

Par Thierry Clermont


Premières " Rencontres des cultures urbaines " (danse, théâtre, musique, écriture...) au Parc de la Villette à Paris. L'occasion d'évoquer la création artistique non officielle. Et la démocratie culturelle.

Une centaine de spectacles, quelque 2 000 artistes venus de France et de l'étranger: la culture populaire issue des quartiers s'affiche un mois durant à Paris, dans le très officiel Parc de la Villette avec les premières " Rencontres des cultures urbaines ". Quelles sont les formes de la création en milieu urbain aujourd'hui: danse, théâtre, musique, arts graphiques...? Pour Laurent Dréano, ancien comédien et initiateur du projet, " cette manifestation s'inscrit dans la politique du Parc de la Villette, qui est avant tout un lieu de démocratisation culturelle. Son but est de dresser un premier état des lieux, en faisant confluer ici l'essentiel de la création artistique issue des quartiers ". Une première expérience réussie - les Rencontres nationales de danses urbaines en avril 1996 - a poussé l'équipe de La Villette à s'ouvrir à d'autres secteurs artistiques et à " montrer à des publics mélangés, tout ce foisonnement créatif ". C'est là que furent révélés au grand public les réfugiés tamouls de la compagnie New Friend S. Ces Rencontres ont servi de révélateur à nombre d'organisateurs " officiels " de spectacles qui jusque-là avaient négligé l'apport du mouvement hip hop, né il y a presque vingt ans (et dont l'expression musicale, le rap, est la forme la plus connue) dans la danse contemporaine.

La danse hip hop constitue une discipline particulière: d'une part, c'est celle qui offre la plus grande variété de métissages géographiques et culturels, d'autre part c'est un mouvement homogène et structuré qui bénéficie du soutien du Théâtre contemporain de la Danse, avec un public bien défini. Huit soirées lui sont consacrées à l'Espace Charlie Parker de la Grande Halle de la Villette, avec les dernières créations des meilleures compagnies de danses urbaines. On retrouvera donc les danseurs de Collectiv' Mouv, créé il y a douze ans, qui s'ouvre au jazz avec le Groove Gang de Julien Loureau. Après le succès de son Pilhaou Thibaou, la compagnie Montalvo-Hervieu présente un nouveau spectacle, la Mitrailleuse en état de grâce, où se mêlent les influences africaines. Autres artistes connus de la danse hip hop: Accrorap, compagnie née en 1989 dans un quartier de Saint-Priest et qui a su, au fil des ans, se renouveler en s'ouvrant à d'autres formes d'expressions. De jeunes danseurs autodidactes de Strasbourg rejoindront la compagnie professionnelle pour Echafaudage qui démontre que le hip hop peut être un moyen de valorisation et de reconstruction. Une des troupes les plus intéressantes d'aujourd'hui, Traction Avant, poursuit son travail de métissage entre break dance et buto (la danse des ombres japonaise) avec Désert, fondé sur la force et la révolte exprimées dans ces deux danses. Fondée par d'anciens de Traction Avant, la compagnie Azanie présente une oeuvre militante sur le tiers monde, inspirée de l'écrivain Frantz Fanon, les Damnés de la terre. A côté de jeunes compagnies venues de toute la France, les " Rencontres des cultures urbaines " accueilleront l'un des plus grands danseurs de hip hop, l'Allemand Storm avec son " Storm an jazzy project ". Et, dans un registre différent, les cinq Japonais de Spice qui fusionnent plusieurs styles de danse: be bop, claquettes, jazz, break, smurf et hype.

Théâtre d'intervention, projets en devenir, théâtre de rue, théâtre de proximité: la programmation théâtrale met l'accent sur des démarches artistiques axées sur le théâtre au coeur de la cité, en prise directe sur le réel et le quotidien. Un théâtre multiforme qui a la particularité de libérer des énergies et des émotions dans la fragilité et l'authenticité, à travers, ici aussi, le métissage des formes. Mais on ne trouvera pas ici de troupe vedette comme Royal de luxe, par exemple. Il s'agit de faire le point sur les démarches d'artistes et d'institutions culturelles intégrées à des projets de quartiers, sur la promotion des pratiques amateurs et sur la mise en valeur de nouvelles formes d'expressions et de langages. Il était logique que la Villette étende ces manifestations hors ses murs: outre la Grande Halle et les deux théâtres du site, des spectacles de rue sont présentés Place des Fêtes et Place Rhin et Danube, dans le XIXe arrondissement. Parmi les nombreux spectacles, on retiendra la compagnie Image Aiguë dirigée depuis plus de dix ans par Christiane Véricel. Poursuivant son travail sur les échanges pluriculturels intercommunautaires, elle présente l'Autre moitié du ciel, spectacle joué par une vingtaine d'enfants et d'adolescents de nationalités différentes, s'exprimant chacun dans leur langue d'origine. La création en avait été donnée en mai dernier à La Villette.

 
Artistes et institutions culturelles intégrés à des projets de quartier

Démarche tout aussi originale, celle de Nadine Varoutsikos et sa Compagnie Quartier Nord basée à Epinay-sur-Seine. Elle y mène un travail sur les utopies contemporaines, bâti sur la rencontre de comédiens professionnels en formation et de comédiens amateurs d'origines très diverses. Elle propose une adaptation d'un grand classique du théâtre amateur, le Cercle de craie caucasien, de Bertold Brecht, joué par des comédiens non professionnels d'Auxerre, d'Epinay-sur-Seine et d'Italie. Citons également la Troupe des Mange-cafards du Secours catholique de Grenoble avec une libre improvisation sur le thème des personnes en situation difficile (SDF, Rmistes...), le Chok Théâtre de Saint-Etienne qui présente Tabataba sur un texte de Bernard-Marie Koltès, et enfin la Compagnie Madani avec Encore heureux que l'on va vers l'an 2000 joué par des jeunes du Val Fourré et du Vieux Mantes (Mantes-la-Jolie). Dans un autre registre, signalons le Cabaret des bonimenteurs vrais d'Eugène Durif et Catherine Beau qui, depuis cinq ans, jouent sur les places publiques des sketches et des chansons sur les " petits riens " de la vie quotidienne. Autre rencontres attendues: celle de Jean Genet et du hip hop, avec Florence Meisel Gendrier qui adaptera l'Enfant criminel en compagnie des rappeurs de Positif et celle, plus inattendue, de Racine (Phèdre) et d'un groupe de rap emmené par Thomas Genari.

 
Ville-culture et développement social urbain

La programmation musicale (une vingtaine de concerts et de récitals) explore en particulier le rap, le chant choral, le raï, le jazz, le rock, le fusion, le groove et les percussions, afin de témoigner de l'éclectisme des compositions, des confrontations et des métissages. Exit donc les formes pures de rap ou de techno qui bénéficient de réseaux de distribution et de diffusion élaborés et officiels. On retiendra le groupe Evasion qui depuis une dizaine d'années rassemble six jeunes chanteuses polyglottes d'origines différentes (Italie, Portugal, Algérie et... Bretagne) qui interprètent en dix-huit langues une vaste répertoire polyphonique. On entendra également Les Figures, aboutissement d'un chantier musical dirigé par Guigou Chenevier qui a réuni huit mois durant seize musiciens venus du raï, du rock, du jazz et du rock et qui interprètent un ensemble de seize duos d'instruments. L'initiative la plus intéressante revient à l'animateur Sydney (qui a introduit et vulgarisé la culture hip hop à la télévision française il y a une quinzaine d'années) avec son " Sunday School " qui propose une sélection effectuée parmi les 120 artistes qui se sont produits pendant un an, tous les dimanches, sur la scène du Hot Brass dans le cadre de " A toi de jouer ". Durant ces Rencontres, un forum quotidien de discussions se tiendra entre les artistes et le public. Un cyberkiosque permettra l'accès aux sources documentaires et audiovisuelles centrées sur les cultures urbaines en France et à l'étranger. Chaque jour paraîtra un journal de la manifestation. Enfin, les Assises Ville-Culture feront, le 7 novembre, le point sur les retombées et les difficultés rencontrées par les acteurs des cultures urbaines dans un débat prospectif sur les relations ville-culture et sur les politiques de développement social urbain. En attendant 1998 qui devrait " institutionnaliser " ces Rencontres..

 
Grande Halle, Théâtre Paris-Villette, Théâtre International de langue française, Place des Fêtes, Place Rhin-et-Danube. Théâtre: du 16 au 26 octobre.10, 11 et 12/10: spectacles de rue. Danse: du 30/10 au 9/11. Musique: du 16/10 au 9/11. Réservation: 08 03 07 50 75. Information: 08 03 30 63 06 (1,49 F/mn). Prix des places: 100 F., tarif réduit: 60 F.

 


1. Gilles Perrault, les Jardins de l'Observatoire, éditions Fayard, 1995, réédition au Livre de Poche, 1996.Les éditions Arléa viennent de publier un passionnant entretien avec Gilles Perrault par Jean-Maurice de Montremy, intitulé le Goût du secret.

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