Regards Octobre 1997 - La Création

Collage

Par Emile Breton


Il y a des films dont on sait qu'ils laisseront une longue trace. A l'image de ces ondes suivant, toujours plus amples et plus douces, le passage d'un navire de haute mer. Par exemple, Transatlantique, de Christine Laurent. Pas seulement parce qu'il fut vu pour la première fois traversant au mois d'août la nuit de Locarno, sur l'écran géant de la " Piazza Grande ". Mais parce qu'il fait partie de ces oeuvres, à vrai dire rares et pas forcément des plus unanimement reconnues, devant lesquelles le spectateur - ou le lecteur - ne peut se défendre du sentiment de se trouver en pays de connaissance. Il y a là des hommes, des femmes qu'il n'a jamais rencontrés, des paysages lointains qu'il n'aurait même pu imaginer, puisqu'ils sont à l'opposé de l'idée que chacun se fait de l'exotique. Et pourtant, dès lors, ils vont lui appartenir. Et pour longtemps, il le sait à l'instant où le film, où le livre s'achèvent. On oubliera l'histoire qu'il raconte, on oubliera comment s'agencent les situations, le rythme du montage. Restera le souvenir de rencontres. D'un partage. C'est bien de cela qu'il s'agit avec Transatlantique. C'est que Christine Laurent qui, sur les pas d'une jeune femme à la recherche d'un amour ancien dans un pays lointain, sait très bien où elle va, n'est pas de ces cinéastes-guides omniscients, qui tiennent par la main le spectateur. L'héroïne dans sa quête, le film dans sa démarche, le spectateur dans l'attention qu'il doit prêter à ce qui advient devant lui, là sur l'écran, vont du même pas. Ils découvrent ensemble une ville, Montevideo, capitale de l'Uruguay, qui n'a rien de ce qu'en laissaient attendre les cartes postales et des gens, de passage ou échoués là, entre l'Atlantique et le rio de La Plata. Découverte toute fragmentaire, à petites approches et non sans repentirs, car rien ni personne n'est ce ou celui qu'on pensait d'abord qu'il pouvait être, chacun gardant sa part de mystère dans ce film qui commence dans la lumière plate d'une plage au sable éteint où sort de l'eau un homme dont on ne saura que bien plus tard ce qui lui est arrivé peu avant. Ce n'est pas souci de ménager un " suspens" mais respect du spectateur. Façon toute simple de dire que la réalisatrice ne se donne pas le droit d'en savoir plus que lui. Ainsi pourra-t-il entrer dans le film autrement que si une lecture lui avait été d'entrée imposée. Cette quête sera la sienne. Et c'est peu à peu, un mot attrapé dans une conversation, le passage d'un lieu à un autre par une rue déjà connue, qu'il entrera dans ce pays. Une découverte en profondeur, dont la moins importante sans doute n'est pas celle qui s'attache à la signification du mot " disparition ", dans un pays sortant de la dictature. Il suffit d'une rencontre de deux hommes à un carrefour pour que surgisse le passé. Cela sans vaine phrase, ni démonstration. Transatlantique, qui a l'air, comme ça, de s'être fait, et donc de pouvoir se lire à fleur de peau, de sensibilité, est un film dans lequel chacun peut entrer assez profondément pour en découvrir toutes les résonances. Même celles, politiques, qui ne furent pourtant qu'à peine esquissées, comme sans y prendre autrement garde, dans le cours du récit. C'est cela, la richesse d'une oeuvre.

Traces plus lointaines encore, ce sont celles que Michel Crépu, dans une écriture comme joueuse, qui ne craint pas la familiarité, s'attache à remonter dans un essai qui vient de paraître (chez Grasset) le Tombeau de Bossuet. L'écriture joueuse et les oraisons funèbres de celui qui enterra les grands du dix-septième siècle, ça peut paraître jurer un peu, comme une sorte d'inconséquence. Ou, pire, passer pour une de ces tentatives " d'écrire jeune " aux fins de rafraîchir un classique. Rien de cela. Michel Crépu connaît les risques de l'entreprise, lui qui d'entrée écrit: " Bossuet est notre antipode absolu. Le lire, c'est donc faire le plus long voyage. Un comédien récitait naguère, dans une petite salle, le "Sermon du mauvais riche". Prononcé voici trois siècles devant le Roi, ce sermon arrivait aux oreilles des spectateurs comme l'on eût fait entendre à un auditoire choisi pour la circonstance les sons inouïs d'un ancien rituel mandchou." Aussi bien, est-ce justement par l'écriture d'abord qu'il aborde ce " grand mort " venu d'un autre monde. Des antipodes, dit-il, convoquant au fil du livre à son chevet Chateaubriand et Saint-Simon, Proust et Poussin, le peintre de l'Arcadie et de la mort marquant de sa présence la paix d'une campagne verte. Sa famille, quoi. Rien n'est plus juste. Quiconque, à un moment de sa vie, est allé s'approvisionner à l'une de ces sources, sait que Bossuet, même s'il ne l'a guère fréquenté, est de cette trempe d'hommes qui, de "mémoires d'outre-tombe" en "recherche du temps perdu" ont écrit, parlé contre ce temps. Contre la mort." J'entre dans la vie avec la loi d'en sortir, je viens faire mon personnage, je viens me montrer comme les autres; après il faudra disparaître. J'en vois passer devant moi, d'autres me verront passer... Je ne suis venu que pour faire nombre, encore n'avait-on que faire de moi; et la comédie ne se serait pas moins bien jouée, quand je serais resté derrière le théâtre " a écrit à vingt et un ans Bossuet dans un Fragment sur la brièveté de la vie que cite Michel Crépu. Voilà. Cela n'était pas un " compte rendu " de ce Tombeau pour Bossuet, mais un besoin de partager ce livre, de donner envie de le lire, et par lui de rouvrir Bossuet." Tout dans cette écriture est en effet loi d'équilibre, cadence, rythme, souffle et voix " écrit Michel Crépu. Une élégance - et l'on peut dire un savoir-vivre puisqu'il s'agit de la mort - qui nous manque plutôt, aujourd'hui. Et, si Philippe Sollers peut écrire, à propos de la mort de lady Diana (le Nouvel Observateur du 4 au 10 septembre): " Je me dis alors que la mauvaise littérature est une substance increvable qu'on déverse à gros bouillons sur tous les cas gênants ", c'est que le temps est venu de revenir à " l'Oraison funèbre de Henriette-Anne d'Angleterre, duchesse d'Orléans " que Bossuet prononça le 21 août 1670.

Il sourd un érotisme serein, comme libéré par l'âge, des très brefs poèmes du court recueil que vient de publier Jean Todrani aux éditions Comp'Act Sudor Facil. On les lit vite. On les relira, à haute voix peut-être parce que la musique douce qui lie ces mots n'a pas, on le sait, tout livré de ce qu'il faut entendre de la vie à laquelle ils s'alimentent, toute la vie déjà longue d'un homme qui ne cessera d'aimer. Ils se suivent en quatre volées: " Jours safran ", " Lettre du ponant ", " Nos années " et " Sudor facil ". Dès le début, le ton est donné, d'une mélancolie qui ne s'exhibe pas. Ainsi: " ARCHES FINISSANT/signes de proue/colonies/histoire en nacelle/mais dernier soupir d'église./ Privés de temps/assis au trottoir/ils regardent aller/les jours insensés/et, des heures, l'anneau disjoint./Lisses alors,/miroitants,/les cheveux serrés/disent la douceur des cuisses ". Ou encore, deux pages plus loin: " ILS S'EN VONT/caressent un peu/le bois - puis/une à une s'éteignent les fleurs de langue./L'amont perdu/rien n'ira/sauf ce lit/convoité/qui nous calme/de dieu ". On ne va pas tout citer. On aimerait pourtant, tellement elle est tendue à vibrer, cette écriture douce à l'oreille, et pourtant dégraissée jusqu'à l'os. Car c'est dans l'acte même d'écrire aujourd'hui, dans l'urgence de ce qui va venir que le poète recommence l'amour. Encore une citation: " LE BRAS S'ALLONGE/et la page/le corps/le magnifique/va faire/son chemin d'épines./Gibier vêtu/que les mots dépouillent." Difficile ici de ne pas penser à ces Dessins érotiques de Rodin publiés en 1987 par Gallimard, que le peintre avait exécutés au début du siècle, la soixantaine venue. Parlant de cette jubilante sublimation par le dessin, Alain Kirili écrivait dans sa préface: " Quel dialogue entre le crayon prolongement du corps et ces sexes entrouverts."

 


1. Gilles Perrault, les Jardins de l'Observatoire, éditions Fayard, 1995, réédition au Livre de Poche, 1996.Les éditions Arléa viennent de publier un passionnant entretien avec Gilles Perrault par Jean-Maurice de Montremy, intitulé le Goût du secret.

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