Regards Octobre 1997 - La Création

Littérature
Apprentissage de l'horreur

Par Hervé Delouche


La rentrée littéraire est à facettes multiples de sujets, de cadres, d'époques. L'une d'entre elles éclaire la Guerre de 40, l'occupation, les persécutions, les humiliations. Mémoires en jeu, enjeux de mémoire.

Pour Viviane Forrester, née Dreyfus, tout commence à basculer en ce mois d'avril 1940 où il faut quitter Paris occupé et cette maison de l'avenue Foch où vécut Debussy. Viviane a quatorze ans; elle piaffe de découvrir d'autres univers que les réceptions dans ces salons bourgeois du XVIe à la douceur trop lourde. La route de l'exode la tire de l'ennui d'un quotidien encombrant; et déjà ses yeux s'ouvrent sur des drames, non pas ceux qu'elle et sa soeur jouaient hier encore sur le perron de leur demeure, mais bien de chair et d'os: ce sont les soldats sans armée de la débâcle que croise l'automobile familiale, " blêmes, chiffonnés, trébuchant vers le sud par groupes effilochés et se faufilant, parallèles aux civils, sans se mêler à eux.[...] On eût dit des fantômes, ils semblaient très lointains ". Un autre monde - et Viviane Forrester, qui raconte dans ce livre une jeunesse plongée dans la tourmente de la guerre, sait à merveille évoquer les moments gravés dans sa mémoire, avec un mélange d'humour et d'émotion, de colère aussi. Ainsi, lorsque Paul-Frédéric, cousin du père de Viviane, capitaine en fuite mais avec panache, méditant sa revanche, " elliptique et farouche, seul face à Hitler ", gifle un soldat qui lui demande que faire et où aller, en s'exclamant: " Pas réglementaire. Débraillé. Un affront à la France ! "

 
Des trains, des wagons, des convois et la mort en toile de fond

Tandis que les Dreyfus, et la masse avec eux, applaudissent à la venue de Pétain, les lois d'épuration raciale ont commencé à fonctionner." Pour nous avoir, on insistait beaucoup. On nous réclamait à Treblinka, on nous attendait à Birkenau, on nous espérait à Auschwitz, on nous désirait à Dora, on comptait sur nous à Dachau. A Sobibor, à Mauthausen, Theresienstadt, on avait du mal à se passer de nous." Le nom de ces lieux, on n'en parle pas encore. Un temps encore, une fausse insouciance reste de mise. Les Dreyfus ont toujours " des domestiques, des voiliers et des foulards Hermès " et vivent comme s'ils n'étaient pas des parias. A contrario, Viviane sort de l'adolescence à toute vitesse. Elle qui attend une réponse à la fièvre qui l'habite connaît la passion et voit la mort en face. Elle est professeur sans diplôme et résistante sans le savoir. Mais l'illusion ne dure pas. Les nazis, activement secondés par la milice et la police française, remplacent bientôt les occupants italiens dans ces douces cités des Alpes-Maritimes où les Dreyfus se sont réfugiés: la politique antisémite peut alors battre son plein. Unique recours: la fuite vers les Pyrénées, pour tenter de passer la frontière espagnole. Tandis que l'auteur nous emmène avec elle dans le train qui part de Cannes, vers la vie ou peut-être la mort, elle évoque en parallèle d'autres wagons, d'autres convois, d'autres destinations, dans une page inspirée de touches personnelles qui parvient à dire l'horreur: " On aurait ouvert les portières. Nous serions descendus... Les cris, le fouet, la nudité, les chiens, la porcherie. Chacun de nous eût assisté à ce qui arrivait aux autres. Ma petite soeur si jolie, blonde et grave, mon père enfantin qui n'aurait pas supplié, ni eu de gestes affolés. Il n'aurait pas souillé devant nous l'image du monde qu'il avait cru nous donner. Et maman, comprenant tout; Schweinkopf à la bouche, son cyanure à la main, dont elle eût ignoré qu'il était éventé. J'espère qu'elle n'aurait pas attendu le dernier instant, qu'elle se serait jetée sur eux, les aurait insultés, nous aurait crié d'en faire autant. Personne ne l'aurait jamais su. Nous serions morts en tas. Pas un ongle, pas un souffle, pas un mot, pas une dent dont on se fût souvenu." A travers cette chronique familiale, tendre mais lucide, sous l'Occupation, Viviane Forrester réussit cette prouesse d'un récit contre l'oubli et les omissions, un récit où le souvenir des infamies d'hier ne fait pas oublier celles d'aujourd'hui. Cette attention aux exclus de chaque époque, l'auteur de l'Horreur économique la résume en ces mots, à l'occasion d'un récent passage à Marseille: " Tout autour (du Vieux Port) d'autres parias traînaient, des Arabes, cette fois. On les disait agressifs, envahisseurs, on nous avait dit corrupteurs." On comprendra que la lecture de ce beau livre de mémoire, dont c'est la réédition, nous semble aujourd'hui indispensable.

Dans les Jardins de l'Observatoire (1), Gilles Perrault soulignait l'importance dans sa vie de l'année 1943, " le plus noir de l'Occupation ". Au fil de ses souvenirs de péripéties provoquant frayeur ou enthousiasme, on trouvait cette réflexion: " Cette guerre si romanesque, je pense parfois qu'elle épuise le roman." Elle ne l'a pas épuisé, même et surtout pour les plus jeunes.1943, justement, c'est l'année de naissance de Jacques-Pierre Amette, quelques mois avant les terribles bombardements qui brûlèrent Caen. Une plaie ouverte dans la ville et chez ses habitants. Savoir ce qu'il y avait avant, ce que fut la vie dans ces années de guerre et le chantier qui s'ensuivit, c'est ce que fait l'auteur à travers les réminiscences de Gabrielle, vieille dame qui se penche sur son passé. Descendue à l'hôtel des Deux Léopards (le lieu des souvenirs donne son nom au roman) à la veille du vernissage d'une rétrospective de son oeuvre picturale, Gabrielle interroge l'Histoire en évoquant sa jeunesse dans cette ville normande. Des figures réapparaissent, certaines disparues à jamais sous les ruines comme Clotilde, l'amie si chérie avec qui Gabrielle partagea les impertinences de l'adolescence et qui n'a pas cessé de marcher à ses côtés.; d'autres que la réalité a remodelées comme Henry, alors germanophile et compagnon d'un sous-lieutenant de la Wehrmacht, aujourd'hui reconstructeur de la ville, notable envié et incontournable, avec qui les rapports conservent une troublante ambiguïté. Et bien sûr Hans Balda, l'officier précité, jeune occupant pacifiste et cultivé rentré en Allemagne pour y ouvrir un cabinet de psychanalyste - ce qui nous vaut, au travers des déambulations dans le passé de Gabrielle, de belles pages sur le Berlin du début des années 50. La mémoire dans les Deux Léopards, récit mélancolique et intimiste qui, petit à petit, prend possession du lecteur, n'est pas affaire de chronologie strictement agencée ou de grandes dates revisitées; elle passe par les méandres du souvenir, par le dévoilement de fonds enfouis, par l'évocation d'événements insignifiants de la vie, ceux qui souvent révèlent le plus de vérité. Toute autre est la démarche littéraire de Marc Lambron. Une introduction brillamment dilettante nous prépare au vif de ce que sera le sujet de son roman, 1941. Eté 1978: sur fond de musique punk et de soirées au Palace, une histoire d'amour se tisse puis s'éloigne; elle laisse la place à une passion d'un autre ordre, celle du narrateur pour les parents de son ex-amante. Elle l'amène à questionner le mari, Pierre Bordeaux, ambassadeur renommé et gaulliste historique, sur ses activités pendant cette guerre. Ainsi est introduit le " long fragment de mémoires " qui constitue ce roman. On suit pas à pas le jeune diplomate appelé à Vichy pour être attaché civil au cabinet du maréchal Pétain, et qui choisit de travailler pour Londres en un moment où la France ressemble à " un paysage d'automne ". Les portraits si justement dessinés de ceux qui fréquentent l'hôtel du Parc, QG du Maréchal, et ses alentours, le récit des luttes de factions dans cette ville thermale qui prend souvent des allures de décor d'opérette, tout est restitué avec un époustouflant souci du détail qui s'insère dans un récit alerte et élégant, discrètement ironique, mais où la passion surgit quand il s'agit d'évoquer la rencontre de Bordeaux avec Carla Lengyel, le contact de la Résistance qui sera l'amour de sa vie, un amour partagé.1941, s'il est sous couvert de fiction une chronique historique remarquable, garde aussi dans ses dernières pages une ardeur intacte. Si l'Histoire a tranché, le passé n'est pas pour autant exonéré. C'est ce qu'écrit l'ambassadeur dans ses derniers feuillets: " Il est une considération dont je ne me défais pas, jusque dans la tristesse d'avoir à la supporter - car c'était mon histoire, et ce fut mon pays: Vichy est inexpiable dans les yeux de l'étranger qui croyait à la France, dans les yeux de celui qui était venu pour trouver l'asile et en est reparti entre deux gendarmes pour mourir."

 
Au coeur d'un moment d'histoire inexpiable

Ce moment d'histoire inexpiable, ce passé qui ne passe pas, on les retrouve, sous une forme bien différente mais avec tout autant de puissance, dans la Compagnie des spectres de Lydie Salvayre. Son point de départ - la visite d'un huissier - est d'apparence anodine, ou plutôt il marque le récit du sceau de cette terreur quotidienne et banale qui vient saisir, dans tous les sens du terme, les laissés-pour-compte d'un libéralisme avancé. Alors que la jeune fille de dix-neuf ans, également narratrice, qui accueille l'huissier fait des pieds et des mains et surtout des discours pour amadouer le serviteur zélé de l'Etat (mais sans âme), tout bascule dès la première page lorsque sa mère recluse sort de sa chambre en furie et interpelle l'homme de loi d'un vigoureux: " C'est Darnand qui t'envoie ? " Commence alors autour de l'inébranlable maître Echinard (dont on lira par ailleurs, sous la plume du même auteur, le savoureux Quelques conseils utiles aux élèves huissiers, aux éditions Verticales) une folle sarabande entre la mère, dont la pendule mentale s'est arrêtée en 1943, lorsque son frère fut assassiné par la Milice, et qui, depuis, voit partout la main des hommes de Bousquet et Pétain, et la fille qui souffre d'une adolescence délaissée, de l'incessant rabâchage d'un passé chaque jour enrichi de nouvelles anecdotes et de nouveaux délires. Une fille qui sait aussi que derrière la folie maternelle se cache aussi une forme de raison et de lucidité, et qu'il n'est peut-être pas tout à fait insensé de proclamer que " l'or corrompt la justice et fait fléchir la loi " et que " tandis que la masse des humains abrutie, incurieuse, continue comme si de rien n'était de s'étourdir et de s'entre-tuer avec enthousiasme, le monde, ma chérie, court à sa perte, Putain, Darnand et ses séides sont présents sur tous les fronts, ils triomphent..." Monologue d'une extraordinaire richesse de vocabulaire, alternant avec virtuosité les niveaux de langage (on passe de paraphrases d'auteurs grecs classiques à un argot moderne des plus crus), la Compagnie des spectres, qu'anime un corrosif humour noir, est aussi un bel hommage, drôle et grave, à la parole, au discours de ceux qui souffrent ou ont souffert. Tragédie et comédie s'y rejoignent et, après la Médaille ou la Puissance des mouches qui nous l'avaient fait aimer, on sait, avec ce roman, que Lydie Salvayre est de ces écrivains qui comptent et dont chaque nouveau texte sera un bonheur de lecture.n H. D.

 
Viviane Forrester, Ce soir, après la guerre, Fayard, 238 p.

 
Jacques-Pierre Amette, les Deux Léopards, Le Seuil, 270 p., 110 F

 
Marc Lambron, 1941, Grasset, 410 p, 135 F Lydie Salvayre, la Compagnie des spectres, Le Seuil, 190 p., 98 F

 


1. Gilles Perrault, les Jardins de l'Observatoire, éditions Fayard, 1995, réédition au Livre de Poche, 1996.Les éditions Arléa viennent de publier un passionnant entretien avec Gilles Perrault par Jean-Maurice de Montremy, intitulé le Goût du secret.

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