Regards Octobre 1997 - La Cité

Eclairage école
Diplômes, tel père tel fils

Par Claudine Ludwig


Entretien avec Dominique Goux *
Voir aussi Le meilleur de la langue

L'INSEE démontre l'origine plus culturelle et moins socio-économique des inégalités scolaires. Les écarts persistent en dépit de la démocratisation de l'école.

 
Dans un système scolaire de plus en plus complexe, le niveau général des diplômes obtenus est en progression constante. Pour autant, peut-on parler de démocratisation de l'école ?

 
Dominique Goux : Paradoxalement, l'école s'est démocratisée, sans pour autant que les inégalités ne se réduisent. Au cours des dernières décennies, l'école s'est ouverte à des milieux qui jusqu'alors en étaient pour ainsi dire exclus. Dans les années soixante-dix, les trois quarts des enfants d'employés, d'ouvriers et d'agriculteurs ne dépassaient pas le certificat d'études. Aujourd'hui, ils obtiennent dans leur majorité au moins un diplôme de l'enseignement professionnel ou encore leur baccalauréat. Cependant, dans le même temps, l'ouverture du système scolaire a bénéficié aussi aux enfants d'origine plus défavorisée. Plus de la moitié des enfants de cadres et de chefs d'entreprise suivent désormais des études supérieures, contre moins d'un tiers au début des années soixante-dix. Au total, le niveau de formation s'est considérablement élevé au fil des générations et tous les enfants ont dorénavant la possibilité d'accéder aux diplômes les plus élevés, quelle que soit leur origine: en cela, l'école s'est démocratisée. Pour autant, les classements ont peu changé. Si l'on compare la réussite scolaire des enfants de cadres à celle des enfants d'ouvriers, les écarts sont toujours aussi grands qu'au début des années soixante-dix. Par exemple, si l'on prend au hasard un enfant de cadre et un enfant d'ouvrier ou d'employé, la probabilité pour que le premier quitte l'école mieux diplômé que le second est environ sept fois plus élevée que la probabilité inverse, c'est-à-dire que l'enfant d'ouvrier termine l'école plus diplômé que l'enfant de cadre. C'était déjà le cas il y a vingt-cinq ans.

 
Vos travaux confortent des études antérieures sur l'influence de milieu socio-culturel dans la réussite scolaire des enfants. Vous semblez considérer que dans ce processus l'influence du niveau culturel prédomine sur celle du niveau économique. En quoi ?

 
D. G.: Les mécanismes expliquant les inégalités devant l'école sont à la fois socio-économiques (les familles aisées peuvent payer plus longtemps des études à leurs enfants) et culturelles (les familles cultivées peuvent plus facilement aider leurs enfants dans leur travail scolaire). Aujourd'hui, les inégalités de réussite entre les enfants reflètent avant tout les inégalités de niveau scolaire de leurs parents. En tendance, les inégalités sont même de plus en plus d'origine culturelle et de moins en moins d'origine socio-économique. En d'autres termes, au cours de vingt dernières années, le lien entre le diplôme du père et le diplôme de l'enfant s'est plutôt renforcé tandis que le lien entre le métier du père, son statut social et ses revenus, et le diplôme de l'enfant se serait plutôt desserré. Concrètement, l'influence croissante du niveau culturel sur la réussite scolaire serait à rapprocher de l'allongement des cursus scolaires et de l'augmentation des moments où se décide l'orientation. La connaissance des stratégies d'orientation, la capacité à aider les enfants à réussir leurs examens deviendraient de plus en plus déterminantes dans la construction des inégalités.

 
En quoi peut-on dire que, au-delà de l'école, le devenir social porte longtemps la marque de l'origine sociale, culturelle, économique ?

 
D. G.: Nos analyses montrent que les inégalités de destinées sociales entre personnes issues de milieux différents ne se forgent pas seulement à l'école. Elles se construisent également tout au long de la carrière professionnelle. Deux personnes disposant du même diplôme n'ont pas la même destinée sociale: les individus ont une tendance assez nette à reproduire la situation sociale de leurs parents. Par exemple, à diplôme égal, les situations sociales des enfants de cadres et celles des enfants de non-cadres reproduisent beaucoup plus fréquemment celles de leurs parents qu'elles ne les inversent. En outre, l'influence du diplôme a tendance à diminuer en cours de carrière, au profit de celle du milieu d'origine.

 


* Chercheuse au département des études d'ensemble de l'INSEE, co-auteur du rapport Mobilité sociale: la part de l'hérédité et de la formation, Economie et statistiques, n° 306, juin 1997.

retour

 


Le meilleur de la langue


Contrairement à une idée répandue, l'échec scolaire ne serait pas essentiellement dû à un déficit du langage mais à la façon dont l'individu l'utilise. C'est ce que montre cet ouvrage qui, analyses et exemples à l'appui, nous amène à comprendre que la pratique langagière s'inscrit très directement dans les rapports sociaux. La construction de ces derniers est complexe, elle dépend notamment de l'histoire de chacun; elle est liée à maintes interactions qui débouchent finalement sur le sens que le " locuteur " donne à la communication et à son objet. Ainsi, des directions sont mises en perspectives pour redonner vie aux pratiques linguistiques orales ou écrites. En effet, et empiriquement plus d'un enseignant en a fait l'expérience, l'enseignement de la langue qui se prend pour sa propre fin reste formel et au bout du compte restreint la primordiale question du sens. Car une pratique langagière véritable produit un rapport au monde, une pensée et un faire; elle est indispensable pour s'approprier les savoirs, qu'ils soient scolaires ou non. Le terrain ainsi défriché, il reste à en définir les implications pratiques: ce n'est pas l'objet de l'étude, mais une porte est largement ouverte.n D. C.

Elisabeth Bautier, Pratiques langagières, pratiques sociales, l'Harmattan, septembre 1996.

Par Denis Cadenel

retour