Regards Octobre 1997 - La Cité

Approches
La propriété dans tous ses états

Par Francette Lazard *


Cette phrase du XXIXe Congrès du PCF: " C'est dans les réalités contradictoires du présent qu'émergent les matériaux de construction de l'avenir " s'applique parfaitement au débat actuel sur la propriété.

La question de la propriété, qui fut pendant près d'un siècle au centre de l'antagonisme entre capital et travail, semblait depuis bien des années gommée du champ des confrontations d'idées. Comme si le fameux spectre s'était évanoui... Et voilà que les discussions reprennent vie à propos du mode d'appropriation. Public, privé, national, social, collectif: face aux prétentions hégémoniques des marchés financiers, comment répondre aux défis de l'époque, aux besoins des individus, des nations, de l'humanité tout entière ? Avec quels modes d'appropriation, quels pouvoirs d'intervention ?

La vivacité de cette discussion est un signe des temps. Un bon signe ! Les questions les plus immédiates, posées à chaud dans une conjoncture politique imprévue et inédite, mettent en évidence des enjeux qui touchent à la transformation effective des rapports sociaux et humains. Autrement dit, à leur révolution.

Ce sont précisément ces défis qui incitent le PCF à aller à la découverte d'un communisme en prise directe sur les contradictions qui déchirent notre société.

 
Du collectivisme au " seuil " de nationalisation...

La façon d'appréhender une question sensible comme celle de la propriété est à cet égard très significative du sens et de la portée de la mutation communiste...et du contresens des commentaires qui ne voient d'alternative qu'entre dogmes et abandons !

Pour le jeune Parti communiste des années 1920/30, la cause semble entendue. Avec la dictature du prolétariat, le parti d'avant-garde fera prévaloir, contre la résistance des possédants et contre toutes les dérives réformistes, l'appropriation collective des moyens de production et d'échange. Le modèle soviétique va d'emblée et durablement le conduire à la confusion du collectivisme et de l'étatisme. D'autant plus facilement que la culture étatique est elle-même fortement ancrée dans le terreau national français. La rupture avec la pensée social-démocrate de l'époque se veut franche et nette. Tout un pan de la culture ouvrière et progressiste est assimilé au réformisme: mutuelles, associations, bourses, coopératives. Il en va de même, au début des années 30, de l'idée de nationalisation. Du Front populaire à la Libération, une remarquable créativité politique permet au PCF de débloquer sa capacité d'initiative. Tout en continuant d'affirmer son identité communiste dans le système de référence du modèle soviétique, il concentre toutes ses forces et ses efforts d'élaboration politique sur les initiatives immédiates à prendre pour réussir le rassemblement antifasciste, avant, puis dans la Résistance. Il sait alors saisir et promouvoir l'idée de nationalisation dans une large perspective démocratique de libération nationale.

Les grandes avancées de l'après-guerre en France, constitutive du meilleur de la société française contemporaine, portent la marque de cet apport communiste. Dans les conditions et les rapports de force de l'époque, malgré la différence des visions de l'avenir, le PCF sait favoriser la rencontre, conflictuelle mais effective, avec les conceptions gaullistes de la primauté de l'Etat comme avec la visée socialiste d'un Etat régulant les excès du capitalisme.

L'originalité de l'exceptionnel acquis démocratique des secteurs et services publics à la française s'enracine dans cette rencontre. En même temps, la crainte des milieux dirigeants d'alors devant la montée en puissance du monde du travail se conjugue à la crainte communiste des dérives réformistes pour laisser dans une large part en friche les potentiels d'intervention et de prise de responsabilité des salariés dans tous les domaines de la gestion des entreprises publiques.

Cette mise en friche sera durable. Après les fractures et les blocages staliniens des années cinquante, le PCF des années 1960/70 tarde à dégager sa vision du projet de société communiste d'un modèle soviétique étouffé dans la sclérose étatique. Il se lance à fond dans la démarche du " programme commun " à partir du système notionnel " d'étape démocratique " mis en place à la Libération. Les projecteurs sont braqués sur l'idée d'un " seuil " de nationalisations permettant de " briser " le mécanisme unissant les " monopoles " à l'Etat, et d'imposer, par acte d'appropriation étatique, les choix industriels et sociaux du gouvernement. La montée après 1968 d'un anti-étatisme nourri d'anti-soviétisme semble faire obstacle à la réalisation de l'union autour du programme commun. Elle nourrit la méfiance du PCF contre les aspirations à l'autogestion, assimilées à un réformisme de gauche. Ce n'est qu'à la fin des années soixante-dix que le PCF s'engage dans de nouvelles élaborations sur la portée révolutionnaire de l'autogestion et sur les contenus d'une intervention effective dans les gestions. Une bonne décennie plus tard, sa mutation prend corps dans un projet de société construit dans et par la promotion de la capacité d'intervention des individus...

 
L'étatisme en échec, l'ultralibéralisme en question

Le triomphalisme de l'ultralibéralisme marque les années 80. Le collectivisme étatique s'écroule à l'Est. En France, la prééminence, érigée en politique d'Etat, des finalités du capital financier fragilise et sape l'originalité d'un secteur public pourtant largement étendu. Les idées et les repères se brouillent. Le mode d'appropriation capitaliste conditionne-t-il la modernité et l'efficacité ? La loi des marchés financiers, les privatisations semblent s'imposer comme une nécessité naturelle, à contrario des " archaïsmes idéologiques ". La diffusion de la propriété des biens personnels, du logement, comme les formes de plus en plus sophistiquées de l'épargne ne nourrissent-elle pas les vieux leurres d'un capitalisme " pour tous " ? Bulletin météo, bulletin boursier toutes les heures, tel irait l'ordre quotidien du monde, entre fatalité et désastres, également hors de portée de l'intervention humaine...

Comment se passionner, s'affronter dès lors que l'appropriation publique semble un frein à la modernité, les privatisations un stimulant ? Les débats sur la " propriété " auraient-ils quitté la scène de l'histoire ?

Nous n'en sommes plus là ! La question du mode d'appropriation émerge aujourd'hui d'une façon tout à fait inédite. Les interrogations montent en puissance sur les finalités des choix de société, des choix de gestion et des rapports sociaux eux-mêmes. Les réalités contradictoires du présent révèlent d'immenses défis, nourrissent doutes et interrogations, incitent à s'avancer sur de nouveaux chantiers. La capacité d'élaboration suppose un grand effort de connaissance pour mieux connaître et comprendre les évolutions récentes des modes d'appropriation. Qui possède quoi aujourd'hui, dans quelles finalités ? Comment faire face aux impératifs de mondialisation sans céder aux logiques de guerre économique, en contraignant au recul les milieux financiers dominants ? Comment répondre aux immenses besoins de financement, d'emploi, de formation ?

Des problèmes sans précédent nés de la révolution informationnelle confirment à quel point l'époque appelle à la créativité. L'essor fulgurant du réseau Internet, par exemple, rend tangibles les limites des règles du marché et la nécessité, comme la possibilité, d'inventer de nouvelles relations de partage et de coopération. Les milieux financiers s'en inquiètent, cherchent à trouver des parades pour perpétuer leurs normes. La mise en échec récente des tentatives de marchandisation du génome humain confirme les potentiels de rassemblement possibles pour de nouveaux modes d'appropriation liés à de nouveaux rapports sociaux.

D'une façon absolument inédite, les aspirations les plus personnelles à une vie digne, juste et libre recoupent les exigences les plus hautes d'un développement humain préservant pour les générations futures le patrimoine commun de l'humanité.

La question de nouveaux modes d'appropriation des avoirs, des savoirs et des pouvoirs se pose comme jamais. L'exigence d'une appropriation sociale ambitieuse dans et par sa capacité d'innovation monte comme un grand impératif historique à l'ordre du jour, en ce seuil du XXIe siècle. Comment pourrait-on la renvoyer au musée des nostalgies " idéologiques "? Comme si les tenants d'une rentabilité financière érigée en dogme ne menaient pas la bataille des idées à grande échelle et avec de puissants moyens !

Déjà, une expérience nouvelle s'accumule. L'évidence des ravages, des fractures, des gâchis engendrés par le règne débridé des grands opérateurs financiers relance, sur une échelle imprévue, les confrontations sur les projets de société possibles.

La mutation communiste sera-t-elle au rendez-vous de la recherche citoyenne d'une efficacité sociale nouvelle ?

 
L'appropriation des avoirs, des pouvoirs, des savoirs: un processus en chantiers

Dans la mise en chantier qui s'amorce, nous en sommes aux prémices !

Le tout récent congrès du PCF, fin 1996, a pour la première fois lancé le débat sur la différenciation des modes d'appropriation dans un processus de dépassement effectif du capitalisme. Sortir des formules, appréhender les contradictions dans leur mouvement, diversifier les approches dans la dynamique des possibles, des conflits, des expériences, innover en explorant...

Nationalisation et rôle moteur du secteur public, mixité, association, partage, mise en commun, mutualisation, coproduction, souveraineté nationale et coopération, du local au mondial: la gamme d'un processus de conquêtes enracinées dans la richesse du terreau national s'enrichira sans aucun doute par la concrétisation d'initiatives citoyennes multiples.

Le communisme français inscrit sa mutation dans l'histoire séculaire des efforts du monde du travail pour promouvoir l'association, l'émancipation et la solidarité humaine.

A partir des acquis, un immense effort s'impose à travers luttes et confrontations pour appréhender tout ce qui est en jeu aujourd'hui dans l'exigence d'appropriation sociale. Cet effort s'inscrit dans la durée, incite à l'activité plurielle de connaissance, de débats, d'échanges d'expériences et d'idées (1).

Qui avance tâtonne ? Encore une fois, c'est bon signe ! Car les pistes proposées ouvrent avec ambition la perspective du projet communiste d'aujourd'hui: créer et développer une dynamique d'intervention citoyenne dans toutes les sphères de l'activité sociale, créer et développer une dynamique de coopération, de partage, d'association permettant de mobiliser les pouvoirs, les savoirs et les ressources nécessaires face aux enjeux actuels.

La propriété dans tous ses états...la visée communiste se confronte aux impératifs du présent.n F. L.

 


1. Cf.le séminaire sur la " propriété " ouvert en partenariat avec Espaces Marx et le cercle Condorcet de Paris.

* Membre du Comité national du PCF et de la direction d'Espaces Marx.

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