Regards Octobre 1997 - La Cité

Politique
Le temps des paradoxes

Par Françoise Amossé


Entretien avec Sylviane Ainardi *

Les sondages, en général, indiquent que les Français ont une bonne opinion du gouvernement Jospin. La cote personnelle de Robert Hue monte également. Comment interprétez-vous cette situation ?

 
Sylviane Ainardi : Les électeurs qui ont porté la gauche au pouvoir ont exprimé une réelle volonté de pluralisme. Lors de leur consultation interne sur l'opportunité d'entrer ou non au gouvernement, les communistes ont eux-mêmes relayé cette aspiration populaire. Si bien qu'aujourd'hui encore s'expriment trois sujets de satisfaction: avoir bel et bien battu la droite; voir s'installer cette majorité de gauche plurielle; satisfaction, enfin, de la politique qu'elle entame. Cela dit, les prémisses d'une situation plus contrastée se font jour. Des interrogations naissent. C'est le cas après la décision du gouvernement de ne plus verser les allocations familiales aux familles gagnant 25 000 F par mois ou concernant le Smic. Faut-il s'en étonner ou considérer qu'émerge là tout ce que cette situation inédite a de contradictoire ? Le fond demeure, plus que jamais, celui d'une immense attente qui nous conforte dans notre appréciation: il y a urgence à promouvoir une politique neuve qui ait pour seul souci celui des individus et de leur avenir. La France en a les moyens. En ce moment, les 35 heures sans diminution de salaires peuvent contribuer par les emplois ainsi créés à résorber significativement le chômage. En ce moment encore, la France a besoin, non pas que ces services publics soient démantelés, mais qu'ils soient redynamisés, modernisés, démocratisés. C'est dans cet esprit que nous avons donné notre opinion devant le pays, et dans toutes les instances auxquelles nous participons. Des problèmes complexes sont cependant posés qui demandent des réponses neuves dans de nombreux domaines, dont celui des entreprises du secteur et du service publics. Nous avons l'expérience d'entreprises publiques dont le capital a été " ouvert " au capital privé. Il ne faut pas sous-estimer le risque d'ouvertures de ce genre. Il ne faut pas non plus se priver de débattre, d'imaginer d'autres solutions pour des alternatives inédites. Les débats doivent être larges, poussés le plus loin possible. Il est évident que dans la situation actuelle tous les services publics ne sont pas dans la même situation: la mise sur le marché boursier de 20% du capital de France Télécom est très dangereuse, néfaste pour l'avenir du service public.

 
Il existe déjà un certain nombre de dossiers sur lesquels il semble qu'aucun débat ne soit désiré. Le gouvernement prend à vitesse grand V des mesures structurelles importantes. Ne pensez-vous pas être déjà " squeezés " dans votre démarche ?

 
S. A.: C'est à nous de prendre l'initiative sur ce terrain, d'autant que nous estimons incontournable la dimension démocratique. Cela dit, nous n'avons pas a priori réponse à tout. Il existe manifestement sur tous les sujets maintes propositions. Ainsi, pour ce qui est du principe d'ouverture du capital pour un certain nombre d'entreprises publiques, je m'interroge. Et je réfléchis aussi et prends avec intérêt les propositions nouvelles avancées, notamment celle de la possibilité de faire appel à d'autres capitaux publics ou le recours à d'autres clauses de crédit. Ne faut-il pas explorer ces pistes ? Elles doivent être assorties de droits nouveaux des salariés dans leurs entreprises afin que soient évitées les dérives de toutes sortes et qu'un réel contrôle collectif de l'argent public accompagne des choix de gestion, à leur tour transparents et pouvant être infléchis si nécessaire. Nous ne voulons pas réfléchir, seuls, dans notre coin. Au contraire, il est indispensable de confronter ces propositions avec tous les intéressés et prioritairement les salariés de ce secteur. La nécessité de se bouger, d'appréhender des choses tout à fait neuves ne signifie pas à mon sens le renoncement. Je reste persuadée que la privatisation ne peut être la solution et que toute approche nouvelle ne doit avoir qu'une seule ambition: le progrès humain et social.

 
Le Parti communiste insiste beaucoup sur le " rapport des forces " et rappelle souvent qu'il a recueilli 10% des voix aux élections législatives. Intégrer cette notion, n'est-ce pas relativiser le champ d'intervention des communistes ?

 
S. A.: Cette référence aux 10% et au rapport de forces actuel revient à s'interroger sur ce qu'il convient d'attendre du gouvernement. Faut-il le juger à l'aune des propositions communistes ou à celle des attentes des Français ? Nous optons pour la seconde hypothèse, sachant que ceux-ci n'ont voté ni pour le programme du PCF ni pour celui du PS. En fait, les Français ont voté pour en finir avec une politique ravageuse pour un changement aux contours flous, dans le doute quant à la possibilité d'une alternative. Ce que l'on appelle " la pédagogie des contraintes " est toute contenue dans les effets de ce vote. Nous vivons donc ensemble un paradoxe de taille puisque à la fois les aspirations pour faire du neuf sont très fortes et la possibilité de parvenir à changer est l'objet de profondes interrogations. Je lis dans ces 10% un autre signe politique: les Français n'ont pas voté en adhérant à un projet transformateur de la société. Celui-ci reste à construire et les communistes ont décidé d'aider activement au mûrissement de cette idée et leur participation au gouvernement est un des aspects de cette situation. Voir avec lucidité cette situation ne signifie pas rester l'arme au pied en attendant une influence meilleure. On a notre rôle à jouer avec le mouvement populaire qui est et sera déterminant pour avancer.

 
Le PCF ne risque-t-il pas de se lier les mains en affirmant, comme il le fait, sa solidarité avec ses ministres et ce gouvernement ?

 
S. A.: Nous avons décidé de répondre positivement aux attentes de la population à notre égard, avec la volonté de tout mettre en oeuvre pour que cette nouvelle expérience réussisse. Au moment de la consultation des communistes, lors de la décision finale, tous les obstacles ont été pointés. Nous ne nous attendions pas à un parcours facile. Pour autant, nous n'allons pas tout accepter du gouvernement et nous ne tairons pas nos critiques. Prenons des points précis des annonces politiques de Lionel Jospin. La taxation de 22 milliards de francs sur les profits est une bonne chose. Elle ne dédouane cependant pas le gouvernement d'une refonte générale, plus efficace et plus juste, du système fiscal. La déclaration de Lionel Jospin sur les 35 heures payées 39 heures comme étant " anti-économiques ", la hausse de la CSG et son élargissement ne participent pas de la rupture nécessaire pour instaurer une véritable politique de gauche. Faire preuve d'un esprit constructif, c'est aussi parler vrai. Bien sûr, la démarche des communistes n'est pas exempte de certains tâtonnements. Y a-t-il de quoi s'affoler ? Je ne le pense pas. Même si des réactions sévères apparaissent. Il est évident qu'une série de questions nous obligent à réfléchir. Que nous soyons confrontés à des problèmes ou face à des possibilités d'ouvrir des perspectives progressistes, notre démarche implique que chaque fois les intéressés soient réunis, entendus et qu'ils interviennent.

 
Comment, à propos du plan emploi-jeunes, allez-vous articuler ce constructif et ce parler-vrai que vous évoquiez précédemment ?

 
S. A.: Je prends toujours soin, au sujet de ce plan, de ne pas affirmer radicalement qu'il est " négatif " ou " positif ", pour la bonne raison qu'il est avant tout nettement marqué par des contradictions. En effet, il comporte des aspects dangereux avec des dévoiements possibles. Avec un contrat de droit privé pour des emplois publics et para-publics. Il n'est pas à durée indéterminée puisqu'il est valable pour cinq ans. Et il a pour caractéristique un mode de financement à 80% par l'Etat qui s'oppose au principe de réduction budgétaire prôné par Lionel Jospin. Mais, et c'est une première, ce plan part des besoins. La rupture n'est pas mince avec les logiques précédentes. Pour la première fois, un plan de ce genre exprime la volonté de répondre à une demande sociale réelle. C'est une bonne chose. Beaucoup va dépendre maintenant de la manière dont les jeunes et les salariés concernés vont s'engouffrer dans cette brèche: qui va répertorier les besoins ? Laissera-t-on les administrations et les préfets décider ? Il faut que les intéressés soient partie prenante. La démarche démocratique va être en effet essentielle pour que les formations et les qualifications soient considérées car elles sont la garantie de la pérennisation de ces emplois. Là aussi nous ne pouvons nous limiter à aider les jeunes à investir ce plan. Nous allons continuer à faire valoir nos propositions pour en finir avec la précarité et réfléchir avec les intéressés aux possibilités et conditions d'une véritable sécurité de l'emploi et de la formation tout au long de la vie.

 
La conférence nationale sur les salaires et l'emploi, la réduction du temps de travail va s'ouvrir le 10 octobre. Les organisations syndicales feront leur oeuvre. Quelle va être votre position ?

 
S. A.: Autour de cette conférence, une vraie bataille politique est à mener. Notre choix est basé sur les objectifs que s'est fixés la Conférence. Il nous amène à favoriser la relance par la consommation, la création d'emplois pour répondre aux besoins, avec des moyens nouveaux pour orienter l'argent, les 35 heures sans diminution de salaire se présentant comme une des mesures les plus efficaces pour aboutir. Ces mesures nécessitent de s'appuyer sur une politique de développement industriel dans laquelle le secteur public a un rôle moteur à jouer. Dans cet esprit, le pays s'orienterait vraiment vers le changement. Concrètement, des initiatives sont à prendre dans les régions, auprès des Codef.

 
Vous insistez beaucoup sur la place que les citoyens ont à prendre dans les actions politiques...

 
S. A.: Si nous avons à nous positionner et à intervenir dans le cadre de la politique du gouvernement auquel nous participons, si nous affirmons une volonté de réussite, cela ne signifie pas pour autant que nous limitons nos ambitions à cela. Notre activité s'inscrit dans une visée plus large, celle de la transformation de la société. Cette société ne va pas. Il y a urgence à en construire une autre où les individus soient reconnus, leurs aspirations entendues. Dans une même période cohabitent de graves déstructurations liées à la crise et un renouvellement de valeurs fortes. La place faite aux individus dans notre société est devenue une question majeure. Ainsi sommes-nous très attentifs à prendre en compte les aspirations et les démarches diverses privilégiées par notre peuple, qui ne sont pas forcément les nôtres, pour aller dans ce sens. Un besoin absolu se manifeste de faire de la politique autrement. Une citoyenneté réhabilitée, renouvelée nous semble être le moyen central pour atteindre toute possibilité de transformation de la société.

 


1. Données 1995.

2. Sondage BVA-Libération, 31/08/97.

3. Voir le débat sur les transports, Regards n°14, juin 1996.

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