Regards Octobre 1997 - La Cité

Front national
Le péril rouge brandi par le FN

Par Gérard Streiff


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L'anticommunisme redevient " la colonne vertébrale idéologique " du Front national, qui continue de tisser sa toile à droite et ne manque pas d'ambition pour les scrutins du printemps 1998. Ce parti dangereux inquiète. Mais la mobilisation antilepéniste est forte.

Bientôt, nous serons au pouvoir " (1). Ainsi parlait le secrétaire général du Front national, Bruno Gollnisch, lors de l'Université d'été de cette formation, à Orange, en août. Fanfaron, ce parti a décidé de mettre sur pied " un gouvernement virtuel capable d'assurer en cas de désastre national ou d'alternative politique le gouvernement de la République ". Satisfait de ses résultats aux législatives, le FN mise beaucoup sur les prochaines élections cantonales et régionales, espérant un " basculement possible, probable même, d'une, de deux, de trois et qui sait, pourquoi pas davantage de régions vers le Front national ". Rodomontades ? A voir. Le FN, en effet, s'efforce de profiter du désarroi de la droite pour grignoter des positions. Non sans résultat. La proposition de Bruno Mégret, en juin, de désistement systématique entre son parti et ceux de la droite parlementaire a sérieusement chahuté cette dernière. Des passerelles sont jetées entre ces deux courants. Ces dernières semaines, l'hebdomadaire Minute, dans une rubrique " Débat droite-FN ", a donné la parole à des dirigeants RPR, UDF et FN sur des thèmes tels que l'insécurité, l'immigration, l'école, histoire de montrer qu'au fond, tout ce monde appartenait à la même famille." C'est la meilleure façon de démonter le mécanisme de la diabolisation ", écrit le journal. Désormais, entre la droite et le FN, l'heure est " aux contacts pratiques (...) avec des gens honnêtes, avec qui nous pouvons envisager des actions concrètes (...), maires de petites communes " mais aussi " conseillers généraux qui savent qu'ils courent à l'échec sous l'étiquette désormais assez infamante de l'UDF et du RPR " ou " des parlementaires de bonne foi ".

 
L'apparat glauque de la vieille extrême droite réactualisé

Dans le même temps où il essaie de rassembler, le FN se radicalise. Dans les faits: c'est net dans ses municipalités où se multiplient les licenciements d'agents publics, les épurations culturelles, les attaques contre la police à laquelle on veut substituer des milices privées, des gestes provocateurs telle cette solidarité manifestée avec une personne qui a tiré sur un adolescent, etc. Radicalisation idéologique aussi: le FN accorde un rôle essentiel à la lutte d'idées." Sur le front de l'investissement des esprits et par voie de conséquence l'investissement de la société, nos résultats sont considérables, déclare Bruno Mégret. Malgré le politiquement correct et la diabolisation, nous avons engagé et déjà partiellement gagné la bataille des idées. Ce n'est pas un hasard si nos adversaires parlent maintenant de lepénisation des esprits. Ce combat est bien sûr capital car il conditionne tout le reste ".

Appel à la guerre raciale, haine déclarée de la démocratie et de l'individu, antisémitisme de plus en plus ouvertement affiché, culte du chef, ordre moral, chasse aux gens de création taxés de " mongoliens ", ultralibéralisme économique (2), tel est son credo. Tout l'apparat glauque de la vieille extrême droite est réactivé. Arrivé à Orange, pour ce colloque déjà mentionné, le rédacteur de Minute, Jean-François Galvaire, salue cette ville qui " abrite la légion étrangère: quel plaisir de croiser ces hommes jeunes, nets, bien dans leur peau. Il y a chez les légionnaires un silence tranquille, une assurance discrète, une fierté calme, qui nous font espérer en l'avenir de notre race, dans laquelle ils se sont fondus ". Dans Présent, Alain Sanders se fait lyrique pour évoquer ces soirées où tous ces " universitaires " (!) d' Orange, " heureux d'être ensemble, le coeur sur la main, une fleur au chapeau, chantent les Africains et l'Hymne de l'infanterie de marine "... Dans la thématique lepéniste, on assiste, depuis quelque mois, à un anticommunisme revigoré. La " lutte contre le communisme " a d'ailleurs été un des temps forts de la réunion d'Orange. Ce sujet, note National Hebdo, a systématiquement fait " salle comble "." Pourquoi parler du communisme ? Parce qu'il n'est pas mort " dit Bernard Antony à l'ouverture des travaux. Gollnisch regrette de son côté que " le déclin du PCF (se soit) ralenti grâce aux complicités dont il dispose et à la force d'inertie du système ".

 
Quand la presse ultra " se penche " sur le communisme

Et un participant à ces journées explique ce qu'il attend de cette mise en condition anticommuniste: " Il est impensable d'aller au combat électoral sans une solide colonne vertébrale idéologique ". On a donc parlé du communisme à Orange. Conférence, le matin, de Roger Holeindre, lequel a " brossé un tableau saisissant de soixante années de communisme en France ". Exposé, l'après midi, sur " le marxisme-léninisme ", de Jean Madiran, devant " un auditorium plein à craquer où on aurait entendu une mouche voler ". Table ronde, le soir, sur " l'indispensable procès du communisme " avec Martin Peltier, Serge de Beketch et Jean Pierre Cohen, " sous les applaudissements nourris d'une salle qui se remémorait ainsi ce qu'est le péril rouge ". On y a fustigé le ministre Jean-Claude Gayssot, " un nom qui devrait être hué par tous les honnêtes gens pour la loi liberticide qu'il symbolise " a dit Gollnisch, ajoutant " au risque d'être poursuivi pour outrage à magistrat, je voudrais dénoncer l'interprétation des procureurs de la République qui se servent de cette loi, dans la lignée idéologique de Fouquier-Tinville ". La presse ultra a mené campagne tout l'été contre la Fête de l'Humanité. Dans une série de papiers, au style si caractéristique de la droite extrême, on y exécute notamment " les souteneurs " de la fête: Jean Ferrat, " barde de la crapulerie stalinienne ", Catherine Ribeiro, " troubadour bolchevique ", Pierre Perret, " prisé dans les banquets de sapeurs pompiers ", Pierre Vassiliu, " un artiste au rancart ", Siné, " anarcho-pornocrate ", Gisèle Halimi, " agitatrice de l'anticolonialisme primaire ", Cavanna, " idiot utile ", l'écrivain Paula Jacques, " infâme boudin ", Daniel Herrero, " flatteur gâtouillard ", et ainsi de suite.

Cette reconnaissance implicite - à la manière de l'hommage du vice à la vertu - du rôle que notre parti joue dans la lutte contre l'extrême droite nous honore " notait Jean-François Gau début septembre. Le dernier congrès communiste appelait en effet à relever le défi du Front national. Les communistes avaient fait de ce combat un des principaux axes de leur campagne des législatives. Ils avaient été les seuls alors à publier une affiche anti-Le Pen. Et, à l'initiative des communistes parisiens, une manifestation, à l'appel d'une quarantaine d'associations, s'est tenue le 27 septembre à Paris, jour de la Fête du Front national. C'est que l'inquiétude face à ce parti dangereux pour la démocratie est largement partagée (3). Un exemple parmi d'autres: en cette rentrée, le sujet qui a suscité le plus grand nombre d'essais est précisément la question du Front national.

 


1. Toutes les citations proviennent de textes de l'Université d'été du FN ou d'articles de la presse d'extrême droite, Minute, Présent et National Hebdo.

2. Voir l'article " Le FN à l'Assemblée: tout pour les riches " dans l'hebdomadaire Marianne du 1/9.

3. A la suite de la plainte de trois associations (SOS-Racisme, Mrap, Ligue des droits de l'Homme), Catherine Mégret a été condamnée à trois mois de sursis pour propos racistes.

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Bibliographie


Ecrits pour le salon du livre antifasciste (Acte Sud) 64 p.28 F. Ce salon se tient du 15 au 23 novembre 1997 à Gardanne avec notamment Frédéric Fajardie, Umberto Eco, Hubert Nyssen, et Jean-Jacques Boin.n

Contre le néo-fascisme d'Etienne Balibar (l'Aube) 200 p., 120 F. L'auteur analyse le phénomène néo-fasciste et propose pour le combattre de développer une véritable " politique des droits de l'Homme ".n

Made in France de Hubert Huertas (Autre temps) 220 p., 100 F. Pourquoi le Midi est-il devenu le lieu des premiers bastions électoraux du FN ? L'auteur rappelle l'héritage de cette région depuis le XIXe siècle.n Le FN aux affaires: enquête sur la vie municipale à Toulon, de Michel Samson (Calmann-Lévy) 220 p., 120 F. Pour l'auteur, qui a enquêté près de trois ans à Toulon, la nature de la gestion FN ne peut que conduire ce parti à la radicalisation.n

100 poètes contre le Front national: anthologie (Castor Astral) 160 p., 69 F. Des mots de poètes contre la menace lepéniste.n

Le Front national de Pascal Perrineau (Fayard) 360 p., 160 F. Une étude du directeur du Centre d'études de la vie politique française, CEVIPOF, un des meilleurs spécialistes de cette formation.n

Notre France face à l'extrême droite de Jean Viard (Seuil).

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