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Politique
Par Françoise Amossé |
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Comment les intellectuels envisagent-ils leurs rapports à la politique ? Les participants * au débat organisé par Regards à la Fête de l'Humanité (12, 13, 14 septembre-La Courneuve) ont dit leur attachement à cette fonction traditionnelle des intellectuels de mise en cohérence des connaissances et des savoirs, de critique.
Passage obligé: la rébellion certes, mais plus difficile, l'acquiescement lucide et actif, ce que d'aucuns ont appelé tout simplement, le " savoir dire oui ".
Un parti pris qui supposait qu'on s'interroge également sur rupture ou non entre le monde intellectuel et la société.
Un débat qui a donc tenté de cerner " l'intellectuelle attitude " d'aujourd.
Vous considérez-vous comme intellectuel engagé ?" A l'invitation de Jean-Charles Eleb, on a bien évidemment commencé par se présenter." Le général Pinochet ne parlait pas de dictature mais de démocratie protégée ". Ricardo Montserrat, en quittant ce pays natal où il s'engage par la force des événements, ne s'attendait pas à trouver, au-delà des océans, en France, cette curieuse autre " démocratie protégée où l'on est toujours trop jeune, trop femme, trop vieux " pour pouvoir vivre décemment. L'écriture devient un moyen d'expression mis à la disposition de tous ceux qui veulent crier le " refus d'un revenu minimum d'inexistence ". Naîtront les ateliers d'écriture qu'il anime partout en France et Zone mortuaire, publiée chez Gallimard, réalisée avec quatorze chômeurs, rémunérés pour le travail de création littéraire qu'ils ont fourni...
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Le créateur, le monde, la politique, l'engagement
On trouve toujours le monde et la politique sur son chemin. Et l'engagement." Même Proust enfermé dans sa chambre, exerçant son scalpel sur le monde, est entièrement engagé." Jean-François Kahn questionne l'auditoire, " être intellectuel engagé a-t-il vraiment un sens quand on est citoyen ? Comment pourrais-je faire la césure entre ce qui est en moi d'engagé et ce qui est en moi d'intellectuel ? " Bertrand Tavernier, lui, troque " l'engagement " contre " la responsabilité "." Quand on prend la plume, une caméra, on est forcément engagé. Je tiens ce point de vue de mon père qui a créé à Lyon, la revue Confluences, revue libre, pendant l'Occupation, et qui m'a enseigné un certain nombre de choses. J'ai voulu à mon tour témoigner au sens où Zola disait des écrivains qu'" ils vivent indignés ". Des cinéastes m'ont appris la responsabilité. Je pense aux Raisins de la colère, de John Ford. Cette forme d'engagement me vient aussi de la guerre d'Algérie et d'une partie de la presse française qui a fait preuve d'audace, ce fut le cas de l'Express, Témoignage Chrétien. J'ai alors essayé de vendre la Question de Henri Alleg. Je me suis frotté à la politique à ce moment-là et cette expérience a influencé les films que j'ai pu réaliser."
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La nécessité de comprendre et de faire comprendre
Pour Jean-Paul Jouary, philosophe, communiste, la période décisive fut celle de 68." Comme professeur de philosophie, à Saint-Denis, en zone sensible, loin de moi l'idée d'enseigner une philosophie pour " engager " les élèves. Je considère mon engagement comme plus essentiel et plus durable lorsque j'entends contribuer à ce que les jeunes que j'ai en face de moi aient le bonheur, le plaisir d'être aidés à trouver des cohérences qui n'apparaissent pas dans la vie quotidienne, afin de se situer différemment par rapport à leur propre vie." Le succès national et international du livre de Viviane Forrester tend à prouver que le travail sur l'interprétation des mots et le sens des idées peut rencontrer une autre curiosité que celle, initiale, de leur auteur. Pour la romancière qui s'est penchée sur l'économie par nécessité intellectuelle de comprendre et faire comprendre, " le succès de l'Horreur économique est un grand signe politique. Et j'ai toujours revendiqué l'étiquette d'intellectuelle. Toute pensée est bien évidemment dangereuse dans la mesure où elle est l'expression d'une capacité critique, le signe de la politique ".
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Expression de la révolte devant l'inacceptable
Bernard Vasseur, membre du Bureau national du PCF, chargé des " relations avec les intellectuels ", justement, n'a pu échapper à la boutade de Jean-Charles Eleb: " Ne vous sentez-vous pas un peu seul ? ", sur laquelle il ne s'attardera pas, au milieu des éclats de rire." Il y a de bonnes raisons pour avoir aujourd'hui des débats intellectuels et citoyens: la première, c'est la réalité, les déchirures, le chômage, " l'horreur économique ", dirais-je pour aller vite. Or, il ne faut pas laisser tiédir la révolte devant l'inacceptable sous prétexte qu'il devient quotidien. La seconde raison, c'est que derrière les questions sociales classiques apparaissent des questions de société qui touchent aux valeurs, à la civilisation, comme notre capacité à vivre ensemble. Ensuite, il y a ce fait incontournable, celui de la crise politique, voire des rapports aux partis politiques traditionnels: un Français sur deux ne se reconnaît pas dans " l'offre " actuelle politique. Il faut donc changer quelque chose de profond dans la manière de penser et de faire de la politique. C'est d'ailleurs ce qu'ont dit les derniers mouvements sociaux. Enfin, l'activité d'une pensée réactionnaire qui se prend pour une pensée unique et qui tend à faire confondre modernité et régression ne peut que nous inciter, ensemble, à nous mobiliser. Le rôle de la politique, le pouvoir des citoyens sont de toutes ces manières en question." Crise du politique, crise du citoyen à la nation, " une crise considérable grandit ", dit Jean-François Kahn " une scission, entre le pays réel et l'intelligentsia ". Cette appréciation fait l'objet d'un débat dans le débat." Dans ce pays où existent des traditions de liens quasi organiques entre la politique et les intellectuels au sens où on l'entendait dans l'Antiquité, il y a une cassure, une scission comme jamais. Une des raisons est que beaucoup d'intellectuels ont été communistes mais, plus que dans d'autres pays, sont restés enfermés dans l'utopie. S'est produit l'effondrement des pays socialistes et du communisme. Comme un choc en retour, ces intellectuels-là sont devenus les serviteurs du néo-libéralisme, ils ont façonné la pensée unique. Pour ne pas dire " ça s'est écroulé, parce que je me suis trompé dans ma façon de croire ", il faudrait convenir que c'est le fait de croire qui est condamnable ! Le seul fait de penser à une alternative, le seul fait d'imaginer une autre société est remis en cause. Et pour ne pas avoir à répondre à la question du peuple, " mais qu'êtes-vous devenus ", ces intellectuels-là décrètent que le peuple est devenu sale et méchant, d'où leur obsession du populisme. Evidemment, il ne peut y avoir que scission..." Bertrand Tavernier souhaite " nuancer " le terme de scission. Tout d'abord, explique-t-il, au XVIIIe siècle, les rapports étaient difficiles et très limités et nombre d'intellectuels se sont longtemps contentés de soutenir l'ordre existant quand ils n'ont pas été déconnectés du peuple et de ses préoccupations. Mais " c'est la gloire de la France que d'avoir eu de grands intellectuels qui ont su rattraper les actes honteux des dirigeants politiques. Pour la Bosnie, je ne trouve pas que les intellectuels français se soient si mal conduits... Dans l'affaire des sans-papiers, nous n'avons pas été coupés du peuple. Les 66 cinéastes qui ont lancé l'appel à la désobéissance civique réagissaient spontanément, en tant qu'intellectuels horrifiés de ce qui se passait dans leur pays. Il y a eu 100 000 personnes dans la rue, appelées par aucun parti politique, aucun syndicat. Qu'il y ait une coupure entre ceux qu'on appelle " les élites " et la nation, c'est vrai et c'est terrifiant. Qu'il y ait une coupure entre les partis politiques et les gens, c'est encore vrai. Mais il y a des écrivains, des cinéastes, des poètes, des créateurs qui sont en contact avec le peuple. Et le livre de Viviane Forrester en a été un exemple." Pour Viviane Forrester, " Chaque vie compte. On ne peut exclure qui que ce soit de quoi que ce soit." Et de fustiger " les frontières en béton pour les personnes alors que les capitaux circulent à leur gré ". Frontières ? A son tour, Ricardo Montserrat ne " pense pas qu'il y ait coupure entre les intellectuels et le peuple ". C'est qu'aujourd'hui le monde est plus compliqué et qu'" il faut justement que les intellectuels aident à rendre de la cohérence à ce qui paraît ne plus en avoir ". Pour cela, il est possible de " mettre en commun les pratiques et les savoirs et inventer d'autres façons de faire avec les gens ". Roland Castro, de sa place, expose sa figure d'" intellectuel fabricant " qui, plutôt que de rivaliser avec son voisin, accepterait de devenir " le meilleur dans l'intérêt général ", élaborant des projets, se libérant de cette " indignation toute chrétienne " déjà dénoncée comme stérile par Ricardo Montserrat.
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Intelligentsia, une notion qui peut être redéfinie
Jean-Paul Jouary ne nie pas la " coupure " au sens " où il y a bien une division du travail qu'il serait démagogique de ne pas reconnaître ". Mais, entre les deux, existent aujourd'hui " plusieurs types d'intellectuels qui ne se retournent pourtant pas lorsqu'on les interpelle alors qu'on conserve, en général, une vision assez étroite de l'intellectuel qui agit sur les symboles, la transmission des savoirs, les informations ". Une coupure bien plus profonde aujourd'hui gêne le développement humain, dans le travail, la citoyenneté. Font cruellement défaut les outils théoriques, esthétiques, pour se situer, pour choisir, en connaissance de cause." L'effort de mutation historique est à opérer à tous les niveaux de la société et les intellectuels doivent renoncer aux prétentions de " berger " prétendant définir pour le peuple, à sa place, son propre avenir ! Il faut apprendre à travailler sur la signification et les idées qui naissent dans le mouvement populaire. La philosophie de Rousseau n'a-t-elle pas été inspirée par les révoltes de paysans incultes alors que les intellectuels de l'époque protégeaient l'état des choses existant ? " Dans tous les partis politiques, un effort est à fournir pour rompre avec l'intellectuel instrument de tribune, " l'intellectuel instrumentalisé "." Les intellectuels spécifiques produisent, ils n'imposent pas des idées, ils offrent les moyens de mieux percevoir la cohérence et les possibles. En tant que communiste, j'affirme que le travail n'est pas terminé vis-à-vis de cette histoire-là. Cependant, le mouvement de novembre-décembre, comme celui des sans-papiers, m'inclinent à penser que des relations nouvelles s'instaurent entre le peuple et les intellectuels."
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Bannir toute soumission, savoir se rebeller, apprendre à dire oui
Le Parti communiste a effectivement été très friand de ces théorisations-là parce qu'" à partir du moment où on avait une théorie sur la classe ouvrière, il fallait bien qu'on en ait une de ses alliés... Il y avait donc à ce chapitre, la paysannerie laborieuse et l'intelligentsia, ce qui provoquait malaises sur malaises, un certain nombre de personnes, ingénieurs ou bibliothécaires, hésitant à se situer pour le coup comme intellectuels, enchaîne Bernard Vasseur. Demeure donc une implication subjective très forte dans cette appellation. Mais l'intervention des intellectuels dans la vie politique constitue une originalité française. L'un des premiers à l'avoir bien saisi, c'est Voltaire qui disait que si quelque chose peut arrêter, chez les hommes, la rage du fanatisme, c'est la publicité, au sens de " l'opinion publique ". Je crois en effet que l'intellectuel intervient quand, face au pouvoir, il y a un rôle croissant de l'opinion publique. Aujourd'hui, si le mot intellectuel est un peu passé, un peu dépassé, c'est parce que le public ne veut plus être qu'une " opinion ", il veut être acteur, force d'intervention. La dimension citoyenne prise par le débat est nécessaire ". Jean-François Kahn, intégrant les éléments de la discussion, parlera plutôt de " posture ", d'" attitude intellectuelle ", bannissant toute soumission, sachant se rebeller, apprenant également à savoir dire oui: " Tout doit être remis en question ", estime-t-il. Reste à construire une pensée théorique contemporaine permettant d'ouvrir des perspectives, donnant à voir d'autres visions du monde." |
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* Ont participé au débat: Jean-François Kahn, directeur de Marianne, Ricardo Montserrat, écrivain, Viviane Forrester, écrivain, Bertrand Tavernier, cinéaste, Jean-Paul Jouary, philosophe, Bernard Vasseur, membre du Bureau national du PCF, Jean-Charles Eleb, producteur audiovisuel. |
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Dans l'actualité éditoriale
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Le dernier ouvrage de Michel Wynock, le Siècle des intellectuels (éditions du Seuil) est une histoire des affrontements auxquels se sont livrés, idées en tête, de grands noms de ce siècle, de Barrès à Aron en passant par Gide et Sartre.
Ce livre se devait de revenir sur ce qui fut à l'origine d'une figure de l'intellectuel engagé, Zola.
L'affaire Dreyfus avait dressé deux camps intellectuels face à face." Du côté dreyfusard, la crise encouragea la passion antimilitariste, voire antipatriote, ce qui faisait le jeu des nationalistes.
Chez les nationalistes, l'anti-individualisme tourna en haine contre les juifs, contre les étrangers et contre le régime républicain en place."
Un minutieux travail d'historien ne se prive pas, pour respecter le parti pris de l'implication personnelle, de constater la violence des propos.
A relire des citations de textes consacrant la destitution de Gide du panthéon des écrivains amis du PCF, par exemple, on est confondu par la virulence, la " rosserie " dont ont pu faire preuve de grands noms comme Aragon.
Georges Bernanos porte ce jugement très sévère: " Les intellectuels du Parti, en nombre très modéré, mais bien groupés, bien commandés, manoeuvrant sur une discipline implacable, toujours prêts à sacrifier leur opinion personnelle ou même leurs amitiés les plus chères à l'intérêt du Parti, bénéficient justement du prestige acquis au cours de la Résistance, mais aussi exploitant ce prestige à fond, peuvent parfaitement prétendre à une espèce de magistrature, pour ne pas dire de contrôle et de dictature de l'intelligence française." Le combat n'a cessé dans l'intelligentsia française, d'avoir la politique pour cadre, comme en 1968, entre Jean-Paul Sartre et Raymond Aron.
A l'origine, l'appréciation divergente des " événements ".
Pour le premier, " c'est ce que j'appellerai l'extension du champ des possibles ".
Pour le second, Mai-68 n'est qu'un " psychodrame ".
Il propose " contre la conjuration de la lâcheté et du terrorisme, de se regrouper, en dehors de tous les syndicats, en un vaste comité de défense et de rénovation de l'Université française ".
Raymond Aron traîna longtemps derrière lui une étiquette de " réactionnaire " qu'il doit à son analyse d'un Mai-68 " insaisissable ".
A l'heure où le monde social et culturel s'interroge sur la force d'une attitude constructive, réécoutons-le: " Que faire dans un pays dont l'un des corps constitués les plus importants, à savoir les intellectuels chargés de gloire, n'admire que la destruction, sans concevoir un ordre susceptible de remplacer celui qu'il veut détruire ? Je n'ai pas de réponse."
Les intellectuels socialistes mis en scène par Christophe Prochasson dans les Intellectuels et le socialisme (éditions Plon) ne sont pas exempts, à leur tour, de tâtonnements dans la défense de leur idéal.
On suit la construction de l'idée socialiste de Saint-Simon à Régis Debray, construction qui s'essouffle très nettement sous les lambris de l'Elysée.
Deux chapitres méritent notamment un détour.
D'une part, une certaine vision de l'histoire chez les intellectuels socialistes qui, de Jaurès à Max Gallo, pérennisant la formule " pas de socialisme sans philosophie de l'histoire ", ont fait de la Révolution un objet d'études privilégié.
D'autre part, l'historien invite à suivre la première réception de Marx en France, qui se distingua par la lenteur de la traduction, ce qui donna lieu à des analyses françaises très spécifiques.
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