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Du sexe chez les oursins, un sujet sans tabous Par Carole Bellet |
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Aujourd'hui encore, l'éducation sexuelle à la française relève de la "Leçon de choses".
Elle informe sur ce qu'il ne faut pas faire, ce qu'il faut éviter, ce qui est condamnable ou dangereux...de quoi commencer sa vie amoureuse et sexuelle en toute quiétude...
Que la rencontre se fasse, comme chez l'oursin, dans le milieu extérieur, ou dans les voies génitales femelles après un accouplement, la fécondation revêt chez tous les animaux les mêmes caractéristiques que chez l'oursin " (1). Avant 1973, date où l'éducation sexuelle est officiellement intégrée au programme scolaire du collège, il fallait beaucoup d'imagination pour avoir une idée de ce que pouvait être la sexualité humaine ! En ces temps-là, le silence était de mise à l'école sur tous les sujets touchant de loin, et surtout de près, à la sexualité. Au collège, les parties génitales avaient disparu comme par magie des descriptions du corps humain. Jusqu'aux planches anatomiques où l'homme était amputé de ses organes sexuels rappelant étrangement les poupées assexuées de la collection Barbie. Au lycée, l'étude de la "reproduction sexuée des êtres vivants" permettait de découvrir les organes génitaux...des souris, et la fécondation - comme de bien entendu - chez les oursins. On comprend aisément que le gouvernement ait jugé nécessaire de corriger ces lacunes, vivement critiquées par les jeunes eux-mêmes depuis 1968. Le 23 juillet 1973, le ministre de l'Education nationale, M. Fontanet, fait voter une loi instaurant officiellement l'information sexuelle au programme de biologie au collège, et autorisant des séances d'éducation sexuelle complémentaires. La libération sexuelle aurait-elle fait des émules au ministère ? Voire. Les motivations du ministre sont claires: " Les jeunes d'aujourd'hui du fait de l'évolution des moeurs, de l'exploitation souvent éhontée de l'érotisme par les mass-media, de la généralisation de la mixité, d'une éducation plus permissive, sont confrontés aux questions de la sexualité beaucoup plus tôt que ceux des générations antérieures.(...) Une forte proportion de jeunes se trouvent ainsi en relations très libres avec des camarades de l'autre sexe, sans être suffisamment avertis et formés, ce qui les rend très vulnérables " (2). Avec cette loi qui s'affiche comme un remède aux effets de l'émancipation des moeurs, il s'agit surtout de canaliser cette " auto-information " des jeunes pour " éviter les conséquences souvent dramatiques de leur conduite irresponsable " provoquées par cette " vogue anarchique de la sexualité " (3). Sous la menace d'un tel désordre, le ministère va créer cette " Education à la responsabilité sexuelle " - tel était son nom jusqu'en 1996 - plus proche du prêche paroissial que d'une véritable information sexuelle. L'objectif était, on l'aura compris, de responsabiliser, de moraliser cette nouvelle génération en péril: " Ainsi, nos jeunes, davantage prémunis contre les dangers de l'ignorance, pourront-ils être mieux préparés à leurs devoirs et à leur bonheur d'adulte " (4). C'est pain bénit pour les enseignants catholiques, considérant eux aussi qu'" (...) il n'est pas normal que le jeune qui bute partout sur la sexualité ne la rencontre pas à l'école. Le silence sur cette matière, alors que la rue étale les conceptions les plus stupides, est préjudiciable pour le jeune " (5). Si ce type de discours officiel n'est pas surprenant pour les années 70, avec l'évolution des moeurs on pouvait s'attendre à un autre langage. Or, en 1981, le ministre de l'Education, Savary, déclare: " (...) notre département ministériel entend conduire une politique active en matière d'éducation sexuelle " (6), ce qui signifie, en d'autres termes: " donner aux élèves, c'est-à-dire aux adultes de demain, les moyens de faire face aux choix d'attitudes et de convictions qu'implique nécessairement une vie sociale consciente " (7). C'est limpide ! Et pour les cancres du fond de la classe qui n'auraient pas dressé une oreille attentive, il s'agit de " prémunir les jeunes contre les dangers de l'ignorance " et " les aider à accéder à un comportement responsable " (8).
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Pourquoi nos enfants préfèrent les cours d'histoire à la biologie
Mieux ! En 1989, avec l'épidémie du sida, le ministère se décide à informer les jeunes afin de " les préparer à des choix et des comportements conscients et libres " (9). Et les objectifs de 1973 sont visiblement loin d'être atteints puisqu'en 1996, la loi Fontanet, abrogée, est remplacée. L'éducation sexuelle est redéfinie; elle consiste désormais à " prévenir les comportements à risque ", " développer une éducation à la sexualité et à la responsabilité " et " apprendre aux jeunes à mieux faire face à la multiplicité des messages médiatiques et sociaux qui les assaillent quotidiennement " (10). Pauvres de nous, victimes innocentes et naïves de la libération des moeurs ! Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'en matière d'éducation, on manque un peu d'originalité. D'année en année, de ministère en ministère, se dessine une vision bien particulière de l'éducation sexuelle en France. Elle consiste en fait à maîtriser et prévenir les débordements sexuels, et ce depuis 25 ans. Ces séances d'éducation sexuelle, après avoir été autorisées en 1973, recommandées en 1981 et vivement conseillées en 1989, ne sont devenues obligatoires que cette année (à raison de deux heures par an). Jusqu'à présent, les élèves n'ont, hélas, guère pu profiter des bons conseils de l'Education nationale, ce qui explique peut-être ce radotage incessant. On sait bien que l'enseignement, c'est l'art de la répétition, encore eût-il fallu avoir quelque chose à dire... Pendant toutes ces années, " l'information sexuelle " a fait partie du programme de biologie au collège. Tout d'abord en 6e uniquement où, en fait de sexualité humaine, on apprenait surtout beaucoup de choses sur les animaux - mais l'homme n'est-il pas un mammifère ? Dans les manuels scolaires, tandis que " la femelle est recouverte par le mâle " lors de l'accouplement, l'accouchement de la femme s'intercale poétiquement entre la " mise bas " de la vache et la " gestation " de la jument. Rien d'étonnant dans ces conditions à ce que la photo d'une femme enceinte de 7 mois puisse trôner entre un oeuf de poule et un embryon de souris... Au milieu de ce bric-à-brac animalier, il est tout de même conseillé " à l'occasion " de montrer " qu'à l'instinct sexuel des animaux se substitue chez l'homme un contrôle volontaire et une maîtrise de sa sexualité qui le place à part dans l'ensemble du règne vivant " (11). Non, on ne se jettera pas frénétiquement sur sa voisine dès les premiers jours du printemps ! En 1976, le programme s'étend à la 4e et à la 3e, avec de nouveaux thèmes plus séduisants les uns que les autres: la puberté, la contraception, les maladies vénériennes... Mais, attention ! " Cette information revêtira un caractère exclusivement scientifique, se limitant aux problèmes liés à la génitalité et à la procréation." Aucune mention n'est faite des aspects affectifs, psychologiques et érotiques de la sexualité humaine. En revanche, la " désinformation sexuelle " ne fait pas défaut. Ainsi, dans les manuels, l'acte sexuel est décrit la plupart du temps comme un acte mécanique, instantané, voire magique: " (...) lors du rapport sexuel (ou coït) le pénis est introduit dans le vagin au fond duquel est déposé le sperme " (12), ce dépôt s'effectuant " par réflexe " (13). Certains nous parlent de l'orgasme. On apprend que comparé au " plaisir bref et intense " de l'homme, l'orgasme féminin est " plus difficile à obtenir " (14), " plus complexe " et " plus lent à se manifester " (15). Alors, les filles, si vous n'éprouvez pas de plaisir, ne vous inquiétez pas, c'est normal ! (d'autant plus normal que le rôle du clitoris dans l'acte sexuel est totalement passé sous silence). Si la masturbation est envisagée pour les jeunes garçons, la masturbation féminine est parfaitement ignorée. En outre, on ne manque pas d'informations sur toutes les petites réjouissances de la vie quotidienne: le mécanisme des règles, les symptômes des maladies vénériennes et les méthodes de contraception (même la méthode des températures et la méthode Ogino ont droit de cité...). Les années passant (et les ministères avec), le programme ne change guère. Depuis 1981, tout est enseigné, et souvent bâclé, en fin de 4e. Dorénavant, on parle masturbation - sans distinction de sexes - homosexualité et virginité. On envisage même l'amour, le désir et la possibilité de relations sexuelles entre jeunes. Non, ce n'est plus un crime ! N'allez pas croire pour autant que l'on débauche votre progéniture. Les relations purement physiques, instables et multiples sont très vivement déconseillées. La description de l'acte sexuel baigne toujours dans un surréalisme consternant et la méthode Ogino reste d'actualité. Quoi qu'il en soit, 80% du programme est consacré aux problèmes liés à la fécondation (contraception, grossesse, cycles sexuels) et aux maladies sexuellement transmissibles. Ne vous étonnez donc pas si vos enfants préfèrent les cours d'histoire à la biologie.n C. B. |
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1. Sciences naturelles, cours A.Obre, 1ère, Hachette 1959 2. Qu'est-ce que l'information sexuelle en classe ?, L.Doucet, Pierre Horay éditeur, 1973. 3. M.Neuwirth, 7/12/1972, cité in ibid., pp.127-128. 4. Information sexuelle à l'école, classes de 6e et 5e, Education à la responsabilité sexuelle, la Documentation française, 1974. 5. Amour et famille, CLER, n° 83, janv-fév.1974. 6. Note de service du 8 décembre 1981, Bulletin officiel n° 46, 17/12/81. 7. Ibid. 8. Note de service du 8 décembre 1981, Bulletin officiel n° 46, 17/12/81 9. Bulletin officiel n° 1, 1990, p.25. 10. Bulletin officiel n° 17, 25/04/96. 11. Lettre adressée aux parents..., p.10 12. Sciences naturelles 4e, Magnard 1979 13. Sciences naturelles 4e, Hachette 1979 14. Sciences naturelles 4e, Belin, 1979 15. Sciences naturelles 4e, Hatier 1979.
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