Regards Septembre 1997 - Vie des réseaux

AUDIOVISUEL
La guerre et la guerre

Par Philippe Breton


Deux films de Claude Lanzmann viennent d'être à nouveau proposés au public. L'un, Tsahal, a été projeté à la télévision, l'autre, Shoah, est ressorti en salle à Paris. Tous les deux ont à nouveau suscité de nombreux débats et des discussions parfois polémiques. C'est le signe que les questions ouvertes par Lanzmann sont toujours actuelles. Tsahal est un film de cinq heures, consacré à l'armée israélienne de défense. Le moins que l'on puisse dire est qu'il a placé bien des commentateurs dans l'embarras. Rien à dire sur la qualité cinématographique et sur la méthode Lanzmann. Celle-ci a fait ses preuves. Rarement cinéma a atteint une telle intensité avec des moyens aussi dépouillés: essentiellement des entretiens, avec des plans simples. Sa caméra fouille le visage de l'autre jusqu'à en faire ressortir toutes les ombres et les lumières qu'il contient. Dans Tsahal, c'est toute l'histoire des guerres et des souffrances qui défile ainsi sur les visages de ceux qui la racontent, parfois à partir des plus petits détails, parfois au travers des plus grandes tragédies collectives. On y lit les ravages de la peur, du désarroi, de la violence. Jusque là le film de Lanzmann est un formidable document sur la terreur de la guerre. Mais, et c'est là que commence le malaise de beaucoup, le film met aussi en scène ce que certains ont interprété comme une véritable fascination pour cette armée puissante, efficace et organisée. A peu près tous les commentateurs ont reproché cette longue séquence, de presque une demi-heure, consacrée " au char Markava ", outil blindé formidable de pure conception israélienne. Lanzmann serait-il devenu soudain militariste, fasciné par le matériel militaire au point de se lancer dans de longues dithyrambes sur le sujet ? N'y a-t-il pas là une contradiction embarrassante avec le reste du film, tout entier pétri d'humanité ? En fait, on ne comprendra sans doute pas Tsahal en dehors de ce que Lanzmann a voulu dire à travers Shoah.

Regardant à travers ce prisme, longue séquence qui détaille l'admiration des soldats pour leur tank, on comprend finalement mieux à quel point on a affaire à une métaphore. C'est bien d'Israël qu'il s'agit, blindé et fortifié derrière ses frontières, à la recherche d'une protection contre la répétition d'une agression qui a failli coûter la vie à tout un peuple. On peut bien rappeler que toutes les guerres menées par Israël ne sont pas justes, que la politique agressive de la droite et de l'extrême droite menace régulièrement de ramener ce pays, et ses voisins, au bord de l'abîme, il n'en reste pas moins que ce sentiment de menace fondamentale nourrit bien cette fascination pour tout ce qui sert de rempart. On voit aussi, à travers cette métaphore, finalement centrale dans le film de Lanzmann, combien le risque est grand de l'enfermement derrière des protections qui ne protègent jamais tout à fait, là où la paix constitue le seul véritable garant de la fin de toute agression. L'armée d'Israël est une armée construite sur de la mémoire. Pratiquement chaque interview de Tsahal y fait référence, d'une façon ou d'une autre. Mais il y a, comme le rappelle Tzvetan Todorov, différents usages de la mémoire. Un événement peut être remémoré de façon littérale, favorisant une répétition qui reproduit à l'infini la souffrance du passé. Il peut aussi être l'objet d'une mémoire exemplaire, selon le terme de Todorov, qui n'est pas l'oubli des faits, mais leur dépassement pour tenter d'aborder autrement le présent. L'armée d'Israël incarne, de façon contradictoire, ces deux types de mémoires. Le film de Lanzmann, Tsahal, semble lui aussi hésiter en permanence entre ces deux modes fondamentaux du souvenir. Dans ce sens il est le fidèle reflet de la situation qu'il veut nous décrire.

 


1. In le Mystère de la chambre claire, photographie et inconscient, Serge Tisseron, éditions les Belles Lettres/Archimbaud, 1996.

2. Dans le film de Laurent Chevalier, Gens de la Lune, diffusé à 23 h15 sur FR3, dans le cadre du magazine " Les nouveaux aventuriers ".

3. Entretien avec Carlos Gomez, in le Journal du Dimanche du 6 juillet 1997.

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