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Tour et détour de coureurs et de porteurs Par Guy Chapouillé |
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C'est un fait, dans une symbiose régulièrement enrichie, la télé atteint les sommets en suivant le Tour de France.
Le dispositif est mobile à souhait, il me colle à l'image de géants de la route qui s'affrontent à coups de pédales, à jets de bidons, épaule contre épaule.
Néanmoins, dans la vertigineuse descente sans filet et surtout dans la lente montée des cols sur les pentes du dépassement et de la souffrance, le succès a rendez-vous avec le dernier comme avec le premier; le tour de France est partageur.
Et puis, il y a tous ceux qui bordent et resserrent le chemin, qui enveloppent de drapeaux les coureurs, les arrosent, les poussent, les touchent, les gênent, tombent au risque de provoquer l'accident stupide d'une chute de leur favori; ils font une haie d'honneur qui dramatise à point l'épreuve; ils savent qu'ils sont dans l'image, collés dans leur jeu parfois ridicule mais aussi sincère, à l'effort et à l'éclat de la performance; ils se donnent en spectacle sur un morceau d'éternité.
D'autres, de plus en plus nombreux, ne regardent plus de la même manière, par milliers ils font de la photo, de la vidéo: ils arrachent un lambeau du monde; ce genre d'appropriation est une prise de vue qui " contribue à elle seule à donner à l'événement un caractère d'exception et à celui qui a photographié une place privilégiée au sein de l'événement " (1).
A leur manière ils s'immergent dans l'image pour témoigner.
Mais à l'heure où mon écran se brouille, victime d'un ciel trop bas et d'un hélicoptère aveugle, les coureurs sont seuls dans la pluie ou le brouillard; je ne les accompagne plus et je m'inquiète, l'image sursaute par intermittence et rend encore plus tragique ce qui ne se voit pas.
Dans le brouillard, loin de moi, j'ai le sentiment que la qualité des efforts s'accroît, que les géants sont devenus des anges.
Le 22 juillet, tard dans la nuit, j'ai découvert leurs semblables (2) avec une seule caméra pour les capter et sans public sur le trajet. Au pied du Ruwenzori, surnommé " montagne de la lune ", qui culmine à 5119 mètres et qui sert de frontière naturelle entre l'Ouganda, le Rwanda et le Zaïre, il y a un village de porteurs; des femmes et des hommes forts physiquement, humbles et respectueux qui, de tour en détour, ont gagné la lune en une seule course. Tout a basculé très vite, car, sur les traces des derniers grands gorilles, un membre d'une équipe de cinéastes a plongé subitement dans un coma profond. Devant cet étrange mal des montagnes, une équipe de sauvetage, composée exclusivement de porteurs du village, met toute son énergie pour tracer à la machette un passage dans la végétation peu conciliante. La course contre la montre a commencé. Il pleut, les pieds glissent sur la pierre nue puis s'enlisent dans la boue. L'image de ce combat est au coeur de l'arrachement sous le déluge. Simplement mais clairement, elle construit la mesure du défi que ces hommes relèvent, même contre " notre père qui êtes aux cieux, c'était ton souhait, mais pas le nôtre ". Leur odyssée a pratiquement donné la vie, et les retrouvailles, de mains serrées en corps enlacés, exhalent une émotion métissée exemplaire. Ainsi, lorsque, tendus ou avec le sourire, ils assistent à la projection du film de leur voyage impossible, la communion est totale; ils ne forment plus qu'un corps qui palpite à l'unisson. Un des porteurs qui cherchent ses mots a la plus belle formule, " mon anglais est faux en grammaire, mais bon en sensibilité ". Ces jours-là, ils ont donné la plus belle des leçons d'homme, ils ont affirmé une qualité rare de fraternité à quelque 100 kilomètres du Rwanda, naufrage de l'humanité. Une piste pour Etienne Mougeotte, toujours en quête du sens avec TF1, " un objectif que je n'ai pas abandonné " (3), à laquelle on peut ajouter celle de la succulente émission " Les mots de la psychanalyse " (la Cinquième), irriguée par la précision des mots, la clarté du style et la couleur de la voix de Julia Kristeva. A propos de la sexualité, et non sans ironie, elle présente la découverte du pénis (stade phallique) dont elle fait un ordinateur personnel qui figure le 0 et le 1, l'absence et la présence; s'il peut manquer, il est aussi source d'érection, c'est-à-dire de position du sens et, à partir de là, de position des valeurs.quant aux femmes, " ça nous est étranger " dit Julia Kristeva, elles jouent le jeu avec un certain décalage, leur attitude ironique et caustique, par rapport à la règle sociale, à la norme, à la pensée, aux valeurs, peut être entièrement créatrice et productive...tout un programme. Avis aux quêteurs du sens ! |
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1. In le Mystère de la chambre claire, photographie et inconscient, Serge Tisseron, éditions les Belles Lettres/Archimbaud, 1996. 2. Dans le film de Laurent Chevalier, Gens de la Lune, diffusé à 23 h15 sur FR3, dans le cadre du magazine " Les nouveaux aventuriers ". 3. Entretien avec Carlos Gomez, in le Journal du Dimanche du 6 juillet 1997.
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