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Mexique
Par Julio Moguel* |
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Voir aussi Viva Zapata! , La nouvelle donne |
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Les électeurs ont repoussé la politique du PRI (Parti révolutionnaire institutionnel) qui dominait le Mexique depuis soixante-dix ans.
Le Parti de la révolution démocratique (PRD), dont le leader, Cuauhtemoc Cardenas, a gagné l'Etat-capitale, Mexico, a fortement progressé.
L'espace politique s'en trouve modifié.
Le Mexique connaît un bouleversement dans le processus complexe de transitions qui le travaille. Le paysage politique issu des élections ouvre des possibilités inédites qui pourraient changer les destinées du Mexique après tant de décennies de domination d'un parti, le PRI, longtemps confondu avec l'Etat. En 1988, la victoire, entachée par la fraude, de Carlos Salinas de Gortari à la présidence de la République, ouvrait une période d'" alternance " et/ou d'alliance entre le PRI, engagé dans la politique néo-libérale dictée par le FMI, et le Parti d'action nationale (PAN), issu de la démocratie chrétienne. Cette construction politique supposait, d'une part, une évolution par transformations graduelles vers un régime politique " compétitif " (2), et d'autre part, un accord de base entre le PRI et le PAN sur un modèle économique néo-libéral à pérenniser. Ce projet comportait l'exclusion ou la marginalisation de la gauche et des mouvements sociaux, des processus de changement et de la mise en oeuvre de leur " nouveau modèle économique et politique ". Ces orientations se sont traduites par une politique de déstructuration ou de destruction des " identités collectives ". La gauche et les mouvements sociaux indépendants, notamment ceux représentés par le cardenisme et par le PRD, ont été harcelés, isolés politiquement et réprimés. Dans le même temps se développait le concubinage parlementaire entre PANistes et PRIistes qui s'exprimait notamment par la négociation des sièges de gouverneur dans quelques Etats de la fédération pour le PAN qui les obtenait ainsi pour la première fois. Ce pacte a par ailleurs permis la privatisation (réalisée le plus souvent sous couvert de corruption) des secteurs stratégiques de l'économie, l'ouverture économique sans bornes par l'Accord de libre échange (ALENA) avec les Etats-Unis et le Canada, la réforme anti-agrarienne et anti-paysanne de la Constitution, la politique d'austérité salariale, les réformes fiscales antipopulaires ainsi que l'affaiblissement des formations traditionnelles de défense et de lutte des travailleurs. Cette complicité intime, avec ce partage des rôles, a perduré jusqu'à l'ennui durant le sextennat de Salinas. Dans un premier temps le modèle a porté ses fruits. Lors des élections de 1994 le PRI a obtenu la majorité dans tous les Etats du pays tandis que le PAN apparaissait comme la deuxième force électorale dans 25 Etats sur 32. Le PRD n'obtenant la deuxième place que dans 6 Etats où dominait une population rurale. Le Congrès se composait alors de: 300 PRI, 119 PAN, 71 PRD et 10 PT.
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L'échec du modèle saliniste de transition, la crise sur un toboggan
L'élection d'un nouveau président PRI, Ernesto Zedillo, en août 1994 a donné une légitimité à la stratégie de Salinas le mal élu. Le PAN avait été un si fidèle allié du PRI lors de ces élections qu'il avait pris la tête de l'offensive contre le PRD. Aucun coup bas ne fut épargné à son candidat, Cuauhtemoc Cardenas. Afin de sceller cette alliance et pour affirmer qu'aucun changement n'était possible dans le sens d'une transition vers la démocratie, le président Zedillo a même nommé un membre du PAN ministre de la Justice, un poste clef. Mais, peut-on tenir longtemps le couvercle sur une marmite en ébullition ? Quelques mois auparavant, le 1er janvier 1994, Salinas de Gortari, encore président, fêtait l'entrée du Mexique dans la " modernité " de l'ALENA. Le même jour et, à la même heure, près de cinq mille indigènes armés occupaient quatre municipalités de l'Etat du Chiapas. Un peu plus tard, l'assassinat de Luis D. Colosio, candidat du PRI à l'élection présidentielle de 1994, suivi de celui de son secrétaire général, Francisco Ruiz Massieu, plongeaient la classe politique dans une crise profonde. Enfin, après l'élection de Zedillo à la Présidence, " les erreurs de décembre " 1994 (la crise du peso), ont enfoncé le Mexique dans une situation économique extrêmement grave et ont déclenché " l'effet tequila " (3).
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Des signes annonciateurs de changement
La méfiance dominait dans une opinion publique convaincue que les assassinats de Colosio et de Ruiz Massieu ont été des crimes d'Etat et que le narcotrafic a gagné des espaces décisifs au sein de la bureaucratie et des milieux salinistes. Une des plus sérieuses crises de légitimité de l'Etat de ce siècle s'en est suivie. Le manque croissant de crédibilité de l'Etat se renforçant avec les effets néfastes de la crise économique et des politiques drastiques d'ajustement. Le PAN a perdu le pari du cogouvernement. Complice et allié du modèle saliniste de transition, il a dû payer sa participation au " sale boulot ". Il est ainsi jugé négativement pour son appui au PRI pour obtenir les modifications constitutionnelles régressives et les privatisations, ou encore pour la contribution du Ministre paniste de la Justice à " l'échec " dans la recherche des assassins de Colosio et de Ruiz Massieu. Le bouleversement électoral qui s'est produit le 6 juillet 1997 s'annonçait dès la fin 1996 lors des élections locales dans les Etats du Guerrero, d'Hidalgo et de Mexico et plus encore lors de celles de mars 1997 dans le Morelos. Le PRD a créé la surprise par ses scores sensiblement en hausse. Ses candidats ont gagné des sièges importants, notamment dans certaines villes gouvernées traditionnellement par le PRI. Le " vote-sanction " et pour un changement à la fois a donné un premier élan aux pérédistes au moment où ils choisissaient Cuauhtemoc Cardenas comme candidat à l'élection du chef du gouvernement du District fédéral. Evolution qu'une stratégie d'alliances très large et une activité militante intelligente associés à une direction nouvelle à la tête du parti (4) ont contribué de manière décisive à accentuer. Alors, dans les sondages, les préférences de l'électorat du District fédéral allaient au PAN. Mais, dès le mois d'avril, la tendance s'était modifiée de manière sensible, favorisant Cuauhtemoc Cardenas du PRD au niveau de 37, 6%.contre 26% à celui du PAN et 18,6% à celui du PRI. Il a maintenu l'avantage et le PRD a obtenu entre 35 à 45%, et jusqu'à 49%, selon les Etats, gagnant du terrain dans les secteurs populaires et classes moyennes mais aussi dans les couches à hauts revenus. Le vote des jeunes a aussi joué de manière décisive. Un sondage indique que 82% des 18-29 ans ont déclaré avoir voté contre le PRI et 51% d'entre eux qu'ils ont choisi le PRD.
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Entre illusion et ouverture vers la démocratie ?
Le succès du PRD met en pièces la voie de transition politique négociée par le salinisme dont l'objectif était de créer une nouvelle illusion de changement démocratique. On peut penser que, identifié à Cardenas vainqueur à Mexico, le nouveau PRD pourra mieux s'implanter, dans les milieux ruraux mais aussi dans les grandes agglomérations ou celles dont l'importance économique est significative. Cela suppose la réaffirmation que le PRD se fonde sur une base sociale populaire et son extension. Cela implique aussi, et surtout, une avancée réelle dans la conquête de l'électorat des classes moyennes et favorisées qui, il y a peu de temps encore, votaient pour le PAN ou pour le PRI. Un résultat non moins important du triomphe de Cardenas et du progrès sur le plan national du PRD réside dans la revalorisation du sens du vote d'une grande partie de ceux qui aujourd'hui s'abstiennent pour des raisons conjoncturelles ou par conviction. Cette revalorisation ouvre la possibilité d'un large rassemblement social et populaire qui pourra intervenir, à l'avenir, dans la bataille pour la conduite politique du pays. |
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* Enseignant-chercheur à l'Université nationale autonome du Mexique à Mexico (UNAM), directeur de Economia Informa, mensuel du département économique de l'UNAM, chroniqueur au quotidien mexicain la Jornada. 1. Le district fédéral recoupe la ville de Mexico, capitale, mais également centre économique et financier du pays, qui dispose d'un statut particulier. 2. Eu égard au manque de crédibilité du précédent pouvoir. 3. Fuite de capitaux spéculatifs des pays pauvres, notamment d'Amérique latine, vers des places financières plus sûres, principalement Wall Street. 4. Manuel Andrès Lopez Obrador, dirigeant du PRD de l'Etat du Tabasco, a été élu président national de son parti en 1996.Il a entamé un processus de rénovation significatif.
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Viva Zapata!
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Plus de soixante-dix ans après la mort de Zapata, un mouvement révolutionnaire, l'EZNL (armée nationale de libération zapatiste), réactive sa mémoire.
Pourquoi cette résurrection ? Une biographie d'Emiliano Zapata, publiée en français il y a une vingtaine d'années, vient d'être rééditée; en scrutant le passé elle livre la réponse.
Non pas qu'elle fasse l'analyse des révolutions croisées et des événements qui ont agité le Mexique au cours du premier quart du siècle, mais elle expose tous les faits, sans omettre les détails de leur complexité.
On comprend alors comment la légende à pu naître, appuyée sur les aspects positifs et la probité d'un mouvement populaire portant Zapata à sa tête.
Il ne s'agissait pas seulement de revendications fortement exprimées, mais de la mise en oeuvre réelle de la réforme agraire, de la pratique d'une démocratie collective et directe, et des bienfaits d'une véritable renaissance économique pour les villageois eux-mêmes.
Cette embellie, certes éphémère et sur un territoire limité, a pesé cependant sur l'ensemble de la politique mexicaine pendant une bonne dizaine d'années.
Il n'est guère étonnant que l'EZLN retrouve dans ce passé des pistes pour l'avenir.n Ron Newman
John Womack.
Emiliano Zapata.
La Découverte.
Mars 1997.
Rappels: Le livre d'Yves Le Bot, Sous commandant Marcos, le Rêve zapatiste, (Seuil, 1997) auquel nous avons consacré le Coup de chapeau de Planète Livres dans le n° 26 de Regards, juillet- Août1997.
Et ZAP, mensuel publié à Paris sous la responsabilité du journaliste Maurice Najman, réunissant nombre d'amis des zapatistes et avec l'appui de la Fondation "France Libertés" de Danièle Mitterrand.
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La nouvelle donne
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Le 6 juillet 1997, lors des élections générales mexicaines, le Parti de la révolution démocratique (PRD) de Cuauhtemoc Cardenas a obtenu 125 des 500 sièges qui composent la Chambre des députés, devenant la deuxième force politique du Congrès. Le Parti d'action nationale (PAN) a réuni120 sièges. Quant au Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) qui a dirigé le pays sans partage durant près de 70 ans, il n'en a remporté que 241. Le reste allant au parti vert écologiste (PVEM): 8 et au Parti du travail (PT): 6. Pour la première fois dans son histoire le PRI n'a plus la majorité absolue. Cela a d'autant plus de signification qu'au Congrès tout autant qu'au Sénat - où malgré un fléchissement le PRI a conservé la majorité absolue - les modifications constitutionnelles chères aux partis de droite ne peuvent être adoptées sans l'aval des deux tiers des voix. A présent, les accords PRI-PAN risquent d'être plus difficiles à réaliser. Mais la victoire la plus notable du PRD réside dans le succès de son candidat, Cuauhtemoc Cardenas, qui, avec 47,11% des voix, face aux 25,08% du PRI et aux 15,26% du PAN, est élu chef du gouvernement du District fédéral (1). La nouvelle composition de l'Assemblée législative du District fédéral élu en même temps traduit la nouvelle puissance du cardenisme: PRD: 38, PRI: 12, PAN: 10, PVEM: 4, PT: 1, divers: 1. Sans pouvoir gouverner le pays, le fait que le PRD dirige l'Etat-capitale ne peut être sans effet d'exemple sur tous les autres.n J. M. |