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POLITIQUE INTERNATIONALE
Par Francis Wurtz * |
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Les circonstances ont fait que la gauche a accédé à la direction des affaires du pays dans une période marquée, sur le plan international, par des échéances de portée historique.
Mais les propositions ne manquent pas pour reprendre l'initiative en Europe.
Durant les tout prochains mois, sinon les semaines à venir, des choix devront être faits, qui détermineront pour une large part la capacité du nouveau gouvernement tout à la fois à tenir ses engagements de politique intérieure - il s'agit du dilemme entre le social et l'euro - et à défendre les intérêts bien compris de la France à l'extérieur, notamment sur trois " théâtres " proches, aujourd'hui en pleine mutation ou en crise aiguë: le continent européen, le Sud de la Méditerranée, l'Afrique (**). Plus généralement, les décisions prises à ces occasions illustreront la nature des ambitions que nourrit la gauche pour notre pays dans le monde d'aujourd'hui. Dans ce contexte, il serait hasardeux de laisser le gouvernement seul face à la coalition des conservateurs (de l'ordre établi) - français et étrangers - dont l'expérience récente a montré la force et la détermination. Face à des enjeux aussi structurants et à des bras de fer aussi rudes, il est vital pour la réussite de la gauche que la société se mobilise et s'implique. Un débat adulte doit donc s'y développer, dépassant résolument les lieux communs, pour viser le coeur des problèmes, sans craindre de remettre en cause les idées reçues, y compris sur les sujets les plus délicats. Nous ne partons d'ailleurs pas de rien, loin de là. Le premier de ces sujets est incontestablement la marche à la monnaie unique. Le Premier ministre a implicitement appelé à une vraie confrontation d'idées à ce propos, en annonçant qu'il demanderait aux Français de l'" aider à trancher ", s'il s'avérait que les engagements européens de la France entraient en contradiction avec les aspirations prioritaires des Français: promotion de l'emploi et refus de nouveaux sacrifices sociaux. Or, tel est bien le cas. Pour qui en doutait, le sommet d'Amsterdam a, à son corps défendant, souligné avec éclat face à toute l'opinion publique européenne la profondeur du hiatus entre les préoccupations des peuples et la conception de l'Union économique et monétaire symbolisée par l'euro. Il a suffi que Lionel Jospin, mesurant l'attente de ses électeurs, demande ne serait-ce qu'une période d'évaluation avant l'examen du " Pacte de stabilité " pour déclencher un branle bas de combat général. C'est qu'" on ne peut pas laisser un outil aussi important que la monnaie entre les mains des politiques, parce que ceux-ci, étant soumis au cycle électoral, peuvent avoir la tentation d'y toucher " (1). C'est là toute la signification de l'institution d'une banque centrale européenne indépendante des gouvernements, comme de l'élaboration du fameux " pacte ", censé constituer une " garantie tous-risques " pour les marchés financiers face aux pressions à venir des mouvements sociaux. Mais pourquoi donc des protections aussi rigides, puisque l'euro est réputé favoriser la croissance et l'emploi ? En fait, plus on approche de l'échéance, plus les experts s'inquiètent de voir cultiver de telles illusions, dont les contrecoups futurs risqueraient de compromettre le succès de l'entreprise." On sous-estime les dangers de l'Euro ", avertit un membre du Conseil de la politique monétaire, pourtant partisan de la monnaie unique." Les risques sont un accroissement du chômage et des inégalités." (2) D'autres jugent simplement qu'il est de leur devoir de mettre carte sur table, indépendamment de leurs options propres. Qu'il s'agisse de Michaël Mussa, chef économiste du FMI, de M. Tietmeyer, président de la Bundesbank, ou de l'institut allemand de conjoncture IFO, les propos sont les mêmes: " L'euro n'aidera pas à résoudre le problème de l'emploi en Europe. Au contraire ", rappelait ainsi un conseiller financier (3). De tels exemples abondent.
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L'" examen de passage " du printemps prochain
Chacun voit bien, dès lors, que la question de l'euro ne peut être considérée comme réglée, même si les effets de la hausse conjoncturelle du dollar, joints aux mesures fiscales exceptionnelles annoncées en juillet - au demeurant positives - suffisaient à contenir les déficits publics dans des limites jugées acceptables lors de l'" examen de passage " prévu au printemps prochain, sur la base des chiffres de l'année 1997." Il ne suffit pas de remplir les conditions au jour J et, ensuite, de laisser les finances publiques déraper ", répète à l'envi la Commission de Bruxelles (4). Nous avons l'illustration par excellence de cette contrainte avec la préparation du budget 1998. Elle préfigure la situation à laquelle nous serions durablement confrontés en cas d'entrée effective dans le système de la monnaie unique: " Les pays participant à l'euro n'auront plus aucune marge de manoeuvre budgétaire " (5). C'est pourquoi l'on ne peut séparer la dimension économique et sociale de l'euro de sa composante politique: la mise en cause de la souveraineté nationale et d'une certaine conception de la civilisation. C'est ce qu'a très bien compris un observateur avisé de notre continent - qui se réjouit au demeurant " des signes frappants de résistance " à cette dérive: " Les Etats-nations d'Europe (...) seront sous l'étroite surveillance d'une puissante entité qui n'a pas été élue, qui veille à ce qu'aucune mesure gouvernementale ne soit prise qui pourrait gêner les mécanismes du système capitaliste. Bref, elle doit construire une Europe à l'américaine." (6) A l'évidence, un grand débat national s'impose. Les pistes de réflexion alternatives ne manquent pas, dès lors qu'existe la volonté politique de les prendre en considération. Le moment venu, il faut espérer que les conditions auront pu être créées pour obtenir un référendum afin que la décision puisse être assumée collectivement et en pleine connaissance de cause. D'ici là, bien des choses peuvent encore bouger. D'ores et déjà, pour 58% des Français, " le gouvernement doit négocier avec nos partenaires de nouvelles conditions, au risque de compromettre la passage à la monnaie unique " (7). Comme en écho, Hubert Vedrine lui-même semble entrouvrir une fenêtre." Nous ne ferons pas l'euro à n'importe quel prix ", a déclaré le ministre des Affaires étrangères, ajoutant ce qui paraîtra à certains comme une révélation, tant a été brandie - indûment - la menace de l'isolement de la France au cas où elle s'aviserait à enrayer le processus en cours: " c'est une question que se posent toutes sortes de gouvernements en Europe " (8). Cette idée fait son chemin depuis la victoire de la gauche en France: " Rouvrir la discussion, les circonstances s'y prêtent." (9). Voilà la première grande initiative diplomatique qu'on puisse souhaiter de la part des autorités françaises. Une tentative plus limitée mais intéressante a eu lieu à la veille du sommet d'Amsterdam, elle a avorté avec l'adoption du Pacte de stabilité. Le moment est venu de relancer l'offensive pour de bon et sur le fond.
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L'organisation du continent européen, une priorité
Pour essentiel qu'il soit, le domaine monétaire n'est naturellement pas le seul où le nouveau gouvernement soit appelé à intervenir sur la scène internationale, dans la prochaine période. L'une des priorités qui s'imposent d'elle-même est l'organisation du continent européen. Cela fait huit ans que le Mur de Berlin est tombé sans que l'aspiration à la construction d'une grande communauté paneuropéenne n'ait vu un début de réalisation. Il s'en faut ! La double réponse apportée à ce jour à cette attente pose davantage de problèmes qu'elle n'en résout: c'est l'élargissement de l'Union européenne et de l'OTAN. En quoi l'entrée de trois, voire cinq nouveaux pays dans l'organisation atlantique - que M. Brzezinski, ancien conseiller du président Carter, qualifie lui-même de " commandement militaire intégré dominé par les Etats-Unis pour longtemps encore " (10) - contribue-t-elle à jeter les bases de la " maison commune européenne " ? En vérité, la façon dont les dirigeants américains, directement épaulés par le chancelier Kohl, redessinent à la hussarde les zones d'influence en Europe de l'Est en fonction des nouveaux rapports de force, relève d'une logique complètement anachronique. Et, de surcroît, dangereuse du fait des divisions supplémentaires qu'elle structure dans cet espace si sensible. L'Europe a besoin de surmonter ses fractures, non d'en provoquer de nouvelles. Elle a besoin d'un cadre unitaire regroupant toutes les nations du continent, sans exclusive, sans hiérarchie et sans tuteur. Elle a besoin d'élaborer un concept de sécurité excluant toute tentation hégémonique, et fondé, avant tout, sur la coopération économique, le dialogue politique, des mesures de confiance, la relance du processus de désarmement équilibré - nucléaire et " conventionnel " - et contrôlé. Bref, d'une stratégie active de prévention des tensions et des conflits, confortée par une ouverture très hardie sur les " sociétés civiles ", autrement dit la mobilisation des citoyens des nations d'Europe autour de projets pacifiques, unificateurs, participant à des projets constructifs et motivants, à l'échelon régional, continental et international. Ce n'est qu'en tout dernier recours que peut intervenir la dimension militaire. Et, dans ce cas, strictement sous le contrôle de l'ONU et d'une OSCE rénovée, et non dans le cadre d'une organisation imprégnée d'une logique de bloc totalement dépassée. Tout appelle l'engagement d'un processus de dissolution de l'OTAN. Le nouveau gouvernement a eu raison de stopper la réintégration de la France. Ce premier pas positif en appelle d'autres, dans une dynamique résolument nouvelle. Quant au processus d'élargissement de l'Union européenne - l'un des projets les plus cruciaux de ces dix prochaines années -, il est conçu et conduit de telle manière par les Quinze qu'il risquerait fort, si rien ne devait changer, de se traduire par une cascade de déstabilisations sociales et politiques, tant à l'Est que dans l'Union européenne.
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A l'appui d'un Forum des nations d'Europe
Ainsi, parmi les critères sur lesquels seront jugés les pays candidats - dont le PIB par habitant se situe entre la moitié et le quart de la moyenne communautaire - figurent notamment: " la compatibilité des données macroéconomiques; la compétitivité des entreprises exportatrices; l'état de la privatisation et des droits d'établissement des firmes étrangères " (y compris droits d'achat de biens immobiliers et de transferts de gains de capitaux...), ou encore " la place de la nation dans l'opinion publique et la volonté de consentir à des abandons de souveraineté..." (11). Précaution suprême des suzerains: " nous négocierons avec chaque Etat individuellement." (12) Pour les peuples concernés, si ces plans se réalisaient, le réveil serait douloureux: " l'adhésion à l'UE plongera les anciennes économies communistes dans les eaux glacées du marché unique." (13) Le malheur des uns ne fait pas le bonheur des autres. Ce type d'élargissement affecterait tout autant, et de multiples façons, la situation économique et sociale des pays de l'Union européenne: menaces sur la politique agricole commune et sur les fonds structurels, mise en concurrence des salariés, risques accrus de délocalisations... Rappelons que " le coût du travail ne représente (en Pologne, en République tchèque et en Hongrie) que 6% du niveau ouest-allemand " (14). De quoi aiguiser des appétits en ces temps de " guerre économique " ! " La gueule de bois s'annonce sévère pour ces pays comme pour l'Union ", résume un observateur (15).
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Pour une nouvelle approche d'une Europe unie et viable
Or, les discussions officielles de la Commission européenne avec chacun de ces Etats doivent s'ouvrir dès janvier 1998. Il est donc urgent pour l'avenir d'une Europe unie et viable qu'un pays de l'Union qui dispose de l'influence nécessaire prenne l'initiative de proposer une nouvelle approche. La France le peut. Elle peut demander l'ouverture d'une négociation collective avec l'ensemble des pays candidats à l'adhésion et favoriser à cette occasion une prise en compte effective - et transparente - des intérêts mutuels des peuples de l'Est et de l'Ouest. Pourquoi ne pas reprendre à ce propos, avec la détermination de la mener jusqu'à son terme, une proposition avancée il y a un an par le président de la République lui-même - mais presque aussitôt " oubliée ": celle de " convoquer une conférence qui rassemblerait les Quinze et tous les pays candidats (qui) offrirait un forum de concertation et de dialogue politique, où pourraient être traités tous les sujets d'intérêt commun " ? (16). Voilà qui ferait mûrir une idée qui nous est chère d'un " Forum des nations d'Europe " pour tirer ensemble tous les enseignements de la nouvelle donne sur le continent. |
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* Membre du bureau national du PCF en charge de la politique internationale.Député à l'Assemblée européenne. ** Francis Wurtz abordera ces deux derniers points dans un prochain article, NDLR. 1. Elie Cohen, professeur à Sciences Po.In Revue politique et parlementaire (janvier 1997). 2. Jean-Pierre Gérard (Libération, 28/04/97). 3. François Buonomo (La Tribune, 17/06/1997). 4. Pierre-Yves de Silguy.Intervention à l'Assemblée nationale (27/02/1997). 5. Jacques Le Cacheux, directeur du département des études à l'Office français de conjoncture économique, La Tribune, 11/2/97. 6. Daniel Singer, in The Nation, New-York, hebdomadaire progressiste américain, cité par Courrier International du 16/1/97. 7. Voir le Nouvel Observateur, juin 1997. 8. Sur LCI - (24/06/1997). 9. Henri de Bresson, le Monde, 01/06/1997. 10. Le Figaro, 27/05/1997. 11. Rapport de la Fondation Bertelsmann - Cité par Ramsès 1996, revue de l'IFRI. 12. Helmut Kohl (Agence Europe - 11/12/1994). 13. The Philip Morris Institute: Europe élargie: des Etats membres égaux ?, avril 1996. 14. Le Figaro, 23/10/1996. 15. Jean Quatremer, Libération, 17/07/1997. 16. Jacques Chirac: Discours aux Ambassadeurs, 29/08/1996.
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