Regards Septembre 1997 - Points de vue

Ce qui fonde mes convictions et ma colère

Par Sara Alexander *


Le hasard a voulu que je voie le jour sur l'ancienne frontière Mendelbaun, celle de 1948, dans une rue arabe devenue juive. Est-ce de là qu'est né le sentiment d'appartenir aux deux communautés? Rebelle face à l'injustice qui frappe toujours l'une d'elles: les Palestiniens. Me revient une image ancienne: dans Jérusalem, un vieux Palestinien moustachu, au large pantalon, poussant un chariot, crie en arabe, en hébreu, en yiddish: " Venez faire affûter vos lames usées ". J'avais quatre ans à l'époque où les juifs faisaient confiance à un arabe pour qu'ils aiguisent leurs couteaux. La paix, pour moi, c'est cela, elle est comme le soleil, présent lorsque nous ouvrons les yeux, si naturel que nous en oublions la beauté. Lorsqu'un étudiant palestinien, seul à Paris, loin de tous ses proches, m'invite à célébrer la fin du Ramadan privilégiant ainsi l'Israélienne que je suis sur tous ses contacts dans la capitale, je me dis que la paix se construit. Ces gestes quotidiens tissent des relations qui, finalement, ont l'air d'aller d'elles-mêmes. Pour moi, un des signes de la paix ce sera la banalisation de la énième poignée de mains entre un dirigeant israélien et Arafat, une entrevue qui ne sera pas un événement. Ou encore, quand un Israélien ou un Palestinien pourra traiter l'autre d'imbécile sans que la personne visée le reçoive comme une insulte. Alors, nous serons en paix. Nous devons dépasser les souffrances du passé pour obtenir le laissez-passer vers l'avenir. Mais rien ne sera possible tant que les vies d'enfants, d'hommes et de femmes israéliennes seront considérées, au nom d'Allah, comme sans valeur. La condition sine qua non pour que s'ouvre une nouvelle ère au Moyen-Orient, c'est la justice. Mais dans les accords d'Oslo, Israël a reçu le fromage et les Palestiniens les trous. Je rêve que les enfants israéliens et les enfants palestiniens édifient ensemble leur avenir. Mais s'ils pensent que celui-ci doit d'abord se forger dans la séparation, dans l'attente d'une maturité, je l'accepte. Ce qui fonde mes convictions et ma colère, c'est que l'éducation du kibboutz m'a donné le respect de chaque humain quelles que soient sa race, sa religion etc. Le service militaire m'a ouvert les yeux. J'ai vu les inégalités. Entre les juifs ashkénazes et séfarades, considérés comme des citoyens de deuxième classe, tandis que les arabes d'Israël occupaient la dernière place. Après la guerre des Six Jours, le pays baignait dans une euphorie, un chauvinisme qui me mettait mal à l'aise. J'ai eu envie de me tenir à distance, de dépassionner, de me chercher afin de aller au devant des autres. En hébreu, pour dire s'exiler et découvrir, nous utilisons le même mot, galo. De là mon exil volontaire. J'ai décidé de vivre en France, qui, pour moi, était d'abord la Provence et son ciel azur, ses collines couvertes de thym, de romarin aux senteurs familières. J'ai reçu en héritage la curiosité, l'intérêt envers les autres et le refus de la discrimination. Mon père appartenait à la minorité hongroise, mais juif et tzigane, il était minoritaire dans la minorité. Ma mère, née à Istanbul, bien qu'analphabète, parlait le turc, le grec, l'hébreu, l'arabe, le yiddish. J'ai le sentiment qu'une telle ascendance m'a donné des antennes pour capter la joie et les angoisses des hommes. En Amérique latine où j'ai vécu, je n'ai pu m'empêcher de me mêler des combats de ces peuples. J'y ai mis en musique les textes de poètes révolutionnaires. Invitée à Marrakech dans un festival pour la paix, j'ai débuté mon tour de chant par ce jeu de mots: " C'est à vous de me dire Sara-oui ou Sara-non ". Le public a crié " Sara-oui " et j'ai répliqué: " C'est vous qui l'avez dit." Comment, au Maroc, aurais-je pu ne pas évoquer ce peuple opprimé?

 


* Chanteuse, compositeur et musicienne, Sara Alexander, née à Jérusalem, a quitté il y a quinze ans une prestigieuse troupe musicale de l'armée israélienne pour s sillonner le monde, dans le but d'oeuvrer à la réconciliation entre Israéliens et Palestiniens.

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