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Le bonheur et rien d'autre Par Evelyne Pieller |
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C'est clair, il y a comme un malaise.
On ne peut pas vraiment dire que l'époque porte à la franche gaîté.
Dans les raves, circule l'ecstasy.
Dans les pharmacies familiales, veille le Prozac.
Personne ne va bien, les héros sont fatigués, la science commence à inquiéter, l'idée même de progrès fait ricaner, le rideau de fer s'est levé sur, à ce qu'on dit dans les milieux bien informés, la fin des utopies, bref, on ne batifole pas dans les champs verdoyants de l'espérance.
Pourtant...
Pourtant, c'est peut-être bien le moment de parler du bonheur.
Pas de la jouissance, pas du plaisir, non, du bonheur.
Il y a une quinzaine d'années, on cherchait, collectivement s'entend, non pas le bonheur, mais la réussite.
C'était l'âge navrant des golden boys, du stretching, des patrons d'entreprise présentés comme des héros des temps modernes, audace, imagination, esprit d'aventure, que venait adoucir son double nécessaire, l'épopée humanitaire.
Energie, efficacité, vive les décideurs toujours vitaminés.
Dans le même temps, apparurent et l'expression et la nécessité de " faire la fête ".
On réussit, et on s'éclate.
Triomphe de la volonté, besoin de décompresser.
On s'éclate, on explose, on se perd.
C'est terminé.
On a renoncé à la ruée vers l'or, comme on avait renoncé au temps des fleurs.
Aujourd'hui, on est déprimé.vidé.
Méfiant.
Mais, mais, il y a comme un début d'élan, tordu, compliqué, comme une aspiration vers autre chose que la répétition du malheur, de l'ennui, de l'absence d'horizon.
Dans la confusion.
Dans la déception.
Dans les vertiges d'un vicieux appétit pour l'oubli des douleurs.
Au sein même d'une vague fascination pour la mort.
Oui.
Seulement, on cherche " du sens ", la philosophie est à la mode, la révolte est au coeur de tous les rappers: la vraie révolte, celle qui attaque tous ceux qui font le jeu de la " fatalité ", aussi bien l'organisation de la misère que l'abandon aux consolations chimiques.
Seulement, tout le monde se sent sommé de réfléchir à ce qu'est la citoyenneté, ce qu'est notre nation.
On s'interroge.
Le Roman de Sophie, roman philosophique, fait un succès de librairie plutôt inattendu.
Les jeunes des cités ou des écoles réclament avant tout le respect.
Le respect, sacré concept, quelque chose est en train de changer.
On croit souvent que le XVIIIe siècle fut la grande époque des Lumières, et de l'art de vivre. C'est exact, mais c'est incomplet. Le XVIIIe a aussi, très profondément, fait l'expérience du mal de vivre. Du " spleen ". De l'inquiétude. C'est sur ce fond de trouble, qu'il a passionnément interrogé la possibilité du bonheur. Jusqu'à l'obsession. C'était nouveau. Les siècles précédents, à l'exception de la Renaissance, s'en souciaient peu: car le christianisme alors rayonnait, qui donnait pour but à la vie de l'homme non pas le bonheur, mais le salut. Le XVIIIe tente de le définir. L'Encyclopédie propose d'y voir " un état tranquille semé ça et là de quelques plaisirs qui en égaient le fond ". C'est sobre. Buffon précise: " Le bonheur de l'homme consiste dans l'unité de son intérieur ". Autrement dit, c'est un travail. Pour parvenir à l'harmonie. C'est une méditation en actes. Ah ! On est d'accord ou pas avec cette maxime, mais c'est de toutes façons enthousiasmant. Car on rappelle ici que le bonheur est à faire advenir. C'est un chantier, une discipline, ce n'est pas un don. Comme le dira un peu plus tard Saint-Just, c'est " une idée neuve en Europe ". Bien sûr, rien n'est simple. Les deux groupes pop les plus célèbres aujourd'hui s'appellent Oasis et Nirvana. Saisissant. Le bonheur par l'anéantissement. La joie de la vie qui fleurit dans un désert. L'époque est compliquée, et les rêves sont troublés. Mais il y a des rêves. Rêves d'un bonheur qui attend de se formuler pour trouver, peut-être, sa vigueur. Rêves d'un bonheur qui ne ressemble pas aux images des pubs. Un des mots préférés des jeunes gens, c'est " délire ", talonné de très près par le surprenant " halluciner "." On a bien déliré ", " c'est le délire " ne renvoient pas à une quelconque altération mentale, mais à un vif plaisir. Plaisir de la réunion, de la fantaisie, de la dépense verbale, contre les contraintes de l'économie et de la parole professionnelle." J'y crois pas, j'hallucine " rend compte de façon similaire du soupçon que ce qu'on ressent comme vérité ne saurait qu'être folie dans un monde dont les explications officielles, pour être assez systématiquement démenties par la réalité, n'en continuent pas moins d'être assénées. Si ce n'est pas le monde qui est fou, alors c'est moi. C'est moi qui délire quand je me sens vivant, splendide retournement. Oui, c'est peut-être bien le moment où on va se redemander si on n'a pas le droit d'être heureux, et quelles seraient les conditions nécessaires pour que chacun se débrouille pour inventer son bonheur à lui. Espérons qu'alors nous redécouvrirons tous la pensée de Kant: " Agis de telle sorte que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans celle d'autrui, toujours comme une fin, jamais simplement comme un moyen ", dans sa magnifique, sa radicale intégralité.. |
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1. Jean-Paul Jouary et Arnaud Spire, Servitudes et grandeur du cynisme, Paris/Québec, Desclées de Brouwer/Fides, 1997. |