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Geneviève de Gaulle-Anthonioz " Pour faire quelque chose de grand, il faut accrocher son char à une étoile " Par Françoise Colpin |
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Entretien avec Geneviève de Gaulle-Anthonioz |
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Genevieve de Gaulle-Anthonioz vient d'être élevée à la dignité de Grand Croix de la Légion d'honneur.
Engagée dès 1940 dans la Résistance, déportée à Ravensbruck à 22 ans, présidente de l'Association des anciennes déportées et internées aux côtés de Marie-Claude Vaillant-Couturier à laquelle elle a, elle-même, remis les insignes de Commandeur de la Légion d'honneur.
Elle a reçu le Prix des droits de l'Homme en France et dans le monde en 1994.
Présidente en 1958 du mouvement Aide à toute détresse quart monde attaché à faire reculer l'extrême pauvreté.
Le général de Gaulle lui a dédicacé ses Mémoires de guerre.
Geneviève de Gaulle-Anthonioz nous reçoit chez elle. Le café fume sur la table. Henri Malberg et moi allons entamer avec elle une conversation sans détours dans laquelle se sont naturellement liées les questions du passé, du présent, de l'avenir. Comme le fil continu d'une vie où la ténacité de l'engagement paraît si naturelle qu'elle s'alimente aux valeurs les plus profondes de l'humanité. Impressionnant. Depuis la Résistance et la Déportation, elle continue à témoigner de ce qu'il y a de valeurs dans l'être humain. Elle évoque le souvenir de Marie-Claude Vaillant-Couturier, son courage, son extraordinaire détermination à revenir des camps pour témoigner. " Marie-Claude était superbe, dit-elle. Notre vie a été forcément marquée par cette période. Nous nous sommes beaucoup occupées de nos camarades car on ne se rend pas compte dans quelle situation dramatique elles se sont trouvées. Plus rien. Plus de famille. Marie-Claude était d'ailleurs, avec moi, vice-présidente des femmes déportées de la Résistance. J'ai travaillé au Comité d'histoire de la Seconde Guerre mondiale.ça, c'était le témoignage. J'ai écrit également un petit opuscule sur les enfants à Ravensbruck." Puis elle s'est mariée, elle a eu quatre enfants qu'elle aime passionnément. Des petits enfants dont le nombre m'échappe. En 1958, alors que Geneviève de Gaulle-Anthonioz travaillait au cabinet d'André Malraux, la rencontre chez une vieille amie avec le père Joseph Wresinski fut déterminante dans son engagement auprès des plus démunis. Elle parle de lui avec admiration et humour. " C'était un très grand bonhomme, Joseph. Après avoir été aux Jeunesses communistes, il a décidé de devenir prêtre. Bien sûr il a continué à faire des gâteaux et des confitures ! Quand il voulait faire une grande faveur, il ouvrait son armoire à confitures pour nous en offrir. Il était curé de campagne, très attiré par les gens qui vivaient les mêmes épreuves vécues par les siens, l'immigration. Et il est arrivé au camp de Noisy-le-Grand." Le camp ? " Oui, on appelait ce bidonville le camp où vivaient une masse de gens qui venaient travailler en France. Ils avaient du travail mais pas de logement. Au milieu de toutes sortes de nationalités, des familles extraordinairement pauvres, rejetées, oubliées qui avaient décroché de la vie sociale, s'étaient rassemblées. Ces familles, le père Joseph les a détectées tout de suite. Il a retrouvé ce qu'il appelait son peuple. Malgré mon travail au cabinet de Malraux, je n'ai pas pu m'empêcher d'aller voir ce que me racontait le père Joseph. Donc, c'est là que, tout à coup, en rencontrant ces visages ressemblant à ceux qui m'avaient bouleversée en arrivant à Ravensbruck, des visages comme vidés de substance humaine reflétant une destruction intérieure accompagnée d'une destruction physique. Le cours de ma vie s'est modifié. Je suis entrée dans ces igloos en fibrociment et en terre battue où il n'y avait strictement rien. Le père a dit bonjour, je vous amène quelqu'un, la nièce du général de Gaulle, vous allez lui offrir un café. Quelle idée ! Je ne comprenais pas. Eh bien, l'un a rapporté des tasses, l'autre du café. Ces gestes-là m'ont tout de suite mise en question. C'était en octobre 1958. Il avait commencé à pleuvoir. Le camp transformé en un cloaque de boue. Ces gosses. Cette misère matérielle plus encore que morale. Insupportable. Et, en même temps, découvrir qu'il fallait s'adresser à eux avant de les plaindre, à leur dignité. Les reconnaître comme des gens qui pouvaient agir, faire quelque chose, ne serait-ce qu'un geste. Cette grande idée était en germe dans l'attitude du père Joseph et elle s'est développée dans le mouvement ATD Quart Monde. Le père Joseph a créé un petit jardin d'enfants car il n'y avait pas d'école maternelle dans le coin. L'hiver s'annonçait menaçant surtout pour les enfants. Des bébés étaient morts de froid l'année précédente. Il fallait du charbon. J'ai organisé des appels radiophoniques avec des grandes voix de la radio. Des sacs de charbon nous ont été convoyés par les Charbonnages de France et nous les avons vendus. Pas au prix coûtant certes, mais on a demandé à chacun selon ses possibilités de faire le geste; toujours la dignité.". Ce camp, comme ne peut s'empêcher de l'appeler Geneviève de Gaulle-Anthonioz, " par référence " dit-elle, avait investi un lieu-dit appelé le château. Ironie du sort. ATD Quart Monde a commencé à exister avec quelques familles démunies. Une petite association s'est créée. Des hommes et des femmes sont venus cautionner cette action. Le père Joseph souhaitait que les gens restent, s'investissent avec une certaine permanence. Les premiers volontaires sont arrivés, même de l'étranger. Des femmes notamment. Sans coloration politique puisqu'il s'agissait d'un investissement humain. Il fallait que ces personnes puissent faire leurs choix, et les exercer dans tous les domaines de la vie. Aide à toute détresse était née et Geneviève de Gaulle-Anthonioz en devint présidente en 1964. Elle explique ainsi ce lien entre la déportée qui a gardé des souvenirs ineffaçables et qui a reçu le choc d'un type de souffrance qui agressait à nouveau sa vie. Des mots d'aujourd'hui ne la laissent pas tranquille. Ceux de SDF, de sans-papiers. " Des mots horribles, dit-elle, parce qu'on les emploie comme des substantifs. Ce sont des personnes sans domicile fixe. Pas des SDF. Je ne supporte pas qu'ils deviennent un genre, une catégorie. Ce sont des personnes avec des droits. Celui d'avoir des papiers. Celui d'avoir un logement. Ils sont même beaucoup plus nombreux qu'à l'époque. En 1958, certains pensaient, comme nous étions dans une période de progrès et que la classe ouvrière, grâce à son combat, avait fait son chemin, que ceux qui restaient en rade pourraient en profiter un peu. Mais qu'il aurait toujours, comme cela peut se dire dans une famille, des déchets, des laissés pour compte. Le père Joseph n'a jamais pensé cela. Il restait persuadé que ces gens portaient en germe, un peu comme des prophètes, ce qui était le vice, le défaut fondamental de cette société. C'est-à-dire un progrès non pas basé sur l'homme, mais basé sur le profit, sur l'argent sur une sorte de déification de la technique, admirable en soi dans son dépassement permanent, mais pas le progrès de l'homme. Il avait vu cela. Ce qui a permis de dire aux plus pauvres, non seulement vous êtes des êtres humains à part entière, mais en plus vous avez quelque chose de particulier à nous apprendre. Nous attendons. Si vous ne nous le donnez pas, il manquera quelque chose d'essentiel à la société. C'est sur cette base, pas celle de l'assistanat que sont venus les militants du Quart Monde. Sans théorie. On découvrait les choses avec cette vie partagée. Comme la graine qui devenait une plante. Je retrouvais quelque chose que nous avions appris dans les camps. Nous savions plus que quiconque ce qu'étaient les droits de l'Homme car justement nous en étions privés. Cette expérience nous donnait des connaissances. Nous savions mieux que d'autres ce qu'était le nazisme, le camp de concentration en étant une de ses féroces expressions. Quand on a été privé de ces droits élémentaires, cela donne une aptitude à en parler et surtout à les défendre. Je l'ai toujours pensé." Depuis quarante ans, cette idée en germe a cheminé en regardant ceux qui, parmi les plus pauvres, sont les plus désarmés. Sans parole. Il y a encore des gens qui vivent dans une quasi-clandestinité. Les militants du Quart Monde savent vraiment détecter ces proches de pauvreté intense et de silence. Et cela amène Geneviève de Gaulle-Anthonioz à discuter avec nous d'un autre problème majeur, celui de la démocratie." En 1958, imaginons un train avec une vieille locomotive et dont le dernier wagon se détache. On peut encore faire quelque chose pour le raccrocher. Maintenant, une locomotive de TGV et beaucoup de wagons qui se décrochent. En même temps que nous avançons, nous laissons derrière nous de plus en plus de gens sacrifiés et nous ne nous retournons pas. Et ce qui est derrière nous peut toujours tomber sans pouvoir toujours se relever. Cela me paraît une des questions essentielles aujourd'hui. Je ne me place pas sur le plan de la compassion, cela peut être de l'assistance. C'est déjà quelque chose de se retourner et de faire un geste. S'il y a trop de ce style de réponses, on ne cherche pas les vraies réponses pensant qu'on a résolu les problèmes. Ceux qui se dévouent dans les restos du coeur, dans l'accueil des sans-abri le savent et le disent: on ne peut pas répondre par l'assistance. Il faut une autre perspective. Moi, j'appelle cela une révolution. Nous sommes un pays démocratique, nous avons payé assez cher le fait d'être une démocratie. Le chemin démocratique se fera avec des êtres humains qui entrainent d'autres êtres humains, avec des partis politiques, des syndicats, des associations. Des gens. Je ne peux pas envisager un autre avenir. Nous sommes en train de nous leurrer. Je crois dans la démocratie parce que je crois en l'homme. Une démocratie, cela n'est pas quelque chose de figé, c'est quelque chose qui est en marche et qui se bâtit tous les jours. Il faut qu'il y ait ces espèces d'aiguillons qui posent des questions. Moi, je l'ai dit à Robert Hue, c'est là un des rôles essentiels du Parti communiste. On peut dire tout ce que l'on veut de cette période terrible du stalinisme, ce fond de générosité et de foi dans l'homme me paraissent une des bases de la conviction communiste. Je dis cela, non pas parce que vous êtes un mensuel communiste, mais parce qu'une démocratie a absolument besoin de poil à gratter." Mais elle ne laisse pas aux communistes l'exclusivité du poil à gratter. Geneviève de Gaulle-Anthonioz a voulu exprimer, dès la formation du gouvernement, ses " inquiétudes " et ses " espoirs " sur le sort réservé à la loi de cohésion sociale qu'elle avait défendue à la tribune de l'Assemblée nationale et dont la discussion s'est trouvée interrompue. " Une loi d'orientation, cela peut devenir des paroles si on n'y prend garde. Avec des engagements précis, elle permet d'entrevoir à moyen terme et même à terme plus éloigné un engagement sérieux sur l'évaluation des besoins. Il s'agirait surtout d'une direction donnée qui pourrait permettre de commencer à jeter les germes d'une politique réelle et cohérente. Actuellement, on tire de tous les côtés. On disperse les façons de faire. On n'a jamais poussé à fond la réflexion et la solution. Je pense également qu'on a besoin d'un débat public. On dit: les associations s'en occupent. Mais ce n'est pas vrai. Il s'agit d'une blessure sociale qui nous concerne tous. Puisque nous sommes dans le cadre d'une démocratie, cela commence par la loi et par la participation des gens. Au Comité économique et social dont je fais partie, cela a été passionnant de voir cette collaboration avec les syndicats, notamment la CGT et la CFDT. La CGT vient encore de tenir un argumentaire sur la loi de cohésion sociale. C'est important que les syndicats franchissent ce seuil, qu'il n'y ait pas que les syndiqués qui comptent pour eux. Leur responsabilité en tant que syndicalistes, et pour leurs raisons propres, inclut justement ce besoin de cohésion sociale qui rejette toute exclusion. Parmi les priorités aussi, dit-elle, l'observatoire de la pauvreté et la réactivation du conseil national de la lutte contre l'exclusion, outils d'une politique transversale contre la pauvreté. Il faut aussi, et ce n'est pas dans la loi, donner la parole, développer le partenariat avec les plus pauvres en leur donnant la parole. Il est insupportable que quelqu'un, parce qu'il est pauvre, soit en plus privé d'estime et de considération." En référence à une formule célèbre de son oncle, le général de Gaulle, qui se faisait une " certaine idée de la France", elle pense que la France a réellement une vocation, qu'elle a joué son rôle dans l'Histoire et que sa culture a marqué des civilisations. " C'est cela le rôle de la France. Ce n'est pas de se mettre en exemple, d'exercer un pouvoir. Alors qu'on parle beaucoup de l'Europe, il faut quand même que l'on commence à regarder autour de nous. Une Europe qui se bâtirait à partir du profit et du fric, ce n'est pas cela qui va soulever les gens. L'histoire de Vilvorde est tellement symbolique. On ferme une usine parce qu'on va en construire une autre ailleurs où les gens seront moins payés. Il faut que nous poussions pour que les choses évoluent dans le bon sens. Pour cela, les citoyens ne doivent pas accepter de déléguer leur pouvoir. La citoyenneté est une responsabilité." La société va mal. C'est vrai. Mais quelle est l'opinion de Geneviève de Gaulle-Anthonioz sur la société à construire ? Même en termes d'utopie, parce que là se trouve le débat de demain ? " Je crois avoir bien annoncé les couleurs, répond-elle. D'abord, une société où personne ne soit rejeté, où l'on reconnaisse la valeur de chacun, pas seulement dans les mots mais dans la réalité des choses. Cela me paraît constituer la base d'une société juste et, bien entendu, d'une société fraternelle. De la justice. De l'équité. Il faut aussi que chaque individu qui fait partie de cette société s'exprime - sinon on ne parle pas de démocratie - exprime ses manques - mais pas seulement, aussi sa pensée - y compris celui dont on pense qu'il n'en est pas capable. Les sociétés humaines ont toujours fait de terribles retours en arrière, et puis quand même, vaille que vaille, des avancées. On a mis des siècles à détruire l'esclavage. L'apartheid a fini par céder. La dignité d'une vie, c'est cet engagement de l'être humain. Je considère que l'on a aussi des devoirs envers tous ceux qui ne sont pas forcément des citoyens, ceux qui vivent chez nous, les habitants de ce pays. Et si l'on est dans l'utopie, on est aussi dans le concret. L'un ne va pas sans l'autre. Une phrase de Bergson dit: pour faire quelque chose de grand, il faut accrocher son char à une étoile. Je crois qu'on est présent dans le concret si quelque part, il y a un grand dessein pour l'homme." Et, lorsque nous remercions Geneviève de Gaulle-Anthonioz de ce temps consacré à nous livrer son inlassable combat, elle nous dit: " C'est une chance de pouvoir être écoutée. Quand certains me disent parlons d'autre chose..." Deux jeunes arrivent pour une réunion d'ATD Quart Monde. Elle a entraîné dans son sillon une relève qui donne confiance dans la pérennité des grandes valeurs humaines.n |
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1. Jean-Paul Jouary et Arnaud Spire, Servitudes et grandeur du cynisme, Paris/Québec, Desclées de Brouwer/Fides, 1997. |