|
reflexions
Par Joel Biard |
|
|
|
Un regard neuf sur le cynisme antique et sur certains enjeux contemporains.
C'est l'intérêt de l'ouvrage d'Arnaud Spire et Jean-Paul Jouary, qui, en estimant que nous vivons à l'époque du cynisme généralisé, se définissent eux-mêmes, en paraphrasant Diogène, comme " des chiens aux basques des cyniques "
Il est des noms propres qui ont eu pour destinée de voir, dans l'opinion courante, leur sens considérablement transformé voire inversé: c'est ainsi qu'Epicure, fondateur d'une des plus subtiles sagesses de l'Antiquité, est censé avoir prôné une grossière jouissance sans retenue, ou que Machiavel, penseur inégalé de la politique, est réduit à l'idée que la fin justifie les moyens. Il en alla de même pour le cynisme. Le cynisme antique d'Anthistène et de Diogène (Ve et IVe siècles av. J.-C.) privilégiait les actes sur les discours, il ne visait à aucun autre but que de gouverner sa vie indépendamment des conventions et des pouvoirs, il exaltait la coïncidence entre principes proclamés et conduite effective; il semble en être venu, de nos jours, à désigner tout le contraire. Jean-Paul Jouary et Arnaud Spire (1) estiment que nous vivons à l'époque du cynisme généralisé. Ils entendent montrer comment l'on est passé du cynisme historique au cynisme contemporain, et parcourent pour ce faire les grandes étapes de l'histoire du cynisme. Pour eux, l'essence du cynisme se loge dans un écart entre principes et pratiques, dans une transgression ouverte des normes auxquels on se réfère à une époque donnée. Or, si le cynisme antique pouvait avoir une vertu critique en s'opposant à une coupure entre la théorie et de la pratique, le cynisme contemporain serait devenu un frein à la critique pratique de l'ordre existant. Alors que Diogène était un " chien " aux basques des théoriciens et des puissants de son temps, les auteurs veulent, quant à eux, être " des chiens aux basques des cyniques ". Certes, chaque terme est plus contradictoire qu'il n'y paraît: le cynisme antique, se refusant à l'engagement comme à la théorie politiques, est d'une certaine manière en retrait par rapport aux projets réformateurs, y compris de quelqu'un comme Platon; à l'inverse, certaines critiques contemporaines se réclamant du cynisme peuvent n'être pas dépourvues de pertinence. Dans l'ensemble cependant, le cynisme est devenu un obstacle qu'il est nécessaire de lever. Cet ouvrage a ainsi un double mérite. Il restitue au lecteur une figure précise du cynisme antique, et il dénonce avec à-propos certains phénomènes contemporains. Je mentionnerai notamment la démystification des " amuseurs publics ", ou encore l'analyse du rapport contradictoire que notre époque entretient avec la " nouveauté "... Les auteurs projettent, à partir d'une réflexion engagée sur les enjeux actuels, un éclairage original sur l'histoire du cynisme et sur ses avatars contemporains. On pourra juger néanmoins que l'idée de cynisme est quelque peu diluée dans l'ensemble extrêmement divers des auteurs et des phénomènes qui s'y trouvent rattachés, de Diogène à Jacques Attali ou Bernard-Henri Lévy, en passant par Pascal, Dom Juan ou La Rochefoucauld, sans oublier l'humanitaire ou l'idéologie des droits de l'Homme... Une distinction est bien introduite, qui permet de se repérer. Les auteurs distinguent un cynisme sincère (cynisme du dominé) et un cynisme de duplicité (cynisme du dominant). Cela permet de ne pas réduire le cynisme à un double langage ou à un écart entre discours et pratique, alors même que le cynisme historique est présenté comme dénonciation de ce double jeu. Il reste que celui-ci ne consistait pas seulement à enfreindre des principes admis, mais visait à les dénoncer, au besoin de façon provocatrice, soit ouvertement soit en faisant mine de les accepter pour mieux les confondre. Il y a là un écart conscient et un défi délibéré, qui doit être mesuré à l'aune de l'effet escompté et qui s'accommode mal avec le sens trivial du mot " cynisme ".
|
|
D'un cynisme qui avait dans l'Antiquité une vertu critique à un cynisme qui est devenu un obstacle à la transformation sociale
Cette trajectoire, conduisant d'un cynisme qui avait dans l'Antiquité une vertu critique, à un cynisme qui est devenu un obstacle à la conscience moderne de la transformation sociale, trouve son fondement dans une certaine conception des exigences contemporaines. En premier lieu, on trouve de manière récurrente dans l'ouvrage la thèse qui définit le communisme comme le " mouvement réel qui abolit l'état de chose existant " (pp.12, 38, 48, 97, 238, 257). J'ai déjà eu l'occasion de dire (par exemple dans Regards, décembre 1995) que cette formule était à mon sens insuffisante, pour deux raisons que je résume ici à l'extrême: en premier lieu, ne pas caractériser quel mouvement est réellement transformateur, en second lieu, annexer à ce mouvement des forces qui ne s'y reconnaissent pas nécessairement. Sur ce dernier point, les auteurs maintiennent qu'" on doit lui rattacher tous les mouvements populaires se référant ou non au communisme ". La première exigence, en revanche, paraît prise en compte dans un passage de l'ouvrage. Non seulement " tout ce qui se donne pour transformation du réel " n'a pas " partie liée au communisme " (p.239), mais du coup la question est posée de la formulation de l'idéal qui permet de caractériser ou d'orienter ce processus - même si cela exige une réflexion neuve sur la nature et le statut de cet idéal. L'impression dominante reste toutefois que la formule mentionnée plus haut est considérée comme suffisante pour caractériser voire définir le communisme. En ce qui concerne l'apport de Marx dans ce mouvement, les auteurs rappellent leur thèse selon laquelle est décisive l'introduction du " point de vue de la pratique dans la théorie ", idée déjà développée dans Penser les révolutions. C'est ce qui autorise à voir en Marx un moment de rupture absolu dans la pensée du rapport entre théorie de l'histoire et pratique politique, et c'est précisément cette conception qui permet de redistribuer sur un axe linéaire les différentes figures du cynisme. Car la nature des " principes " s'en trouverait transformée: ceux-ci devraient désormais surgir du mouvement populaire lui-même. Sans vouloir aucunement réduire la singularité de Marx, en particulier dans sa conception de l'histoire, une telle caractérisation ne me paraît elle non plus ni claire ni suffisante. En premier lieu le " point de vue de la pratique ", qu'elle soit éthique ou politique, n'a pas été absent au sein même de la philosophie politique, loin de là, de Platon jusqu'à Kant ou Fichte en passant par Machiavel. La question de l'unité de la raison théorique et de la raison pratique est même la question centrale de tout l'idéalisme allemand. Surtout, il n'est pas évident que tout le monde, de Platon à Marx (exclu), ait assigné aux " principes " un statut indépendant de l'expérience ou de leur mise en oeuvre pratique. Bien au contraire, cette relation dialectique fait corps avec l'idée même de " principe". Dès lors, où peut bien résider la " coupure ", si ce n'est dans une radicalisation empiriste qui risque de réduire la dimension propre de l'analyse conceptuelle (critique et anticipatrice) à la seule mise en forme, ou mise en cohérence, de ce qui surgit spontanément, et qui cependant, on le sait, est loin d'être univoque ?
|
|
L'introduction du " point de vue de la pratique dans la théorie " considérée comme apport décisif de Marx à la définition du communisme
Lire le cynisme à la lumière de ces options théorico-pratiques permet sans aucun doute de porter un regard neuf sur le cynisme antique et sur certains enjeux contemporains. C'est ce qui fait l'intérêt de l'ouvrage. Au terme de ce parcours, cependant, au nom de la convergence tendancielle entre mouvement réel des luttes sociales, conscience immédiate des agents de ce mouvement, et mise en cohérence théorique, le cynisme se trouve reconduit sans appel à sa perception triviale de double langage. On ne s'étonnera donc pas qu'en fin de compte le cynisme soit radicalement dévalorisé, bien qu'en fût annoncée une " réévaluation critique " (p.22), et même si l'on sent parfois quelques hésitations à récuser tout ce qu'il pouvait comporter de vertu critique (voir p.163). On pourrait pour finir se demander si un autre regard ne reste pas possible sur le cynisme, sans gommer ses limites au moment même de son apogée, mais en valorisant le surgissement sans fin de la conscience critique face aux certitudes établies - certitudes indispensables, mais dont il importe de rappeler le caractère relatif et transitoire. Si le propre des grandes doctrines philosophiques est, en échappant à leur temps et aux conditions qui leur ont donné naissance, de nous donner à penser, en un présent inactuel et sans fin réactualisé, tel ou tel aspect de notre monde, le cynisme ne pourrait-il quant à lui rappeler cette exigence de recul et de mise à distance ? La question en tout cas ne me paraît pas close, si tant est que l'illusion de trouver dans une instance extérieure (serait-ce dans le mouvement de l'histoire) la garantie de penser juste n'est jamais définitivement conjurée. |
|
1. Jean-Paul Jouary et Arnaud Spire, Servitudes et grandeur du cynisme, Paris/Québec, Desclées de Brouwer/Fides, 1997. |