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philosophie
Par Jean-Paul Jouary |
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Quatre livres, nourris de bien d'autres, imposent un regard neuf sur ce que signifie vouloir changer le monde.
Marx peut-il encore vivre sans Freud, Nietzsche, Foucault, Deleuze, Arendt, etc.? Dans la théorie non plus, l'identité révolutionnaire ne se décrète pas...
Les révolutions ne seront plus ce qu'elles étaient - ou croyaient être. L'époque exige le deuil à la fois des modèles passés ou futurs, de l'espérance de certitudes nouvelles succédant aux anciennes, d'un Etat salvateur né des ruines d'un Etat détruit, d'une conception du politique identifié au pouvoir central ou dissout dans la société civile, d'un changement rendu nécessaire par des lois historiques déterminées, d'une révolution collective universelle faisant l'économie d'une révolte intime des individualités ou se conjuguant au masculin pluriel. Trop de deuil à la fois ou bien facettes multiples d'un même bouleversement dans les idées et les comportements ? Une chose est sûre: on n'en viendra pas à bout sans luttes contre tout ce qui entrave la libération humaine, mais pas plus sans de vastes remises en cohérence théoriques, et tout particulièrement philosophiques. De quoi expliquer la floraison des démarches neuves de ces dernières années.
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Le Pari mélancolique, une invitation novatrice, incontournable, à faire surgir des possibles inédits dans le devenir historique
C'est dans ce contexte que Daniel Bensaïd publie le Pari mélancolique (1), dont il résume l'objet en quelques mots: " Les déplacements du monde imposent de redéfinir la bonne échelle du politique. Une échelle mobile sans doute " (p.212). Alors que le besoin de changer le monde est lisible de toute part et que " la loi implacable de la production et de l'échange marchands plie le temps et l'espace à l'impératif des marchés ", les dérèglements de l'époque affaiblissent les capacités d'anticipation (pp.21, 13) et " le dépérissement du politique est une tendance objective (...) proprement effrayante " (p.115). Crépuscule des espoirs de dépasser la logique existante ? Le philosophe ajoute: " Lorsqu'il semble n'y avoir plus rien à attendre, on doit au contraire s'attendre à tout " (2). C'est à l'exploration de cette contradiction que le livre est consacré, dans un va-et-vient passionnant entre l'actualité la plus brûlante et les problématiques théoriques les plus aiguisées (3). Au moment même où le politique est menacé par la confiscation de la maîtrise de l'espace et du temps - qui la définit - par la marchandisation capitaliste mondialisée, le politique affirme son omniprésence par " la présence de plus en plus obsédante du futur dans le présent " que manifeste la vogue éthique (p.137). Cette vogue peut certes entériner l'évacuation de tout projet; mais fondamentalement l'éthique est " éthique-de ", prise de parti, gestation politique au sens le plus fort. C'est pourquoi, à l'heure où, selon les mots que Derrida emprunte à Shakespeare, le temps est " hors de ses gonds " (4), l'heure n'est pas à l'enterrement du politique, mais à l'exploration des contradictions qui l'affectent au niveau du temps: alors que la citoyenneté a besoin du temps, de recul, la vitesse des impératifs du capital (que l'on pense à la " monnaie unique " !) comme l'information en temps réel, tendent à " couper court à tout débat " (pp.60-79). Or la politique suppose les " brèches dans le temps ", les ruptures de durée dans un présent indéterminé, que sont par essence les décisions responsables, qui tranchent entre plusieurs possibles. Daniel Bensaïd ajoute qu'épanouir ces possibles futurs suppose une aptitude à regarder en arrière (5), ainsi qu'une situation du politique " dans l'espace d'errance entre la société et l'Etat " (p.119), sans quoi la politique meurt d'une confusion du parti avec l'Etat, ou du parti avec la classe. La politique peut alors manifester ce qui sans elle demeure " absent ", le communisme peut alors surgir de l'ensemble de la vie sociale, comme invention d'un futur non prédéterminé (6). La révolution - comme l'amour, comme l'art - est alors " pari mélancolique ", " rêve vers l'avant ", " incursion à haut risque " dans l'avenir en devenir. Elle est " agir politique " présent, nourri de mémoire, et non plus imaginaire abstrait d'un futur prophétisé ou décrété. On sait à quelles impasses a pu conduire l'empressement à dessiner a priori les contours du communisme comme " idéal ". Daniel Bensaïd choisit ainsi, avec Régis Debray, de " plaider pour l'invisible " (p.285). Son Pari mélancolique est une invitation novatrice, incontournable, à faire surgir des possibles inédits dans le devenir historique. En ce sens, pour l'auteur, l'événement politique n'est pas sans rapport avec l'invention scientifique, la création, et l'amour, obligations d'initiatives dans un " clair-obscur peuplé de spectres et de fantômes " (7). On le voit, si le mot " marxisme " a un sens, il ne recouvre de pensée vivante qu'abreuvé à tout ce que les pensées diverses apportent de neuf.
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La Crainte des masses, interrogation sur la possibilité de rompre sans utopie avec les utopies
D'autant qu'en tant que démarche ouverte, refus des systèmes, mise en cohérence de ce que le monde porte en son sein, la pensée que l'on trouve chez Marx ne peut prétendre se suffire à elle-même ni se clore en doctrine. C'est à repérer quelques apories et vides de cette pensée, pour repenser lui aussi le " droit universel à la politique ", que se consacre notamment Etienne Balibar dans le recueil d'articles publié sous le titre de la Crainte des masses (8): problématiques en attente de cohérence à propos de la spécificité du politique, du communisme, du rapport masse-classe-idéologie, et aussi interrogation sur la possibilité de rompre sans utopie avec les utopies. Etienne Balibar, en annexe à quatre textes sur " la vacillation de l'idéologie dans le marxisme ", aborde notamment le rapport de Michel Foucault à Marx, rapport d'hostilité tactique dans lequel l'auteur décrypte la nécessité d'un champ commun, celui du nominalisme, celui du passage d'une " philosophie de l'histoire " à une " philosophie dans l'histoire " (p.303). L'oeuvre de Foucault apparaît ainsi comme un nouvel ensemble théorique, incontournable pour qui se consacre à la mise en vie de celui que Marx édifia, lequel meurt d'être " ruminé ". Il y a là de quoi méditer sur les invectives dont Foucault fut l'objet de la part de certains " marxistes ", comme sur les présupposés théoriques de toute idée de se débarrasser de Marx à l'aide de Foucault. Celui-ci eut d'ailleurs maintes occasions de s'expliquer sur la question (9). Marx et Foucault auraient pu entre autres revendiquer la phrase de Nietzsche que Michel Onfray place en exergue de son nouveau livre, Politique du rebelle (10): " Il m'est odieux de suivre autant que de guider." Placé sous cet étendard, ce livre ne peut être lu (mais certains y succomberont sans doute) comme une sorte de programme, de sabotages de production en boycotts de consommation. On perdrait aussi à s'épuiser en discussions sur les sentences " au marteau " contre Marx associé à Parménide, à l'opposé de Foucault et Deleuze associés à Héraclite. Cette Politique du rebelle est d'abord, et avant tout, une critique incendiaire de tout ce qui pourrait étouffer le politique en le pétrifiant, en l'aseptisant, en le rendant acceptable pour les institutions, médias et comportements " en place ". Un livre de révolte donc, délibérément libertaire et de grande santé, de ce " jusqu'au-boutisme anarchiste " dont Julia Kristeva salue la " portée critique adressée (...) à la société bourgeoise " (11).
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Politique du rebelle, la critique incendiaire de tout ce qui pourrait étouffer le politique en le pétrifiant, en l'aseptisant
Onfray, ne croyant pas au Ciel, s'efforce de ne jamais laisser croire que sa pensée en tombe, et en déterre donc les racines: racines livresques, de Marx à Bakounine en passant par Stirner, Proudhon, Louise Michel et Nietzsche; racines vécues aussi et surtout, " hors pensée " où celle-ci s'est formée dans la haine du patron de l'usine laitière qui subordonnait tout son village, haine du contremaître, à qui il put dans sa jeunesse opposer son premier " non ! ", haine du bourgeois comme genre, associé aux senteurs et mollesses glaireuses du fromage en formation, méfiance vis à vis des perversités attachées à tout pouvoir. Michel Onfray dénonce le peu d'intérêt que les philosophes portent à la misère, objet à ses yeux essentiel (pp.73-100), misère des damnés, des chômeurs, des vieillards, des fous, des exploités, " prioritaires en tout et pour tout ", et qui méritent mieux que les " donquichotteries philanthropiques " que Marx stigmatisait dès la Sainte-Famille. On l'aura compris, cette Politique du rebelle est le livre le plus directement politique de Michel Onfray, nouveau pan de son hédonisme (12), qui " est à la morale ce que l'anarchisme est à la politique: une option vitale, exigée par un corps qui se souvient " (p.18). Livre anarchiste donc, libertaire, " nietzschéen de gauche ", individualiste non égoïste, idéal d'autonomie hérité de Diogène. Souci de jouir et de faire jouir (p.76): autrui n'est pas nié, mais ramené à l'humain à partir de quelques valeurs fondamentales: pouvoir manger, boire, avoir droit à la santé. Cela conduit Onfray à subordonner - lui aussi - l'économique au politique, contre le capitalisme, et le politique à " l'éthique de responsabilité ", ou " de conviction " (pp.52, 76, 113, 153...). Michel Onfray, au bout de son anarchisme propre (qu'il démarque de l'anarchisme traditionnel, pp.204, 219...), en vient à lier dans une même démarche l'éloge de la résistance aux pires oppressions, le procès de tout ce qui réduit l'humain au technique, au productif, à l'étatique, et la critique de quelques présupposés philosophiques qui font obstacle (l'âme, la conscience libre et transparente, etc.). Comme chez Bensaïd, l'on trouve un souci de pensée singulière nourrie de toute une culture critique (Deleuze, Foucault, Debray, Debord, Virilio, etc.) mise au service du " devenir révolutionnaire des individus " (Deleuze). Car aucune révolution n'est désormais pensable sans réécriture de l'individualité: " Se changer, c'est changer l'ordre du monde " (p.278). Il faut accepter de se déchirer pour faire du neuf, comme Blanqui à qui la conclusion est dédiée, Blanqui que Daniel Bensaïd plaçait entre Saint-Just et Trotsky, parmi les " désastres retentissants " inscrits dans la logique du monde (13). Michel Onfray crée un type de révolte sans lequel les changements sociaux risqueraient de perdre en humanité.
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La Révolte intime, le révolutionnaire face à soi-même, à ses barricades intérieures, aux cicatrices qu'il hérite du passé collectif
Julia Kristeva a sans doute décelé une chose essentielle en liant l'idée de révolution à celle de " révolte intime " (14), et celle de limite des révolutions passées à " l'abandon du questionnement rétrospectif " (p.12). Un tel abandon a toujours éteint la révolte contre l'ancien dans l'eau de nouvelles certitudes, la suspension de la pensée, la pétrification de la " révolte ". Trop longtemps le communisme, comme la religion, a cherché dans l'avenir un sens qui n'émanait pourtant que de cette révolte (15). Or, ni le développement technique, ni le nouvel ordre mondial, ne sont propices à cette révolte (pp.9-12). Encore moins la chosification de l'imaginaire par la " société du spectacle ", tueuse de liberté (pp.233 et sq.). Cette révolte suppose une dédogmatisation du " besoin vital d'illusion " (p.255), un questionnement sur soi, un retour du conscient structuré vers l'" intimité sensible " associée au féminin, vers la " caverne sensorielle dépourvue de symboles " (p.99, bien belle page sur Platon), le " hors-langage " de l'émotion amoureuse, le " hors-temps " qui brise le temps linéaire. En ce sens, Freud, comme Bergson et Heidegger, fait bouger le concept de temps en même temps qu'il place la révolte intime au coeur de cette fonction symbolique dans laquelle il voyait l'" essence supérieure de l'homme ". Julia Kristeva analyse cette révolte en son lieu privilégié, l'écriture romanesque, à travers Sartre, Barthes et Aragon. La révolte est par essence liée au sensible féminin, celui d'avant les pétrifications rationnelles, celui des larmes de Loyola (cf.pp.192 et sq.); celui de l'homosexualité d'Aragon absorbant le féminin (p.340), pourfendant la bêtise des " optimistes de décision ", et annonçant en la femme " l'avenir de l'homme ", idée que Roland Barthes précisera de façon essentielle: " L'avenir appartiendra aux sujets en qui il y a du féminin " (16). Livre magnifique, que celui de Kristeva; livre déstabilisant pour qui aspire à débarrasser le monde de ce qui a perverti ses révolutions passées, parce qu'il renvoie le révolutionnaire à soi, à ses barricades intérieures, aux cicatrices qu'il hérite du passé collectif où s'est formée son individualité. Que l'on songe à ce que fut la forme spécifique du stalinisme français, son lien avec ces gênes de longue durée quant au féminin, à l'homosexualité, à l'absolue liberté de la création, à la psychanalyse. Que l'on songe aux non-dits, non-rationalisés, qui purent sous-tendre les incapacités à lire Merleau-Ponty et Sartre, Foucault et Henri Lefebvre. Tous ces livres n'invitent pas les communistes français à l'auto-flagellation: rien n'importe que le présent. Mais tout cela demeure un " toujours-présent " tant qu'il n'est pas dit et déconstruit. Dans le silence du préverbal, le mutisme rend la révolte impossible et la révolution improbable. |
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1. Daniel Bensaïd, le Pari mélancolique, éditions Fayard, 300 p.A paraître le 24 septembre 1997. 2. Idem, p.265.Cf.aussi Henri Maler, Convoiter l'impossible, éditions Albin Michel, 1995. 3. Marx, Lénine, Trotsky, mais aussi Sartre et Merleau-Ponty, Husserl et Hannah Arendt, Sève et Debray, Deleuze et Virilio, Benjamin et Chemillier-Gendreau, Paul Valéry et Jan Patocka... 4. Jacques Derrida, Spectres de Marx, éditions Galilée, 1993.Julia Kristeva, dont on parlera plus loin, met cette expression en rapport avec son " hors-temps ", dans son entretien avec Arnaud Spire paru le 2 juillet 1997 dans l'Humanité. 5. Idée que l'on retrouvera plus loin chez Julia Kristeva.A mettre en rapport aussi avec les initiatives inédites de Robert Hue, cet été, de reconnaissance des gâchis humains et politiques du passé stalinien du PCF, pour en extirper toute trace survivante. 6. Pp.119-125.C'est faute d'avoir situé cet espace qu'ont pu, par exemple, sévir les confusions art/politique que dénoncèrent Breton, Trotsky et Rivera en 1938, remarque l'auteur. 7. P.298.Ce nouveau livre de Daniel Bensaïd offre l'occasion d'attirer à nouveau l'attention sur son oeuvre, notamment la Discordance des temps, éditions de la Passion, 1995, et Marx l'intempestif, Fayard, 1995. 8. Etienne Balibar, la Crainte des masses, Politique et philosophie avant et après Marx, éditions Galilée, 456 p., 1997.La diversité de ces articles rendant impossible un compte-rendu global, notons tout particulièrement les stimulantes études consacrées à Spinoza, Rousseau, Kant et Fichte, au racisme, à l'Europe et aux concepts du " politique " et des " universels " qui ouvrent et achèvent le recueil. 9. Du début de son oeuvre jusqu'à la veille de sa mort, Michel Foucault n'a cessé de préciser qu'il critiquait un " Marx dogmatisé " contre un " vrai Marx ".Cf.Dits et Ecrits, Gallimard, 1994, 4 vol.: I, 567, 571, 576, 805; III, 35, 39, 109, 596-600; IV, 457.Cf.Jean-Paul Jouary, " Repenser Foucault, mélodies en sous-sol ", in Révolution n° 772, décembre 1994, pp.15 à 21. 10. Michel Onfray, Politique du rebelle, Traité de résistance et d'insoumission, éditions Grasset, 350 p.A paraître à la fin de ce mois de septembre 1997. 11. Julia Kristeva, la Révolte intime, éditions Fayard, 1997, p.241. 12. Après, notamment, aux éditions Grasset, Cynismes (1990), l'Art de jouir (1991), la Sculpture de soi (1993) et le Désir d'être un volcan (1996). 13. Ouv.cité, p.255. 14. Julia Kristeva, la Révolte intime, pouvoirs et limites de la psychanalyse, tome II, éditions Fayard, 1997. 15. Cette idée, commune avec Daniel Bensaïd, est magnifiquement incarnée dans le personnage Jaromil de la Vie est ailleurs de Milan Kundera: " L'avenir n'effrayait pas, il offrait au contraire une certitude à l'intérieur d'un présent fait d'incertitude; c'est pourquoi le révolutionnaire y cherchait refuge comme l'enfant auprès de sa mère " (éditions Folio, p.296). 16. Fragments d'un discours amoureux, éditions du Seuil, 1975, p.20.
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