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Aux actes, citoyens
Par Jean-Ch. Le Duigou * |
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Trois mois après le changement de majorité, on ne semble toujours pas entré au coeur du sujet.
Le pari sur la reprise économique est bien incertain et chacun sent qu'il faut définir une stratégie plus ambitieuse.
Les salariés attendent à la fois des mesures concrètes et des perspectives crédibles et viables dans lesquelles leur intervention pourrait prendre tout son sens.
Le coeur du sujet est bien la question de l'emploi.
Trois priorités me semblent essentielles autour de cet enjeu.
Derrière les affirmations en faveur de l'emploi règne le plus grand flou dans les têtes, mais aussi chez les responsables de tous ordres.
Il s'agit donc en premier lieu de redéfinir ce qu'est aujourd'hui l'objectif de l'emploi.
Il est clair que nous ne sommes pas seulement au creux d'un cycle économique traditionnel, mais bien à l'articulation de deux périodes historiques.
La nouvelle étape de la mondialisation, comme la révolution technologique qui pointe, appellent un changement profond du travail et des règles économico-sociales.
Mais, loin de justifier fuite ou résignation, elles renforcent la priorité que l'on doit donner à l'insertion dans l'emploi et au développement des capacités humaines.
Face à la logique libérale, il ne suffit pas d'évoquer une " voie réaliste " aux contours flous. A partir de là, comment peut-on développer des activités nouvelles, créer des emplois, assurer un droit à l'emploi, répondre au besoin des jeunes d'insertion dans l'emploi? Autant de questions urgentes qui peuvent permettre une mobilisation des acteurs. L'emploi doit être au centre d'un projet de développement. La réflexion peut partir de trois constats: - la société subit un choc majeur. Pourtant, elle veut se ressaisir; - ce sont toutes les structures économiques, sociales, politiques qui ont marqué le monde d'après-guerre qui craquent; - les acteurs sociaux sont sommés de traiter les problèmes mais peinent à redéfinir leurs rôles.
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La mobilisation des ressources disponibles sur des projets d'emploi, une question clé dans la conjoncture actuelle
Il y a besoin de " penser un projet d'emploi et de développement " et de nouveaux objectifs sociaux. Mais il faut en renouveler l'approche traditionnelle. Redéfinir tout d'abord la notion de plein emploi en la calant sur l'objectif de pleine utilisation des capacités humaines. Ce qui n'écarte pas l'adaptabilité, la mobilité, mais exige aussi de nouvelles sécurités pour le salarié; dépasser ensuite l'opposition historique entre droits et pouvoirs. D'où la nécessité de projets dans les entreprises, les localités, les régions, de nouveaux partenariats école-entreprises, de nouvelles institutions de l'emploi et de l'insertion; articuler l'ambition sociétale aux exigences de transformation des conditions de production enfin. De nouveaux rapports au travail, la réduction du temps, son aménagement doivent se combiner avec une nouvelle efficacité productive. Il faut en second lieu bâtir une stratégie pour la France. La redéfinition d'un projet national n'est pas un enfermement. Il est une condition de déblocage d'un système européen lui-même en grande difficulté dans son cadre actuel. La gravité de la crise sociale est reconnue. Mais la profondeur de la crise économique est sous-estimée. Une politique de relance qui modifierait le partage de la valeur ajoutée est indispensable mais insuffisante puisqu'elle ne ferait au mieux que tenter de combattre des cercles vicieux déflationnistes bien plus puissants. La baisse des taux d'intérêt elle-même n'a pas apporté la réponse attendue. Une réforme du système fiscal et de financement est nécessaire dans une optique redistributrice mais aussi incitative au développement de l'emploi. L'abaissement du temps de travail est une exigence sociale mais doit prendre place dans une construction économique. La stimulation de la croissance des emplois de service ne peut pas ignorer la nécessité du développement de la richesse produite. La question clé dans la conjoncture est donc celle de la mobilisation des ressources disponibles sur des projets d'emplois. Dans le cadre d'une véritable relance, deux logiques de générations d'activités s'imposent: - la réponse aux besoins de la population. Ceux-ci s'accroissent et évoluent dépassant l'approche traditionnelle d'emplois de proximité à statut dévalorisant et efficacité dégradée; de nouvelles formes d'entreprises sont à créer; - l'articulation aux enjeux de développement des activités de production. Des centaines de milliers d'emplois seraient indispensables pour favoriser l'innovation et les coopérations qui sont aujourd'hui insuffisantes. Services publics et entreprises publiques ont un rôle nouveau à jouer. Il faut enfin définir de nouvelles institutions d'intervention et de gestion de l'emploi. Il s'agit de surmonter le frein au développement d'activités nouvelles et de fonder une nouvelle intervention des acteurs sociaux dans des projets de création d'emplois. Le système de relations sociales à la française est bloqué et son redémarrage ne se fera pas sur les bases anciennes. Ni du côté patronal, ni du côté syndical, on ne s'est vraiment préparé à ce nouveau défi. Le patronat réclame plus de liberté pour l'utilisation de la main-d'oeuvre. Il n'en faut pas plus pour inciter les syndicats à camper sur la défense des droits acquis. L'Etat quant à lui ne joue pas le rôle d'incitateur, ni même d'organisateur, et, jusqu'à présent, il a prolongé et amplifié pour l'essentiel les choix contestables de " baisse du coût du travail ". La France n'importera pas un modèle de régulation sociale. Reste alors à réfléchir sur les conditions d'évolution de nos propres pratiques et structures. Deux questions précises se trouvent posées dans la préparation de la Conférence nationale sur l'emploi, les salaires et le temps de travail: - comment articuler négociation et pouvoirs ? La négociation d'entreprise doit se développer mais elle ne peut pas court-circuiter les autres niveaux. Il faut représenter les différentes catégories de salariés et combiner négociation et intervention publique. Une réforme des institutions publiques est nécessaire au même titre que la définition de nouvelles structures de gestion du marché du travail et leurs rapports aux entreprises; - l'approche par les " territoires " sera décisive. Le territoire est l'espace dans lequel doit être organisée la responsabilisation des firmes. Il est un moyen privilégié d'entrer dans les enjeux d'évolution de la construction communautaire européenne. Il concentre nombre de problèmes de l'évolution de l'économie mixte à la française et des rapports entre les pouvoirs publics et le patronat. Il est enfin le lieu premier de " mise en citoyenneté ". Les rendez-vous de l'automne ne permettront pas de traiter au fond tous ces problèmes. Mais il faut être conscient que la gestion conjoncturelle sera de moins en moins séparable du traitement de ces enjeux structurels et institutionnels.. |
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* Economiste, membre de la Commission exécutive de la CGT. |