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Aux actes, citoyens !
Par Françoise Amossé |
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Entretien avec Hoang-Ngoc Liem * |
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Que pensez-vous de l'objectif afffiché par le gouvernement de poursuivre la politique de réduction des déficits publics vers les "3%".
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Hoang-Ngoc Liem : Le critère des 3% du Pib, taux admis de déficit sur lequel est basée la politique budgétaire, est infondé théoriquement tant du point de vue de ceux qui prônent le libéralisme que du point de vue des partisans de l'intervention de l'Etat dans l'économie.
Pour les libéraux, le critère nécessaire était de tendre vers l'équilibre.
D'ailleurs Théo Waigel, lors de la négociation sur le pacte de stabilité désormais annexé au traité de Maastricht, proposait un critère de 1%.
Du point de vue libéral, le but initial était de réduire le poids de l'Etat et des dépenses publiques dans l'économie pour pouvoir réduire les impôts, éviter que la dette de l'Etat pèse sur l'épargne et fasse monter les taux d'intérêts.
Du point de vue plutôt keynésien et du point de vue de ceux qui, en général, estiment que l'Etat doit corriger les défaillances du marché, le critère des 3%est également infondé dans le cadre d'une croissance ralentie, comme c'est le cas aujourd'hui.
On a en effet besoin des dépenses publiques pour faire face à la montée du chômage, de l'exclusion, pour relancer les programmes d'infrastructure et de reconstruction des banlieues, par exemple.
Ce critère n'était donc pas nécessaire à la construction européenne.
Il a en fait été érigé en dogme et en norme de politique économique dans les années 90 parce qu'un compromis s'est noué sur un postulat contestable: seules les politiques libérales de réduction des déficits auraient été capables de faire face à la pression des marchés financiers en vue, tout simplement, de provoquer une réduction des taux d'intérêts et des impôts.
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Comment en est-on arrivé là?
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H.-N.
L.: Ce schéma d'analyse s'est imposé dans toute l'Europe.
Avec, toutefois, une erreur de diagnostic: les déficits des années 90 ne sont pas dus à un excès des dépenses publiques.
Ils sont l'intégrale conséquence du ralentissement de la croissance et de la réunification allemande.
Tout d'abord, la récession de 1992 a mis un terme à la forte croissance des années 80.
Cette croissance était avant tout due au contre-choc pétrolier.
Entre 1988 et 1991, les prix du pétrole ont chuté de moitié et les ménages ont donc disposé de plus d'argent pour dépenser, les entreprises pour investir.
Il n'y avait alors pas de problèmes de rentrées fiscales, pas de problèmes de déficits - en France et en Allemagne, ils tournaient autour des 2%.
C'est au moment où la récession arrive, après cette période d'expansion, que survient la réunification allemande.
L'Allemagne finance celle-ci par l'emprunt, c'est-à-dire en augmentant les taux d'intérêts.
Tous les taux d'intérêts des pays européens ont alors dû suivre le mouvement afin d'éviter que les monnaies décrochent du mark, dans un contexte de spéculation des marchés financiers.
Contrairement à une idée reçue, rappelons que, durant l'été 1993, les marchés financiers avaient spéculé contre le franc pour le décrocher du mark afin de faire échouer le projet européen.
Pour attirer les capitaux vers des taux rémunérateurs en France et préserver la parité entre les deux monnaies, le gouvernement avait dû aligner les taux d'intérêts français sur les taux allemands.
Au bout du compte, cette politique monétaire extrêmement restrictive, combinée à la rigueur salariale, a étranglé la reprise économique en raison d'une croissance trop faible.
La situation se traduit par une montée mécanique des déficits en raison d'insuffisantes rentrées fiscales sans qu'on ait pratiqué une politique budgétaire "laxiste".
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Si la montée des déficits a été mécanique, la gestion des gouvernements se trouve-t-elle dédouanée de la situation économique et sociale dans laquelle nous sommes?
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H.-N.
L.: Depuis 1983, on n'a cessé de réduire les effectifs dans la fonction publique, on n'a cessé de privatiser.
Il est faux de dire que les déficits auraient été provoqués par un comportement laxiste des gouvernements en France.
C'est tout le contraire.
Mais il est évident que d'autres mesures auraient pu être prises.
Après 1992, face à ces divers concours de circonstances, il aurait fallu relâcher la rigueur à un moment où tous les indicateurs permettaient de le faire.
En prenant les décisions appropriées, on aurait pu avoir des taux de croissance supérieurs à 3% qui auraient provoqué des rentrées fiscales et une réduction des déficits.
Cela supposait de relâcher la politique monétaire, d'accepter des déficits budgétaires temporaires.
Cela supposait également de pratiquer une inflexion du partage des revenus en faveur des salaires, soit par l'augmentation des salaires, soit par la réduction du temps de travail, soit par le biais de ces deux mesures prises simultanément.
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Le critère des 3% de déficit est infondé, dites-vous.
Accréditez-vous, comme d'autres désormais, que le creusement des déficits pourrait contribuer à relancer la croissance?
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H.-N.
L.: Accepter un taux de déficit de 4% du Pib permettrait à l'Etat de disposer de cent milliards de francs pour la relance économique.
Cela permettrait de financer notamment les politiques de l'emploi vers la réduction du temps de travail.
Accepter temporairement un creusement des déficits, en affectant les dépenses là où il le faut, quand il le faut, non pas vers la réduction du coût du travail mais vers le financement de la réduction du temps de travail, enclencherait une dynamique de croissance et de création d'emplois qui générerait mécaniquement des rentrées fiscales comblant les déficits.
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La décision du gouvernement d'augmenter de 15% l'imposition des entreprises vous paraît-elle une recherche efficace de moyens supplémentaires pour une politique alternative?
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H.-N.
L.: Le gouvernement se trouve sur une voie de sortie de pensée unique.
Il a commencé par en donner un signe en intervenant sur la structure des prélèvements.
Il a montré qu'il était possible, dans le contexte macro-économique actuel, de relever l'imposition des grandes entreprises qui avaient bénéficié de la décennie de rigueur que nous venons de subir, sans provoquer la spéculation contre le franc, sans générer d'inflation.
A budget constant, il y a donc des marges de manoeuvre pour modifier la structure des prélèvements dans un sens redistributif et plus équitable, en faisant contribuer aux efforts de rigueur ceux qui avaient, jusque là, été épargnés.
Il y a là l'amorce d'une structure de prélèvements "de gauche" qui peut se mettre en place si le gouvernement décide de poursuivre le chantier de la solidarité en matière de financement du budget de l'Etat.
Un enjeu majeur se dessine cependant: la discussion budgétaire sur la loi de finances 1998.
Va-t-on réfléchir à la modification de la structure des prélèvements en faisant contribuer les revenus financiers, en sollicitant systématiquement les entreprises qui réalisent beaucoup de valeur ajoutée, qui emploient moins d'effectifs, pour qu'elles participent à l'effort national? C'est un débat que nous allons initier dans le cadre de l'Appel des économistes contre la pensée unique.
Le 8 novembre, nous organisons une journée à la Sorbonne sur les politiques budgétaires afin d'intervenir dans le débat public.
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Le maintien de l'objectif de réduction des dépenses publiques pour aller vers les 3%, en vue de la création de l'euro l'année prochaine, n'a-t-il pas déjà décidé de la future orientation budgétaire?
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| H.-N. L.: Il y a une politique économique nouvelle en balbutiement. Pour autant, c'est une erreur de s'entêter à rechercher l'objectif des 3%. S'il demeure, lors de la discussion budgétaire, j'ai peur qu'on prenne les moyens pour les objectifs. La lutte contre le chômage et la création d'emplois pour les jeunes figurent comme l'objectif initial sur lequel a été élu le gouvernement, les moyens devant être la politique budgétaire, la conférence salariale et la relance du débat européen. Sur la question européenne, le gouvernement a reculé sur le pacte de stabilité par rapport à ses engagements. Sur la conférence salariale, l'enjeu est majeur pour la rentrée puisqu'il s'agit de débattre et de décider de la modification du partage des revenus. Cette conférence va être intéressante puisqu'elle va permettre aux acteurs sociaux d'intervenir en la matière soit par une réduction du temps de travail, soit par une augmentation des salaires, soit les deux en même temps. Nous allons connaître un moment de négociation important. Sur la question budgétaire qui devait constituer un levier pour l'emploi et notamment l'emploi des jeunes, je crains que l'on finisse par se focaliser sur les 3%, en oubliant que le budget est un instrument et non une fin en soi, tout comme la monnaie, et en particulier, la monnaie unique. Si l'objectif des 3% est maintenu dans la perspective de l'euro, il y a certes des marges de manoeuvre dans la structure des prélèvements, par le redéploiement des dépenses et notamment dans le domaine des allègements de charges sociales - dont on sait qu'elles sont coûteuses et créent peu d'emplois, par le financement d'autres emplois dans les PTT, la SNCF et l'Education nationale, ce qui représente un point extrêmement positif, par la réduction du temps de travail à 35 heures, si l'on se fixe un cap dans les deux ans. Durant ce laps de temps, le redéploiement des crédits pourraient s'effectuer pour aider, notamment, les entreprises qui passeraient tout de suite à 35 heures afin qu'elles ne subissent pas trop ce qu'on appelle un problème de productivité et de rentabilité de court terme. La mesure pourrait être efficace. Mais va-t-on redéployer les moyens de la politique de l'emploi? Si c'est le cas, cela sera-t-il suffisant? Ne faudra-t-il pas dégager des sommes supplémentaires, dans la mesure où l'accompagnement de la réduction du temps de travail à 35 heures, dans les conditions énoncées, nécessite cent milliards environ. Un apport relativement peu onéreux quand on sait que l'allègement des charges sociales représente cent-cinquante à cent-soixante milliards de francs, sans créations d'emplois. Si l'on continue de se fixer comme axe politique et économique ces deux dogmes que sont la réduction des charges sociales des entreprises et le maintien de l'objectif des 3%, la question de fond, la relance de l'économie et la création d'emplois, risque d'être rapidement perdue de vue. |
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* Economiste, professeur d'université, animateur de l'Appel des économistes pour sortir de la pensée unique. |