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Aux actes, citoyens !
Par Thomas Coutrot * |
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La réduction du temps de travail pour créer massivement des emplois est une idée qui revient de loin.
Depuis 1982 et le blocage à 39h, elle souffrait d'un total discrédit.
Depuis 1993 pourtant elle n'a cessé de cheminer au point de devenir un élément central de la campagne des élections législatives de mai-juin 1997, une mesure phare pour le parti socialiste et la gauche, en général.
L'importance qu'a prise la réduction du temps de travail dans la vie politique et sociale relève d'une spécificité française: elle traduit une profonde résistance, d'ailleurs plus politique que sociale, du salariat français face au fractionnement, à l'éclatement des statuts engendrés par les politiques patronales et étatiques.
On le voit par exemple pour le temps partiel: dans certains pays européens, comme la Grande-Bretagne ou les Pays-Bas, le temps partiel comme mode d'emploi systématique pour les femmes est devenu un fait acquis; en France, au contraire, les femmes continuent à résister au temps partiel contraint, ainsi que le montre le taux de démission exceptionnel sur ce type d'emploi, ou bien la forte proportion de femmes qui cherchent un emploi à temps plein.
Cette réaction est sans doute à relier à la force particulière des aspirations égalitaires dans notre pays.
Les créations d'emplois par multiplication des statuts précaires, des bas salaires, du temps partiel (même s'il est passé de 11% à 16% en cinq ans) ne sont pas des formes d'emplois socialement acceptées.
C'est ainsi qu'il faut comprendre la résurgence du mot d'ordre politique de la réduction du temps du travail, seul outil de lutte contre le chômage apparaissant comme ayant des effets potentiellement réunificateurs du salariat.
C'est aussi cet aspect qui permet de comprendre l'hostilité dogmatique du CNPF vis-à-vis de toute réduction généralisée du temps de travail.
Il y voit - à juste titre - un retour en arrière par rapport à cet outil de gestion managérial que sont les formes éclatées de statuts et de temps de travail, extrêmement développées par les entreprises.
Son positionnement extrêmement violent contre la loi de Robien, pourtant bien peu dangereuse pour la situation des entreprises, s'explique surtout par cette opposition politique.
Cette loi a attiré beaucoup de patrons par ses avantages financiers mais comporte deux aspects insupportables pour le CNPF: elle a montré qu'il était possible de créer 10 à 15% d'emplois dans une série d'entreprises, sans forcément baisser les salaires, mais en remettant en cause le pouvoir patronal absolu de gestion des effectifs créant ainsi un dangereux précédent...
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Au-delà de la forte légitimité politique de la revendication de réduction du temps de travail, il n'existe pas, pour l'instant, de dynamique sociale porteuse
Un problème de taille se pose cependant, à l'aube de la conférence salariale, proposée par le gouvernement, en novembre: personne, parmi ce qu'il convient d'appeler les partenaires sociaux, n'est vraiment demandeur de la réduction du temps de travail. Du côté patronal, c'est clair. Du côté syndical, les confédérations ne donnent pas l'impression qu'il y ait une ambition très forte de déboucher sur un processus rapide de réduction du temps de travail. De fortes résistances apparaissent, de nature d'ailleurs très différentes selon les organisations syndicales. L'autre problème, le problème majeur sans doute, réside dans les hésitations des salariés eux-mêmes. D'un côté, ils pensent que la réduction du temps de travail est sans doute la manière socialement la plus légitime de créer des emplois, mais d'un autre côté, ils sont manifestement échaudés. Nombre de salariés pensent qu'en cas de réduction du temps de travail ils n'auront pas les moyens de s'opposer à une nouvelle intensification du travail, à une réorganisation basée sur la flexibilisation des horaires. Ainsi, au-delà de la forte légitimité politique de la revendication, il n'existe pas, pour l'instant, de dynamique sociale porteuse. Sans doute une projection imaginaire, symbolique de libération de la vie quotidienne - comme pourrait l'être la semaine de quatre jours - fait-elle défaut pour que la réduction du travail mobilise et s'ancre dans des luttes sociales. La question de la compensation salariale figure comme un autre axe de débat. Certains économistes néo-keynésiens contestent l'efficacité de la réduction du temps de travail, et préfèrent insister sur la relance de la consommation et donc de la croissance par la hausse des salaires nets. Arguant du fait que l'Etat n'est pas à même, avec un taux de chômage de 13%, de décider d'une quelconque relance salariale, ils prônent alors une baisse des cotisations salariales - qui ne coûterait rien aux entreprises mais augmenterait les salaires disponibles en fin de mois. C'est, à mon avis, une proposition quelque peu illusoire, qui n'éviterait pas vraiment de reposer la question d'un autre partage de la valeur ajoutée. Je crois que cette argumentation se trompe de cible.
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Pour accroître la consommation et pour que la croissance reparte, l'outil le plus puissant se trouve être justement la réduction du temps de travail
En réalité il faut éviter absolument d'opposer relance par les salaires et réduction du temps de travail. Si l'on veut augmenter la part des salaires dans la richesse nationale pour accroître la consommation et pour que la croissance reparte, ce qui serait légitime et efficace, l'outil le plus puissant se trouve être justement la réduction du temps de travail. Car celle-ci, même compensée partiellement - la fonction des syndicats étant bien entendu de se battre pour qu'elle le soit totalement - mais avec création d'emplois et embauches proportionnelles à la réduction, augmente de fait la masse salariale. Dans ce domaine, l'Etat a un outil, la durée légale du travail, alors qu'en matière salariale, il n'a de prise que sur le Smic. Sur le plan politique, la réduction du temps de travail est très attractive: un million et demi, voire deux millions de personnes pourraient réintégrer le monde du travail, à court terme, dans un délai de deux ou trois ans. Se contenter d'augmenter les salaires de ceux qui sont en place permettrait certes de gagner un point de croissance, mais aurait un effet beaucoup plus réduit sur la création d'emplois; surtout, cela est beaucoup moins attractif, sur le plan symbolique et politique, que le " partage du travail ", qui est porteur d'une autre vision de la société, plus solidaire. La réduction du temps de travail est donc le meilleur moyen, techniquement et politiquement, de relancer la masse salariale. Ainsi, si l'on raisonne au niveau d'un ménage, par exemple, alors que plus du tiers d'entre eux a été touché par le chômage, le retour à l'emploi de la personne au chômage aurait un impact sur le pouvoir d'achat du ménage, sans comparaison avec le blocage du salaire de l'autre ou la perte de salaire de 3% en moyenne telle qu'on l'observe dans les expériences de la loi Robien. Par ailleurs, même si les salariés sont obligés au début de faire des concessions sur les compensations salariales, une baisse significative du chômage améliorerait rapidement et durablement le rapport des forces dans les négociations. Il est bien connu que lorsque le chômage baisse, il est plus facile de rattraper les concessions faites initialement.
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Au niveau micro-économique, même si l'Etat met un peu d'huile dans les rouages, ce ne sera pas suffisant pour éviter que soit les marges, soit les salaires ne soient touchés
Il reste que même si la réduction du temps de travail est appliquée avec des créations d'emplois et une compensation salariale, demeurera un vrai débat autour du partage de la valeur ajoutée. Automatiquement, la part des salaires va augmenter, la part des profits va baisser. Les capitaux vont-ils fuir estimant ne plus avoir le niveau de rémunération qu'ils exigent ou qu'on leur offre ailleurs ? Y aura-t-il possibilité et volonté politique de prendre des mesures de re-réglementation ou de taxation de ces mouvements de capitaux de façon à ce que leur mobilité ait à nouveau un coût - puisqu'elle est aujourd'hui gratuite ? Ce débat de fond devra être ouvert, et d'abord, en priorité, au niveau de l'Union européenne. La réduction du temps de travail est par nature une mesure conflictuelle: au niveau micro-économique, même si l'Etat met un peu d'huile dans les rouages, ce ne sera pas suffisant pour éviter que soit les marges, soit les salaires ne soient touchés; au niveau macro-économique, le rapport des forces sur le marché du travail est transformé, la répartition des revenus entre capital et travail est modifiée, les conséquences en chaîne sont donc potentiellement conflictuelles. Mais en France, il est difficile d'imaginer qu'on puisse sortir de l'actuel chômage de masse sans un fort réveil des mouvements sociaux. Vient ensuite la question de l'étalement du coût budgétaire. Si l'Etat intervient dans la compensation, plus le délai est réduit, plus le coût est élevé dans l'immédiat. A contrario, plus l'opération est annoncée comme devant durer un nombre élevé d'années, plus le coût sera " distillé " mais plus la crédibilité politique sera faible. En fait, hors le délai incompressible d'un an pour la négociation et l'organisation dans l'entreprise, la question est strictement politique. Crédibiliser un mouvement social puissant, coordonné, qui développe une dynamique à court terme, même si le coût économique est plus élevé. Ou privilégier des impératifs budgétaires, avec un impact politique beaucoup plus aléatoire. Or, les contraintes budgétaires extrêmement fortes imposées par le traité de Maastricht et le pacte de stabilité pèsent tant qu'elles ne confèrent aucune marge de manoeuvre budgétaire. La tentative française, originale mais isolée, de réduction du travail pourrait s'en trouver hypothéquée. Dans l'immédiat beaucoup dépend donc des discussions d'orientation budgétaire de l'automne. A terme, tout dépendra de la capacité des mouvements sociaux et syndicaux européens à mettre réellement la réduction du temps de travail et la croissance au coeur des politiques économiques. |
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* Economiste. |