Regards Septembre 1997 - L'Evénement

Aux actes, citoyens !
Jean-Paul Fitoussi

Par Françoise Amossé


Entretien avec Jean-Paul Fitoussi *

La situation économique offre-t-elle quelque marge de manoeuvre pour des décisions de relance ?

 
Jean-Paul Fitoussi : Depuis 1990, voire depuis la Seconde Guerre mondiale, jamais les marges de manoeuvre n'ont été aussi grandes pour une politique de relance. La France et l'Europe réunissent en effet toutes les conditions d'efficacité d'une telle politique. Il y a à cela trois raisons. La première réside dans l'absence d'inflation et de menace prochaine d'inflation du fait du chômage de masse, cet accident historique de la même ampleur que celui des années 30, dont on s'en souvient les conséquences. Dans cette situation, toute relance de la production ne vient pas se dilapider en augmentation des prix avec son corollaire, la réduction du pouvoir d'achat. La seconde raison est constituée par l'existence d'un excédent extérieur très important pour tous les pays européens et notamment pour la France. Le but de l'activité économique n'étant pas d'accumuler des excédents extérieurs, mais la croissance des niveaux de vie et du plein emploi, cet excédent extérieur, dont tout le monde se réjouit, ne fait plaisir à personne puisqu'il n'est pas mobilisé pour l'expansion. Son existence signifie cependant qu'une relance de la production et par là même des revenus ne viendra pas se briser sur la contrainte extérieure, comme ce fut le cas au début des années 80. Nous sommes donc en présence d'une très grande marge d'augmentation de la production avant que l'on n'atteigne les zones de contrainte extérieure. La troisième condition d'une politique expansionniste tient dans l'exceptionnelle profitabilité des entreprises et de leur capacité financière d'investir. Jamais, en cinquante ans, la part des profits dans les résultats n'a été aussi élevée. Paradoxalement, alors que les entreprises, qui ont en charge l'investissement, devraient être débitrices nettes de la nation, elles se trouvent créancières nettes, depuis quatre ans: c'est dire à quel point notre économie marche sur la tête...

 
Nombreux sont ceux, dont vous êtes, qui dénoncent le " dogmatisme ambiant " conduisant à ne rien faire de cette relance à portée de main.

 
J.-P. F.: Ces marges de manoeuvre restent en effet non utilisées parce que les gouvernements se sont donné des contraintes extra-économiques, de l'ordre du symbole. La première de celles-ci est issue de la politique dite du " franc fort ". Le concept de monnaie forte a été d'ailleurs employé à contre sens pour masquer la " faiblesse " de la monnaie. Une monnaie forte est une monnaie dont les taux d'intérêt sont très faibles. Prétendre à une monnaie forte lorsqu'on paie une prime importante sur les taux d'intérêts relève de la contradiction manifeste. Soutenir cette thèse du " franc fort " ne revêt donc qu'un caractère symbolique, c'est-à-dire nominal, qui n'a rien à voir avec une réalité économique. La seconde contrainte symbolique que l'on s'impose est celle du critère de déficit public des 3%. Il est impossible de lui conférer une quelconque signification économique puisqu'il se trouve évalué en dehors de son contexte. Ce taux est tout à fait relatif: 3% représente un déficit élevé dans un contexte de croissance forte et de plein emploi, mais faible en situation de chômage de masse et de marasme économique. Or, ces 3% sont élevés au rang de religion et contraignent tous les gouvernements. En matière monétaire et budgétaire, les critères utilisés relèvent donc du symbole et représentent une très forte contrainte pour les gouvernements qui n'ont plus la maîtrise de leur politique économique.

 
Pensez-vous à votre tour que le creusement des déficits constituerait une mesure appropriée à l'amorce d'une relance ?

 
J.-P. F.: A condition de prendre quelques précautions. Un déficit faible vaut mieux qu'un déficit élevé. Mais une croissance forte est préférable à une croissance faible... Il apparaît aujourd'hui qu'un investissement peut être réalisé sur l'avenir de la croissance. Il serait bon que le gouvernement accepte un accroissement provisoire du déficit public. La stratégie de relance qui me semble être la plus raisonnable et la plus efficace consisterait, dans une première étape, à permettre une augmentation des salaires sans augmenter les coûts des entreprises. Les cotisations sociales payées par le salarié pourraient être baissées, sans toutefois que soit diminué le niveau de dépenses sociales, le déficit intervenant alors pour financer partiellement la dépense. Baisser de cent milliards les cotisations sociales des salariés imposerait donc de trouver cent milliards de recettes supplémentaires pour le système de protection sociale. Cette proposition que je formule tient compte de l'incapacité actuelle du mouvement social d'obtenir des augmentations de salaires. Celui-ci se trouve en effet dans un rapport de forces très défavorable, dû au chômage de masse qui le place le dos au mur, incitant les salariés à accepter précarité et baisse des salaires. Demander des augmentations salariales fait office de voeu pieux. Rien ne pourrait obliger les entreprises à ces hausses. Excepté une très grande grève, fort improbable dans le secteur privé, alors que pèse la crainte de perdre définitivement son emploi. En la matière, la discipline du chômage joue à plein. Or, la mesure que je propose a pour avantage d'être à effet immédiat: si le gouvernement acceptait de l'appliquer, les salaires augmenteraient demain. La relance de la consommation pourrait être amorcée. Celle de l'investissement suivrait, enclenchant le processus de la croissance. Il en résulterait un meilleur rapport de forces pour le monde du travail puisque la demande de travail se trouverait accrue.

 
Vous donnez donc la primeur à la relance par la consommation plutôt qu'à la relance par l'emploi, comme pourrait le faire directement la réduction du temps de travail. L'une s'oppose-t-elle à l'autre ?

 
J.-P. F.: Ces mesures ne jouent pas sur le même registre. Je ne crois pas à la réduction du temps de travail comme solution au problème de la croissance molle. Qu'on le dise ou qu'on le taise, la réduction du temps de travail est une forme de résignation: on admet implicitement que la croissance restera faible et que le volume d'emploi stagnera. Il s'agit d'une répartition des emplois existants entre un plus grand nombre de personnes sous couvert de solidarité des travailleurs, à qui on demande de " partager " leur travail et leur revenu avec les chômeurs.

 
Dans l'hypothèse où la compensation n'est pas assurée, mais dans celle où il n'y a pas perte de salaire - ce qui est possible puisque vous dites vous-même que les entreprises se trouvent en bonne situation ?

 
J.-P. F.: La compensation salariale équivaudrait à augmenter le coût du travail dans une situation où les entreprises sont dans un rapport de forces favorable. Or, comment envisager ce scénario ? D'une part, si les entreprises acceptaient la réduction du temps de travail sans perte de salaire, qu'adviendrait-il d'une quelconque obligation d'embauche, comment ne chercherait-elle pas à compenser la réduction du temps de travail par une augmentation de la productivité, c'est-à-dire une pression accrue sur les salariés ? D'autre part, les salariés étant aujourd'hui dans un rapport de forces défavorable, les entreprises peuvent augmenter les salaires dans une mesure moindre encore à celle qu'elles auraient prise s'il n'y avait pas eu réduction du temps de travail. A moyen terme, les 35 heures ne seraient pas payés 39 heures mais 35 heures. La réduction du temps de travail ne peut être qu'une conquête des luttes sociales mais il se trouve que celles-ci ne renaîtront que sur la base d'un meilleur rapport de force social. Et octroyer la réduction du temps de travail en une période où les revenus stagnent, c'est figer la relance de la croissance et le développement de l'emploi. Voici donc les raisons pour lesquelles j'insiste sur une chronologie logique: la relance de la croissance et donc de là, la demande de travail qui rend celui-ci plus indispensable, améliorant ainsi le rapport de forces sur le marché du travail et permettant d'obtenir, de surcroît, la réduction du temps de travail. En d'autres termes, il faudrait commencer par les " 39 heures payées 44 heures ", c'est le sens de la mesure que je propose.

 
De votre façon ou d'une autre, peut-on sortir rapidement de la spirale du chômage et renouer avec le plein-emploi ?

 
J.-P. F.: Le chômage est un accident, pas le plein emploi. Le chômage s'est développé chaque fois que les politiques économiques ont été mauvaises. Or, nous restons dans cet accident parce que nous ne parvenons pas à modifier les politiques économiques qui consistent à infliger des purges successives aux populations. Une politique monétaire restrictive comme jamais dans l'histoire a été conduite et nous nous acheminons vers une politique restrictive de protection sociale. Ce type de décisions enfonce le pays dans le chômage et empêche tout développement de l'emploi. Autrement dit, si les mesures pour sortir du chômage ne sont pas prises, nous n'en sortirons pas et celles-ci sont de l'ordre de la régulation globale - à moins qu'on ne veuille changer de société et remplacer les chômeurs par des travailleurs pauvres, soumis à une nouvelle forme de dépendance sociale qu'on croyait abolie par les Trente glorieuses. Ce schéma est incompatible avec la démocratie. Mais il convient de souligner un point essentiel: la surcontrainte que se sont imposée les gouvernements pour construire l'Europe paralyse l'action des pouvoirs publics. Le gouvernement français ne s'empêche pas d'agir pour des raisons symboliques, il voit sa liberté d'action limitée par l'exigence politique de la construction européenne dont personne ne peut prendre, devant l'histoire, la responsabilité d'un échec. Il s'avère cependant qu'une Europe sans avenir est en train de se construire puisqu'elle est toute de sacrifices. Et rien n'est dit sur le devenir de l'Europe après la monnaie unique, des lendemains enveloppés dans un silence assourdissant...

Ce silence est d'ordre politique. Si aucune entente n'intervient entre les gouvernements européens pour mener une politique commune, les politiques effectivement conduites resteront mal adaptées aux situations concrètes des pays. Mais cette situation a ses bénéficiaires. Les détenteurs du capital financier, devenus propriétaires du capital des grands entreprises, exigent des taux de rentabilité que celles-ci satisfont par des plans de licenciements. Ce sont les grands gagnants. La politique et l'activité économiques se trouvent entravés dans une vision à très court terme. Comment pourrait-on, par exemple, accepter que notre horizon soit borné à huit mois ? Comment admettre de rien entendre dire sur les décisions à venir après cette échéance ? Je persiste cependant à penser que, le courage aidant, sortir de cette situation, quelque peu surréaliste, demeure possible.

 


* Professeur à l'Institut d'études politiques de Paris.

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