Regards Septembre 1997 - L'Evénement

Aux actes, citoyens !

Par Françoise Amossé


En inscrivant à l'ordre du jour du premier Conseil des ministres, après les congés d'été, le plan de 350 000 créations d'emplois pour les jeunes, le gouvernement de Lionel Jospin entendait donner le ton: l'emploi est au centre des préoccupations au plus haut niveau, comme annoncé pendant la campagne électorale. Deux échéances, dès la rentrée, vont aiguiser les débats sur la portée réelle des intentions: la conférence nationale sur les salaires et l'emploi, à laquelle participeront les organisations syndicales, et la préparation de la loi de finances de 1998, sur fond affirmé de réduction des déficits publics. A l'heure des nécessaires ruptures pour enclencher une politique durable à gauche, les capacités d'intervention des citoyens pèseront lourd. Une élaboration économique et sociale nouvelle et durable passe inévitablement par l'information sur la transparence des enjeux, la crédibilité de propositions alternatives. Premières pistes, parfois contradictoires, pour une conflictualité constructive, Jean-Paul Fitoussi, professeur à l'Institut d'Etudes politiques, Thomas Coutrot, économiste, Hoang-Ngoc Liem, animateur de l'Appel des économistes contre la pensée unique et Jean-Christophe Le Duigou, dirigeant de la CGT livrent leur point de vue.

La victoire éclair de la gauche discrètement savourée, celle-ci, représentée dans toute sa diversité au gouvernement, doit passer aux actes. L'aspiration au changement sur laquelle elle a été élue ne souffre pas l'attentisme. En quoi la vie quotidienne va-t-elle changer ? S'engage-t-on vraiment sur une voie de rupture par rapport au passé récent ? Quels choix politiques doivent être faits pour l'emploi et la relance générale et durable de l'économie ? Existent-ils des marges de manoeuvre ? Qu'entend-on par " réalisme " dans le cadre d'une politique de gauche ? Deux échéances immédiates poussent le monde social et politique dans l'arène: la préparation du budget 1998 et la conférence nationale sur les salaires. Plusieurs points de vue, présentés dans nos colonnes, ressortent d'ores et déjà du débat.

 
Difficultés du monde du travail mais aussi conditions réunies pour un possible immédiat

Les intervenants qui s'expriment aujourd'hui dans nos colonnes travaillent tous, dans leur diversité d'opinions, l'idée d'une alternative au système jusqu'alors dominant. A commencer par la contestation du respect des critères de Maastricht et d'une certaine forme de construction européenne. Tous ont en tête un souci majeur, dégager les moyens de la création d'emplois, la nature de la relance et de la croissance du pays étant en jeu. Tous encore soulèvent l'importante question de la mise en mouvement des forces sociales sans lesquelles rien n'est possible, en France comme en Europe. En matière de temps de travail comme de pouvoir d'achat, les propositions tiennent compte à la fois des difficultés du monde du travail à peser sur les choix et des conditions d'un possible...immédiat. L'issue ne sera pas donc purement économique, la dynamisation sociale comptera pour beaucoup. Remarquablement, tous soumettent au débat des propositions concrètes qui remettent, plus ou moins, en cause l'actuel partage de la valeur ajoutée et à un moment ou un autre s'attaquent aux revenus de la finance. Cette convergence de vue ne peut évidemment masquer des différences d'appréciation soit sur l'ampleur des interventions vis-à-vis du capital financier, soit sur la chronologie des mesures de relance, salaire et/ou emploi. Mais il est intéressant de noter la constitution d'une opinion progressiste, riche d'arguments parfois méconnus. Tendu par la question dite des " marges de manoeuvre ", le débat sur une alternative place le budget de l'Etat au centre des enjeux. Si l'annonce de la taxation des profits des plus grandes entreprises donne le signe d'une volonté d'inflexion de la politique des prélèvements, elle ne sera cependant pas suffisante pour satisfaire aux besoins actuels et futurs. L'idée est avancée d'une modification nette de la structure des prélèvements dans un sens redistributif et plus équitable, sollicitant systématiquement les revenus financiers, notamment ceux des entreprises réalisant une forte valeur ajoutée. Plus généralement, il est désormais indéniable que le carcan du pacte de stabilité, volet-sanction du traité de Maastricht, réduit considérablement l'espace d'action gouvernementale et que la course aux " 3% " risque de court-circuiter la relance de l'économie et la création d'emplois. Refondre le système fiscal en rompant avec les habituels allégements de charges et exonérations des entreprises va de pair avec le développement de l'emploi et se dégager des impératifs budgétaires imposés par Maastricht en acceptant, a contrario, le creusement des déficits: des propositions innovantes en matière budgétaire s'affichent.

 
Relancer la consommation ou réduire le temps de travail, deux idées qui marquent le débat autour de l'emploi

Du côté de l'emploi, les 350 000 créations d'emplois aidés initiés par Martine Aubry sont, sans nul doute, bonnes à prendre. Elles demeureront relativement coûteuses certes, mais bien en deçà des capacités du pays à créer de nouvelles richesses dans l'industrie et les services, alors que les entreprises connaissent d'historiques capacités d'investissement. L'emploi, " le coeur du sujet ", a besoin lui aussi de décisions fortes. Loin d'abandonner l'idée de " plein emploi ", il s'agit de le " redéfinir ". La réduction du temps de travail, significative et massive, sans perte de salaire s'est, entre-temps, imposée comme un moyen populaire et efficace de créer des emplois. Une façon " naturellement conflictuelle " de " partager " le travail, porteuse d'une vision de la société plus solidaire. Mais pour relancer la machine, la consommation a besoin d'oxygène. Augmenter le salaire net en baissant les cotisations sociales des salariés ou augmenter le pouvoir d'achat en relevant les salaires et/ou en réduisant le temps de travail ? Le débat est amorcé, sachant que la baisse des cotisations sociales et des charges salariales, notamment sur les bas salaires, tireraient sans doute tous les salaires vers le bas et exposeraient les objectifs initiaux au résultat inverse. La croissance a besoin d'emplois et de salaires plus élevés. L'un ne s'oppose pas à l'autre: l'extension généralisée de la part salariale dans la richesse nationale est une condition de la relance dans une situation où les marges de manoeuvre au niveau macro-économique sont ouvertes, en particulier par la profitabilité exceptionnelle des entreprises. On le voit, la rentrée politique ne s'effectuera pas en catimini et la torpeur estivale n'aura été qu'apparente, purement climatique. De quels moyens notre pays va-t-il se doter pour construire une politique de gauche qui dure ? Les expressions diverses publiées ici-même montrent l'émergence d'une prise de conscience largement partagée de la nature des enjeux actuels et témoignent du retour du politique, décelé depuis deux ou trois ans, dans l'opinion publique. L'urgence de solutions concrètes à trouver pour modifier sur le long terme le cours de la vie pousse à la roue autant que l'" épreuve du feu" que constitue pour la gauche, son arrivée au pouvoir. Il faut " imaginer ", " recréer des modèles historiques ", suggérait en juin dernier, dans Regards, l'écrivain Dan Franck. C'est à ce travail passionnant que notre journal a décidé de s'atteler en ouvrant largement ses colonnes au débat d'idées.

 


1. Libération, 21-22 juin 1997.

2. L'Humanité du 11 juin 1997.

3. 25 août 1997.

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