Regards Septembre 1997 - Edito

Une rentrée très politique

Par Henri Malberg


C'était hier, la dissolution de l'Assemblée nationale par un président de la République croyant prendre de vitesse le mécontentement et la crise politique. Peu de gens à l'époque auraient parié sur la victoire de la gauche. Et pourtant, elle a eu lieu. Tranquille et nette. Certains prétendent dans la presse de droite que le " bâton " revient déjà - " les Français changent d'avis tous les trois mois ", a-t-on pu lire. C'est absolument inexact. En vérité, le préjugé reste favorable envers la nouvelle majorité et le nouveau gouvernement. Les Français savent très bien qu'ils ont voté à gauche et pourquoi. Naturellement, tous les problèmes sont sur la table. Les gens le savent. Ils sont à la fois exigeants, attentifs à ce que font les uns et les autres et sans illusion. Ils ne croient pas qu'une baguette magique existe qui permette des miracles, mais ils n'accepteraient certainement pas qu'on remette ses pas à quelques variantes près dans la politique précédente. Que peut-on faire ? Comment ? A quel rythme ? Quelle marge y a-t-il pour une politique de justice sociale et de progrès ? Le débat est en définitive très politique. Les dossiers concrets et vitaux sont connus de tous: l'emploi, le budget de la France, la question des ressources pour développer une politique nouvelle, les étapes de la construction européenne. Et tout prochainement la Conférence nationale sur les salaires. Sur chaque problème, des choix sont à faire. Jour après jour. Et rien n'est acquis, ni fatal.

 
Vers un débat politique aigu

Un débat politique aigu est dans la logique de la situation. Beaucoup en dépend et probablement l'issue même du changement engagé il y a trois mois. Les Français qui ont choisi la gauche l'ont fait dans une certaine optique. Rejet: chasser l'équipe Juppé en place. Espoir: aspiration au changement. Et flou, jusqu'au doute, sur les solutions et les moyens. La pédagogie dite des contraintes - Europe, marchés financiers, mondialisation - a été et continue d'être l'atout maître des défenseurs du libéralisme. Dès le lendemain de la victoire de la gauche, le patronat faisait savoir que " le principe de réalité " s'imposera au nouveau gouvernement. Autre façon de le dire: Laurent Joffrin s'interrogeait dans Libération sur " les crocodiles de la technostructure qui revendraient déjà à la nouvelle équipe la politique qui a échoué sous la précédente " (1). Dans notre dernier numéro, Sami Naïr appelait la gauche à ne pas se laisser " phagocyter par les lobbies financiers ". Selon ceux-ci, le chômage, la réapparition importante de la pauvreté, la remise en cause d'avantages majeurs comme le droit pour tous à la protection sociale seraient les enfants naturels de la situation. D'où l'idée des marges étroites. Mais, en même temps, le mouvement social et un puissant mouvement intellectuel contre la fatalité et la pensée unique agissent maintenant à fond dans la vie du pays. Ce débat traverse toutes les couches de la société et du peuple. Il traverse la presse, les médias, les partis politiques et aussi la gauche. On en voit le reflet dans la politique gouvernementale. Il va se développer. L'enjeu de ce débat est vital: n'y a-t-il qu'une faible marge pour une politique nouvelle ou peut-on hardiment faire des choix de progrès social et économique, trouver des ressources dans la société elle-même ? De l'argent, il y en a. Et des alliés en Europe pour un tournant vers une autre politique existent. Les pages que Regards consacre à ce débat et dans lequel interviennent Thomas Coutrot, Jean-Paul Fitoussi, Jean-Christophe Le Duigou et Hoang-Ngoc Liem montrent l'ampleur de la réflexion en cours pour une autre alternative.

 
Tous acteurs

Tout dépend en définitive de ce que vont penser de l'avenir la masse des Français, la jeunesse. Et de ce qu'ils vont faire. Lorsque nous avons, à la rédaction, cherché " un mot titre " pour la Une de ce numéro de rentrée, nous avons travaillé autour du mot: intervenir. Nous pensions à luttes, débats, réflexions, mouvement d'opinions. Nous sommes à une époque où joue à fond l'exigence d'être associé - neuf personnes sur dix le réclament selon un sondage de juillet. Les médias, les sondages et la nécessité où se trouvent les pouvoirs, de sans cesse s'expliquer et justifier leurs choix est un véritable phénomène de société. A notre époque, les mouvements d'opinions agissent directement sur les gouvernants. La gauche, dont la force principale est dans le peuple, a besoin pour réussir - c'est-à-dire pour répondre aux aspirations qui l'ont portée au pouvoir - que celui-ci intervienne dans tous les champs de la vie de la société. Moins on fait confiance a priori, mieux c'est.

 
Problème de confiance

" Le changement est sous le regard croisé des citoyens et des marchés financiers ", a remarqué Stéphane Rozès (2). Ce qu'on attend des communistes dans ce moment, ce n'est pas qu'ils distribuent les bons et les mauvais points: ça c'est bien, ça c'est mal. On les souhaite artisans actifs, quotidiens dans la réflexion et l'action, au gouvernement de la France, à l'Assemblée nationale avec 38 députés communistes, et dans le pays. Par dessus tout dans le pays. La confiance dans l'avenir c'est d'abord la confiance dans la capacité du peuple à peser sur les choix et à intervenir sur le terrain politique. Avec le recul, la filiation entre le grand mouvement gréviste et d'opinions de décembre 1995 contre le plan Juppé et ce qui est survenu à la droite dix-huit mois plus tard aux élections législatives est évident. La victoire de la gauche, il y a trois mois, et la constitution d'un gouvernement de toutes les forces de gauche et écologistes, avec des ministres communistes, ne sont pas des péripéties sans lendemain " en attendant que cela finisse mal, comme d'habitude ". C'est et ce peut être le début d'un processus vers une nouvelle politique, un nouvel essor national dans le cadre d'une réorientation de l'Europe. C'est à cela qu'il faut travailler. C'est pour faire avancer les choses que les communistes viennent de décider de créer des " espaces citoyens ", lieux de débats, de solidarité, d'action." Accrochons notre char à une étoile ", dit dans ce numéro Geneviève de Gaulle-Anthonioz. Et " soif d'idéal " est le message des jeunes rassemblés à Longchamp avec le pape, estime l'Humanité (3).

 


1. Libération, 21-22 juin 1997.

2. L'Humanité du 11 juin 1997.

3. 25 août 1997.

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