Regards Septembre 1997 - La Création

BUDGET DE LA CULTURE
Incertains lendemains

Par Pierre Courcelles


Voir aussi Lettre au premier ministre

Créateurs, agents et responsables culturels ont vécu un été contrasté, entre annulation budgétaire et premiers pas vers une recomposition des moyens mis à la disposition du ministère de la Culture.

A l'issue des traditionnels arbitrages d'août rendus par le premier ministre sur le budget de l'année suivante, il semble que le budget du ministère de la Culture pour 1998 soit en augmentation, ce qui ne pourrait être que le plus petit minimum de ce que requiert ce ministère pour assurer ses missions, et d'ailleurs sur un mode mineur. On a pu lire qu'il atteindrait le 1% des dépenses de l'Etat, ce ne serait que le nécessaire pour que l'Etat puisse assumer ses responsabilités. Mais il faudra attendre le 24 septembre, lorsque le projet de loi de finances de 1998 viendra devant le conseil des ministres, pour obtenir une première assurance sur le budget de la Culture. Il y aura ensuite, à partir du 14 octobre, le passage devant l'Assemblée nationale et le Sénat. Adopté, ce qui est fort probable, le budget n'en sera pas pour autant définitivement acquis. Au cours de son exécution, le gouvernement dispose du pouvoir d'en geler et/ou d'en annuler des tranches importantes, comme on vient de le voir avec le budget de 1997. La vigilance est donc recommandée.

L'été budgétaire de la Culture avait pourtant mal commencé. Les lecteurs de la page 10 458 du Journal officiel du 10 juillet en furent les premiers informés: par un arrêté du ministre de l'Economie, Dominique Strauss-Kahn, portant annulation de crédits, le budget 1997 du ministère de la Culture se voyait abrégé de 1,36 milliard de francs - pas loin de 10% de son budget (1). L'annonce faite en plein Festival d'Avignon, caisse de résonance idéale des métiers de la scène, et délicate attention à l'égard de la toute nouvelle ministre de la Culture, Catherine Trautmann qui, au même moment, arrivait dans la Cité des Papes. Dont lettre au premier ministre (voir encadré), signée par les femmes et les hommes qui travaillent, le plus souvent dans des conditions économiquement pénibles, à faire vivre les scènes du théâtre, de la chorégraphie - mais sont aussi concernées les scènes de toutes les musiques et tous les secteurs de la création et de la culture.

Le Syndéac (Syndicat national des directeurs des entreprises artistiques et culturelles) relevait qu'une " amputation d'une telle ampleur ne s'était jamais produite sous un gouvernement de gauche " et s'étonner que " pour la première fois, on a pris connaissance de ces annulations par la lecture du Journal officiel, ce qui augure bien mal du " gouverner autrement " promis par le premier ministre ". Il rappelait aussi, et c'est l'essentiel: " Ces mesures toucheront inévitablement l'emploi culturel, déjà extrêmement précaire, et les emplois que nos secteurs induisent ."

 
Des mesures qui touchent l'emploi culturel, déjà précaire

Même constat du côté de la Fédération CGT des syndicats du spectacle (FNSAC-CGT): " Madame Trautmann a beau déployer de louables efforts de pédagogie [...], elle ne pourra empêcher que les coupes budgétaires représentent en tout premier lieu un coup porté à l'emploi ". La ministre elle-même, le 18 juillet en Avignon, observait: " Depuis quatre ans, le ministère a perdu plus de mille emplois et de nombreux agents sont en situation de précarité." Que la priorité du gouvernement soit l'emploi et plus particulièrement celui des jeunes, on ne peut que souscrire. Mais des jeunes seront touchés dans leur emploi par cette annulation de crédits. Le ministère de l'Economie considérerait-il que les emplois des secteurs de la culture sont moins importants que d'autres ? Et que les dépenses culturelles sont des dépenses improductives ? Nombre de ses prédécesseurs, de droite et de gauche, l'ont pensé, pour le moins n'ont jamais eu d'état d'âme à faucher dans le budget de la Culture.

Quoi qu'il en soit, Catherine Trautmann n'est pas assurée de la sensibilité de Bercy aux affaires de la création et de la culture. Et son rôle de porte-parole du gouvernement ne permet guère qu'elle proteste trop haut contre l'annulation budgétaire pour 1997, déclarant même qu'elle l'assumait et demandant qu'on la juge sur ce qu'elle ferait " après cette année noire ". Dans le premier entretien qu'elle donnait comme ministre de la Culture, le 14 juin, aux Dernières Nouvelles d'Alsace, elle ne se faisait aucune illusion sur l'état du ministère qu'elle prenait en charge: " ...ce ministère a été particulièrement maltraité.[...] Les clignotants sont au rouge ". Elle précisait, fin juin, devant la commission des Affaires culturelles de l'Assemblée nationale que l'érosion du budget de la Culture était de l'ordre de 3 milliards de francs par rapport à 1993 (2) et que, pour atteindre le symbolique 1% du budget de l'Etat pour celui de la culture, une hausse de 17,5% du budget actuel serait nécessaire... L'horizon du 1% est donc, au mieux, celui de l'an 2000... En attendant, c'est sous les applaudissements des spectateurs que le metteur en scène Stanislas Nordey, au tomber de rideau de son spectacle en Avignon auquel assistait la ministre, l'apostrophait en ces termes: " Le premier signe qui nous est envoyé entérine le mouvement amorcé par le précédent gouvernement. Ce geste est annonciateur de sombres lendemains pour un secteur déjà au bord de l'asphyxie." Si le deuxième signe envoyé par le gouvernement, celui du budget 1998, est moins sombre, il n'en reste pas moins que le gouvernement ne reviendra pas sur l'annulation de 1,36 milliard de francs sur le budget en cours et que ses effets grèveront les budgets de 1998 de tous les établissements et secteurs culturels qui auront été mis à contribution.

 


1. Le budget du ministère de la Culture est ainsi, pour 1997, à 0,77% du budget de l'Etat et participe à hauteur de 6,62% aux économies annoncées sur ce dernier.Le budget de la Culture étant en treizième position sur 19 budgets listés.Bernard Faivre d'Arcier, directeur du Festival d'Avignon, affirmait dans le Monde (17/7/1996): " Avec un milliard francs supplémentaires, vous changez la situation dans le domaine des affaires culturelles." Avec 1,36 milliards de francs en moins, aussi.

2. En 1993, l'objectif du budget à 1%, claironné depuis 1981, était atteint pour la première fois.Quelques mois seulement, jusqu'à ce qu'une loi de finances le ramène sous la barre symbolique.

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Lettre au premier ministre


Cette lettre a été initialement signée par une quarantaine de comédiens, metteurs en scène, chorégraphes, écrivains, responsables d'établissements culturels, etc.(1)

Monsieur le premier ministre, voici un an, ici même en Avignon, vous vous engagiez solennellement à ce qu'un retour de la gauche au gouvernement permette au ministère de la Culture de retrouver la part réelle de 1% du budget de la nation qu'il avait atteint en 1992, et vertigineusement perdu depuis (2). Les conditions budgétaires dans lesquelles votre gouvernement a inauguré son action ne nous laissent pas espérer un miracle immédiat. On s'accorderait même à penser qu'une évolution relativement progressive du budget de la Culture nous laisserait le temps d'une réflexion commune. Nous savons que la politique culturelle, et en particulier la politique théâtrale et chorégraphique, doit être relancée, réanimée dans son contenu et son organisation. Au lieu de cela, votre première mesure significative en ce domaine consiste en une annulation de crédits portant sur près de 10% du budget de la Culture. Il faut remonter loin pour trouver un tel exemple. Et cette mesure est appliquée de façon subreptice, sans concertation, ni annonce. On nous laisse entendre, bien sûr, que les subventions de fonctionnement ne seraient pas touchées. Cela reste à prouver. Et nous avons plusieurs choses à répondre. Nous ne nous mobilisons pas pour défendre uniquement nos subventions. Encore que les plus jeunes et les plus fragiles d'entre nous se trouvent dans une situation de rupture qui appelle au contraire une politique hardie et généreuse. Ce que nous défendons, c'est l'existence d'un ministère dont on ne sait encore de quelles forces vives il va se trouver dépouillé. Ainsi, se poursuivrait une liquidation dont on ne s'attendait pas à ce qu'elle fût son oeuvre. Si nous ne croyons pas aux coups de baguette magique, nous croyons aux signes et nous savons les déchiffrer. Celui que vous venez de nous adresser est péremptoire. Il ne suffit pas d'indiquer la fatalité économique. L'économie n'est pas une catastrophe naturelle. Elle est aussi l'oeuvre des hommes. La politique artistique et culturelle est le fruit d'une volonté. Si tout n'est pas possible aujourd'hui, est-ce une raison pour que tout soit compromis aujourd'hui ? Nous vous demandons :

- de revenir sur cette annulation de crédits 1997 et de faire retour dès 1998 au vrai 1% culturel ;

- de geler les mesures de déconcentration des crédits et des prérogatives du ministère de la Culture tant qu'un véritable réseau national n'aura pas été requalifié ;

- d'annoncer un plan clair et rapide afin de redonner une dynamique à la politique de la création et à sa diffusion dans le pays ;

- de donner l'exemple à toutes les collectivités publiques d'une ambition culturelle qui leur serve de repère ;

- de prendre des mesures fiscales pour faire en sorte que les entreprises artistiques et culturelles ne soient plus considérées par le ministère du Budget comme un gisement fiscal ;

- de défendre le statut particulier des intermittents du spectacle ;

- de faire en sorte que les créations de l'imaginaire, les aventures des corps, des mots et des images, permettent au plus grand nombre de vaincre la régression culturelle et relationnelle qui nous menace. A quoi bon, en effet, lutter contre le Front national par des prises de positions morales, si nous n'entreprenons pas de faire activement circuler du sens dans tous les secteurs de la société ?

Nous attendons votre réponse dans les actes du gouvernement. Nous souhaitons nous engager à réfléchir avec lui à toutes les formes de l'avenir, comme nous nous y sommes engagés jour après jour sur le terrain. Nous avons besoin pour cela d'un interlocuteur crédible. Monsieur le premier ministre, accordez au ministère de la Culture la force d'intervention dont nous avons tous besoin. Avec la confiance que nous vous conservons, nous vous prions d'agréer, Monsieur le premier ministre, l'expression de notre parfaite considération.n

1. Entre autres par Bruno Bayen, Julie Brochen, Jérôme Deschamps, Catherine Diverrès, Bernard Faivre d'Arcier, Alain Françon, Joël Jouanneau, Jean Jourdheuil, Georges Lavaudant, Stanislas Nordey, Jean-Pierre Vincent...

2.

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