Regards Septembre 1997 - La Création

Aragon
Les biographes au piège de l'autobiographie

Par François Mathieu


La vie et l'oeuvre d'Aragon sont une vaste et inépuisable entreprise autobiographique. Le travail de ses biographes n'est donc pas tout fait. Tout ce qui est écrit continue de vivre dans l'absence même.

A qui se permettrait d'en douter, le romancier François Taillandier affirme, avant de conclure son Aragon 1897-1982 (1): " Aragon est un écrivain à biographie ". Et d'ajouter, en raccourci explicatif des motifs du travail de Pierre Daix (qu'il évoque) ou de Valère Staraselski (qu'il n'évoque pas): " Aragon est un écrivain à biographie, à existence tordue, faussée, en qui l'intelligence, extrême, est toujours à deux doigts de se voir dévorée par la vie vécue, la psychologie, la passion, la souffrance."

La biographie se porte bien. D'autant mieux qu'elle entre dans les viscères d'une " existence tordue ", sacrifie au voyeurisme (honteux) qui est en chacun de nous et qui, à cette occasion, peut se manifester en public.

On peut consommer de la biographie comme un feuilleton de télévision, puisqu'on marchandise, médiatise, mondialise (les trois M) tout. La biographie comme expérience de la vie par procuration. Encore Taillandier: " ...un public insatiable achetait en masse du Sulitzer, de la biographie bien troussée, du roman historique comme s'il en pleuvait ". Appliqué à Louis Aragon, le récit biographique est tout tracé. Et il serait truculent ! Un feuilleton pour des mois d'hebdomadaires (au pluriel) à sensations. De la naissance (honteuse) à la fidélité (suspecte) à Elsa Triolet, en passant - pire encore - par la fidélité (irritante) au Parti, et j'en passe. Entreprise d'autant plus facilitée qu'Aragon est certainement de tous les grands écrivains qui nous parlent celui qui a voulu le plus ne rien nous cacher: " Je prétends qu'on voie dans ce que j'écris ce qui est faux, comme ce qui est vrai, qu'on en fasse avec moi le tour..." (2).

L'enfance donc. Pierre Daix (3) a fait un immense travail de déchiffrage, comme nul autre biographe ici et ailleurs. Je ne puis ici que dire les mots mêmes de Louis Aragon à Dominique Arban en 1968 (4): " J'étais un poids pour ma famille parce que je n'étais pas un enfant légal et que même je n'étais pas supposé être l'enfant de la famille qui était la mienne et où j'ai été élevé; ma mère passait pour ma soeur ". Le PCF: du congrès de Kharkov au " ...vieil Aragon [...] trimballé à la Courneuve ", en passant pêle-mêle par la Résistance, l'Histoire de l'URSS, Argenteuil ou la condamnation de l'intervention soviétique à Prague. Et les amours d'Elsa, à la version poétique desquelles d'aucuns se sont attaqués. Qu'il serait facile de donner libre cours au quotidien d'un couple ! " Ils se foutaient les assiettes à travers la figure, Elsa se tapait des profs de muscu pendant qu'Aragon faisait les pissotières, etc.", s'amuse à dire François Taillandier, avant d'ajouter avec l'extrême grandeur qui sied au biographe (Pierre Daix, Valère Staraselski et, pourquoi pas, à lui-même, bien qu'il se veuille ici romancier dont Aragon serait le prétexte): " On connaît quelqu'un qui connaît quelqu'un qui dit que. Moi, je ne connais personne, qui par conséquent ne me dit rien du tout, je me contente de ce que je sais, de ce que je vois, de ce que je puis supposer ou pressentir; et je pense en ces lieux à une femme et à un homme qui se respectaient, qui eurent un univers en commun et beaucoup d'égards l'un pour l'autre ". Sans oublier de préciser, avec l'implacable logique que comprend celui qui vit dans l'écriture, que l'on voit mal Aragon trouver tout simplement le temps de se livrer aux frasques dont on l'accuse: " ...on n'écrit pas l'oeuvre énorme d'Aragon, on ne dirige pas les Lettres françaises, on n'est pas membre du Comité central du PCF, on ne lit pas tout ce qu'il lisait, on ne va pas voir toutes les pièces ou les expositions qu'il voyait, toutes choses dont il a parlé et écrit abondamment, sans travailler, tout bonnement, au moins quinze ou seize heures par jour, c'est-à-dire sans mener une existence plutôt paisible." C'est qu'effectivement, on a affaire ici à de vrais biographes, à commencer par Pierre Daix qui, reprenant un grand texte écrit du vivant d'Aragon (5), a publié une somme dont aucun amateur d'Aragon ne pourra désormais se passer.

 
L'extrême grandeur qui sied au biographe

Pierre Daix, par sa longue et proche collaboration aux Lettres françaises (de 1948 à 1972), était tout désigné pour ce travail. On se rappelle peut-être le bruit provoqué par cette première publication où il révélait clairement les origines difficiles d'Aragon, son amitié avec Drieu La Rochelle, son rôle dans les fausses accusations contre Paul Nizan. Une vingtaine d'années ont passé, marquées ne serait-ce que par la chute du système socialiste. Poursuivant une méthode pour laquelle, au-delà de la propre expérience du biographe, il n'y a de vérité que dans le texte, Pierre Daix a depuis eu accès aux archives soviétiques du Komintern (pourquoi Aragon avait-il dû abandonner en 1952 la rédaction de son roman les Communistes ?) et de l'Institut Maxime Gorki (le congrès de Kharkov en 1930 qui avait entraîné la rupture avec André Breton); accès à 21 lettres d'Aragon à Denise Naville (" l'identification après 1978 de la Bérénice d'Aurélien avec Denise Naville "); accès complet au grand roman détruit la Défense de l'infini; accès à divers travaux d'autres chercheurs (sur le Surréalisme, André Breton et Drieu La Rochelle...); et accès en 1991 à l'exemplaire de son Aragon, une vie à changer, annoté par Aragon lui-même.

 
Un gigantesque work in progress, un chantier

Continuateur (parallèle) de Pierre Daix, auquel il ne craint pas de rendre hommage, partant de l'idée qu'Aragon dérange, Valère Staraselski (6) entreprend une étude qui mêle et politique et écriture (en tant que les deux " ...puissantes inventions humaines pour atteindre et inventer le réel ") dans une " liaison délibérée ", ce qu'Aragon décrivait ainsi: " Et à ceux qui me demandent: " A la fin, qu'êtes-vous d'abord, communiste ou écrivain ? ", je réponds toujours: " Je suis d'abord écrivain, et c'est pourquoi je suis communiste ". Les choses, pour moi, ont pris ce tour logique. C'est parce que, dans mon métier, là où je sais mieux qu'un autre, j'ai touché les limites imposées, que je suis devenu ce que je suis." Puis, dans un second volume, Valère Staraselski propose d'entrer plus profondément dans l'oeuvre par une lecture minutieuse à partir de la Mise à mort (1965), et de Théâtre/Roman (1974), à la lumière des travaux de Lacan, Althusser, Blanchot, Derrida, Heidegger et de l'oeuvre de Lautréamont (mais on n'est plus ici en présence d'une biographie mais bien d'un essai, tout comme avec l'ouvrage que nous promet Nedim Gürsel qui étudie l'enracinement de l'oeuvre d'Aragon dans l'héritage culturel français (7)).

Là encore, et ce n'est pas le moins intéressant - puisque le lecteur ne peut pas à tout bout de champ s'en aller consulter les textes - Staraselski privilégie abondamment le texte aragonien, richesse qui n'a " pas pour fonction de parer (1) les pages d'un beau manteau de références et de citations mais (ces extraits) se veulent une invitation à aller au texte ", nous dirions cette fois très longuement. Le livre de François Taillandier n'est pas une biographie, mais construit tout de même un portrait...impertinent. Partant des faits avérés, il détruit toute tentation hagiographique et, en écrivain, regarde par dessus l'épaule de celui qu'il a toujours lu et qui l'a souvent agacé. Dans quel but ? " Je n'en sais trop rien. Je suis des pistes, j'essaie de construire une certaine vision des choses, je me donne à moi-même une certaine leçon de littérature, j'examine de quelle façon elle éclaire l'homme et le monde." De ce jeu interrogateur, où il rencontre notamment Breton, Rostand, Hugo, Barrès, Valéry, résultent des conclusions qui dissipent les doutes possibles sur l'importance de Louis Aragon. Entre autres: " ...le dernier Aragon est un homme en mille éclats [...] Il a peut-être été, des écrivains de ce temps, et de son âge, celui qui a le mieux et le plus tôt compris qu'une autre révolution, très imprévue, était commencée, qui mettrait tout en l'air." Ou encore: " ...un quart de siècle avant l'écroulement du mur de Berlin, Aragon a tiré de son activité même de romancier toutes les conclusions de l'Histoire, et de telle façon qu'il est encore en avance sur nous." Ou enfin: " A partir de la Mise à mort, Aragon ne fait plus guère que se raconter interminablement [...] Il n'y a plus que de l'écriture, un gigantesque " work in progress ", un chantier. Mais de l'ouverture de ce chantier date peut-être un nouvel âge du roman, et que la conscience que nous en avons ait pu être différée n'y change rien."

 


1. François Taillandier, Aragon 1897-1982.Quel est celui qu'on prend pour moi ?, Fayard, 175 p.89 F.

2. " De l'exactitude historique en poésie", 1940, cité par Pierre Daix en exergue du chap.5 de son Aragon.

3. Pierre Daix, Aragon, une vie à changer, Flammarion, 566 p.160 F

4. Aragon parle avec Dominique Arban, cité dans Valère Staraselski, Aragon, la liaison délibérée, p.25.

5. Aragon, une vie à changer, Le Seuil, 1975.

6. Valère Staraselski, la Liaison délibérée, Faits et textes, l'Harmattan, 368 p.et Aragon l'inclassable, l'Harmattan, 1997, 368 p.et, aux éditions Bérénice/Valmont, Aragon, l'invention contre l'utopie.Conférence de Manchester, suivie d'Entretiens, 93 p., 55F.(éditions Bérénice: 11, rue de la Glacière, 75013, Paris.Tél/Fax: 01 47 07 28 27 )

7. Nedim Gürsel, le Mouvement perpétuel d'Aragon.De la révolte dadaïste au monde réel, L'Harmattan, coll.Espaces littÈraires, 300 p.150 F env.(parution annoncée à fin sept./oct.1997).

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