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Collage Par Par Emile Breton |
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Comment faire pour que la douleur, la souffrance qui sourdent des archives familières à l'historien n'apparaissent pas comme des scories de l'histoire, la " grande ", celle qui construit une rationalité attendue, c'est la question que se pose Arlette Farge, dans un livre (Des lieux pour l'histoire, Seuil) dont ni le titre ni la minceur ne laissent supposer l'importance.
En fait, c'est sur la place dans le cours même d'une histoire forcément tenue à la généralité de ce que Michel Foucault, auquel elle fait plus d'une fois référence, appelle le " grain des jours " qu'elle s'interroge, notant, à propos de Marion, personnage furtif de la Mort de Danton, de Büchner, que " toute voix singulière dérègle l'ordre du discours historique ".
Faut-il rejeter cette part noire du passé du côté de la littérature, ne s'en servir que comme matériau premier d'une fiction (un " mentir-vrai " qui serait ainsi plus vrai que la scrupuleuse reconstitution historique) ou ne la tenir que pour illustration a posteriori (la part concédée au pittoresque en quelque sorte) du travail " sérieux " de l'historien, qui aurait commencé par la mettre de côté pour d'abord dégager les grandes lignes d'un mouvement ?
On se doute, puisqu'elle se pose ces questions, qu'aucune de ces voies ne tente Arlette Farge. C'est que d'entrée, dans son chapitre " De la souffrance ", elle donne à entendre une parole sur la guerre (p.22) qui résonnera tout au long du livre: " En 1743, après une sévère défaite, dit-elle, un officier des gardes écrit à son amie ce qu'il a vu et ressenti; il demande expressément de brûler sa lettre après lecture en se justifiant ainsi: " Car ce qu'on écrit ainsi à la hâte et dans la douleur ne signifient jamais rien ". Aveu terrible: la douleur signifie et la façon dont la société la capte ou la refuse est extrêmement importante ". Dès lors, Arlette Farge s'attachera à démontrer que " la douleur, sensation physique et émotionnelle - que l'on ne peut séparer du chagrin - est une forme de relation au monde. En cela elle entre dans le paysage culturel, politique, affectif et intellectuel d'une société ". Et donc qu'il appartient à l'historien de lui faire sa juste place. Comme tout le monde ne peut évidemment pas retrouver la fougue de Michelet, qui, devant le dilemme qui l'obligeait à choisir entre " l'être vivant " et " l'histoire ", se vécut incarnation du peuple et de l'humanité et inventa " une langue, un rythme d'écriture, une somptuosité des métaphores qui veulent faire croire à la réunion du " moi " et de l'histoire " (p.114), il faut bien proposer aux contemporains une démarche qui surmonte cette contradiction. Comment Arlette Farge y parvient, c'est ce qu'on se gardera bien de dévoiler ici. Ainsi qu'on le dit pour les films à " suspense ", on laissera au lecteur le plaisir de découvrir la fin. En précisant seulement qu'il aura le bonheur d'y retrouver Bouvard et Pécuchet en une lecture assez décapante. Questions aussi pour Frédérique Matonti, universitaire qui a soutenu en Sorbonne l'année dernière sa thèse, la Double Illusion. La Nouvelle Critique, une revue du PCF (1967-1980)." Comment enquêter sur ses pairs ? Comment enquêter sur une expérience politique apparemment révolue ? " Ainsi débute l'article qu'elle a publié en décembre 1996 dans la revue Genèses, où elle expose sa démarche combinant, dit-elle, " trois méthodes - analyse de contenu, enquête ethnographique, dépouillement d'archives ". Et il faut bien dire qu'on éprouve quelque jubilation à voir l'ethnologue qu'elle veut être - qu'elle est à coup sûr, tant sa marche est ferme - s'avancer sur la pointe des pieds vers des " sujets " qui, pour beaucoup d'entre eux universitaires, sont à la fois ses " pairs " et radicalement autres, puisque appartenant à une formation politique qui lui est au départ étrangère. Ainsi, parlant du livre de Pierre Courtade, la Place Rouge, qu'un de ses " informateurs " - au sens où Lévi-Strauss put avoir des informateurs chez les Indiens Bororo - lui avait donné à lire, elle note l'impression de désenchantement qu'il lui avait laissée. Elle écrit alors: " J'ai rendu l'ouvrage et exprimé cette opinion indécise. Me souvenant plus tard de cet épisode, j'ai fini par comprendre que j'avais passé avec succès une sorte d'" épreuve ". J'avais fait la preuve que je savais lire entre les lignes, que je pouvais déchiffrer les réticences sous l'adhésion, la critique intérieure derrière la fidélité publique." Capacité de compréhension précieuse qui lui ouvrit la porte à des confidences éclairantes. C'est elle-même qui le dit, et on la croit d'autant plus que, soulignant d'entrée les pièges qui la guettaient, (adopter le " point de vue de Thersite, le soldat envieux du Troïlus et Cressida de Shakespeare, acharné à débiner les grands " ou jouer le jeu de l'enquêté, en " euphémisant " ses propres analyses), elle est bien décidée à ne pas prendre tout ce qu'on lui dit pour argent comptant. Et c'est ici qu'interviennent les deux autres volets de la méthode, l'analyse de contenu et le dépouillement d'archives. Soit la rigueur même qu'un tel sujet méritait. Car cela n'avait au départ rien de facile de répondre aux questions que Frédérique Matonti se pose en tête de son article de Genèses - celles-là même qu'elle s'est posées entrant dans sa recherche. Aussi est-on parfaitement fondé à la croire sur bien des points. Et entre autres lorsqu'elle écrit, au terme de son enquête: " Grâce aux documents comptables, on peut ainsi établir que le contrôle financier est une véritable épée de Damoclès propre à maintenir, autant que faire se peut, l'orthodoxie." Pourquoi retenir celui-ci parmi d'autres questions soulevées ? C'est bien évidemment parce que cette " épée de Damoclès " est un élément qu'on ne saurait négliger dans la vie de cette revue. Et que ceux qui ont eu à connaître d'un peu près cette période auront sans doute éprouvé quelque surprise à la lecture, dans une note publiée ici le mois dernier sur la thèse de Frédérique Matonti, de ces deux phrases d'une neutralité soigneusement millimétrée: " Le comité de rédaction vit cependant une période critique aux lendemains des législatives de 1978. Le dernier numéro est publié en janvier 1980." Diable ! La Nouvelle Critique a disparu comme ça: pfuitt. Un effet sans doute de la combustion spontanée des revues marxistes. Or, il est patent que la " disgrâce " de la revue date du numéro 113 d'avril 1978, lendemain des élections législatives perdues par la gauche, où, sous le titre général et fort explicite: " ça va ? Non ! Pourquoi ? ", un certain nombre de collaborateurs disaient leur amertume et leur critique non voilée de la politique menée. Ses jours, et ceux qui la faisaient le savaient, étaient dès lors comptés. Rappeler cela n'est pas remâcher des rancunes. On a le cuir trop tanné par les sels de l'histoire pour ça. Mais il se trouve que cette " cessation de paraître " a entraîné une véritable hémorragie d'intellectuels, et notamment toute une jeune génération, dont peu se livrèrent aux charmes pervers de la publication de " mémoires d'ex ", pourtant furieusement à la mode alors. C'est dire qu'autour de la revue régnait un certain climat qu'on peut appeler de dignité. Cette chronique, toute tournée vers l'histoire, devait compter un troisième volet, autour d'un personnage assez curieux, l'écrivain et scénariste américain Budd Schulberg, communiste ami de Kazan qui, comme lui " coopéra " avec la commission McCarthy en 1952, livrant le nom de ses ex-camarades et qui, en 1965, après les émeutes de Watts, à San Francisco, créa, dans le ghetto qui venait d'être ravagé par la révolte, un atelier d'écriture où de jeunes Noirs, entre deux séjours en prison, pouvaient exprimer leur révolte, initiative qui le fit traiter de dangereux agitateur rouge. C'est la vie difficile de cet atelier qu'il retrace dans un livre composite puisque, outre ce document et une conversation avec l'écrivain noir James Baldwin sur les " libéraux " blancs, il s'ouvre sur le scénario de la Forêt interdite (le livre est publié sous ce titre aux éditions Rivages) que Nicholas Ray devait mettre en scène. On en reparlera, car il en vaut la peine, mais la Nouvelle Critique, ce mois-ci, a fini par prendre trop de place. C'est qu'il est imprudent de traiter l'histoire à la légère. |
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1. Serge Eyrolles, "Je suis inquiet pour l'avenir", Livres hebdo, n° 254, 20 juin 1997. 2. " Seule la bande dessinée échappe à la baisse générale des ventes ", Livres hebdo, n° 250, 23 mai 1997. 3. François Rouet, statisticien et économiste au service des études du ministère de la Culture, cité dans " Et si on remettait tout à plat ? ", Livres hebdo, n° 254, 20 juin 1997.
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